Une fenêtre sur Tribeca
29 - Durland, État du New Jersey, 1998
29
Durland, État du New Jersey, 1998
L’heure s’égrenait en bas de l’écran pendant que nous regardions la foule à Times Square. Des vestes aux capuches relevées descendant sur le front, des écharpes multicolores coincées sous le menton, tout le monde agitant des bannières et des banderoles scintillantes, tenant des pancartes peintes à la main sur lesquelles étaient écrites des choses comme Salut Détroit et Bonne année 1999. J’avais neuf ans et c’était la première année que je restais debout jusqu’à minuit. « L’an prochain, tu auras un âge à deux chiffres, alors j’imagine que tu es prête », dit ma mère, et je rayonnais d’être autorisée à rester dans sa chambre, au lieu de rejoindre la mienne. À l’époque, sa chambre ressemblait à une extension du salon, un autre endroit avec une télé, un autre endroit où je m’allongeais et mettais ma tête sur son ventre, où elle me laissait me vautrer toute la journée si je devais manquer l’école parce que j’étais malade.
« Je peux me faire belle ? » demandai-je. Elle hocha la tête, mais resta assise sur son lit. Je me levai et me dirigeai vers son dressing. Je n’en avais jamais vu de plus grand : on pouvait y entrer et tourner à l’intérieur, une petite boîte carrée de tringles à vêtements et d’étagères à chaussures, un tapis gris taché sous les pieds. Il y avait encore quelques vestes de mon père repoussées dans le fond. Elle n’avait pas besoin de me dire que je pouvais prendre tout ce que je voulais. J’avais l’impression que ses affaires étaient communes, comme si nous les partagions, comme si, le jour où ses robes ne formeraient plus une mare de tissu à mes pieds, je pourrais les porter aussi. Je choisis une chemise en satin violet, avec des épaulettes et un col qui pointait en deux triangles. Les boutons étaient de petits cercles dorés et j’attachai les trois du milieu, puis je relevai les pans pour les nouer ensemble, comme un haut court. Elle me rejoignit dans le dressing qui se trouva parfaitement rempli par nos deux corps. Elle tendit le bras pour prendre une boîte de bijoux posée sur une étagère au-dessus de ma tête et accrocha un rang de perles sur moi, puis une chaîne en or.
« Et qu’est-ce que je devrais me mettre ? » demanda-t-elle.
Je savais qu’elle me posait vraiment la question. Déjà à l’époque, j’adorais réfléchir aux associations de vêtements, feuilleter des catalogues et plier les pages qui m’intéressaient, les déchirer et parfois en faire des collages pour constituer des tenues qui me plaisaient. Mais ma mère ne se souciait pas des apparences ou des vêtements, ne savait pas quels escarpins porter avec des jupes, quelles chaussettes assortir avec ses chaussures. Je considérai le désordre de ses vêtements avec sérieux. Des épaules qui avaient glissé des cintres, des blazers vieux de plusieurs décennies qui languissaient aux extrémités du dressing. Je tendis la main et tirai sur une manche bleue. C’était un élégant chemisier à manches longues qui se drapait en trois plis sur sa poitrine et qu’elle enfila par-dessus son pantalon de pyjama à carreaux gris, si échancré qu’il révélait l’essentiel de son soutien-gorge en dentelle beige. Ce chemisier était de la couleur de ses yeux et les rendait plus grands, plus ronds. J’ai réussi ça, pensai-je. Puis elle passa du fard rose en cercle sur mes joues, me laissa me mettre un peu de son rouge à lèvres, frotta son doigt sur mes dents de devant là où le rouge avait débordé.
« Tu seras une boute-en-train », dit-elle en m’observant en train de m’observer dans le miroir. C’était comme si elle me regardait devenir adulte, et j’avais l’impression que je l’étais déjà, tandis qu’elle imaginait pour moi un avenir avec des fêtes, des paillettes, entourée de gens heureux de me voir, des flûtes à champagne formant une cascade, des minuscules hot-dogs piqués de cure-dents circulant sur des plateaux parmi les convives. Plus tard, je me demanderais quel genre de monde elle avait bien pu imaginer, un qu’elle n’avait pas connu. Avec nos nouvelles tenues, nous nous réinstallâmes sur son lit, nous y prélassant comme si nous étions sur un matelas pneumatique au milieu de l’océan.
La télévision fit un panoramique sur une mer infinie de gens, qui sautaient sur place, les joues roses, agitant les mains avec excitation vers la caméra, guillerets, tous serrés les uns contre les autres comme des sardines. Ma mère nous avait servi du jus de pomme pétillant dans ses verres à vin les plus chics, ceux qu’elle avait reçus à son mariage. La coupe remontait en s’incurvant à partir de la tige en pétales de verre dépoli, comme si l’on buvait dans une fleur épanouie. Nous étions assises sur son lit, défait comme toujours, un enchevêtrement de draps et une couette repoussée par terre. Nous criâmes le compte à rebours avec la foule. Je m’affalai sur le ventre et une éclaboussure de jus de pomme fonça les draps. Ma mère la frotta avec la paume de sa main, puis redirigea son regard sur l’écran. Times Square avait l’air si froid et si lointain. Je ne savais pas pourquoi certains choisissaient d’être là-bas quand ils pouvaient être au chaud chez eux. Alors qu’ils commençaient à jouer Auld Lang Syne, des flots de confettis se déversèrent sur la foule, les projecteurs illuminant visages et familles. Ma mère déchira une serviette en papier qui gisait froissée sur sa table de chevet et la jeta en l’air au-dessus de ma tête. Tout le monde à la télévision était tellement heureux. Mais nous aussi nous l’étions.
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