Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 13 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

13 - New York, 2013

13

New York, 2013

 

Habiter chez les Adrien présentait un aspect inconfortable : faire partie du personnel tout en recevant des avantages en nature de la part des autres employés à leur service. Au début, tout au moins, j’avais l’impression que c’était une sorte de trahison que d’accepter certaines choses comme du linge chaud bien plié et des housses de couette nettes et impeccables, mais je m’acclimatai à tout cela à une vitesse vertigineuse. Les portiers signaient les bordereaux pour mes colis et les apportaient à notre étage. La femme de ménage laissait un parfum de citron dans ma salle de bain. Désormais, je disposais d’un hall d’immeuble où je pouvais déposer des sacs encombrants lorsque je faisais des courses. Je disposais d’un portier qui m’ouvrait la porte quand il me voyait dans la rue sur le point de rentrer chez moi. Je ne me réveillais pas en entendant des bruits de pas, des pots d’échappement ou une porte qu’on claque. Je n’avais pas peur des effractions, des cambriolages ou des agressions. Je ne me réveillais pas après un cauchemar à deux heures du matin, ni ne me levais pour aller jeter un œil dans tous les placards et derrière le rideau de douche. J’étais désormais quelqu’un qui se sentait à l’abri de ces types de préjudices, quelqu’un qui se sentait en sécurité. Je dormais d’un profond sommeil.

*

« Est-ce que tu as déjà pris des cours de mandarin, Willa ? » me demanda Nathalie, son emphase suggérant que je l’avais peut-être étudié puis abandonné.

« J’ai étudié le français à l’école », et j’ajoutai avant qu’elle ne m’en demande une preuve : « Mais j’ai beaucoup perdu.

— Mais ton père... il le parle, n’est-ce pas ? » Bijou se pencha au-dessus de son assiette pour croiser mon regard. Gabe n’était pas à la maison, nous étions donc toutes les trois à une extrémité de la table de la salle à manger, Nathalie à la place d’honneur.

« Je ne l’entends pas vraiment le parler, mais il connaît la langue, oui.

— Est-ce que tu souhaites un jour l’apprendre pour, disons, entrer en relation plus étroite avec ta culture ? » s’enquit Nathalie, et je me rappelai qu’elle m’avait demandé dès les premiers temps si je parlais le mandarin. Elle m’avait dit que Bijou l’étudiait et que cela aurait été sympa que je l’apprenne avec elle, puis elle avait balayé la question, en disant que cela ne faisait rien, que cela n’avait pas d’importance. Je m’autorisai un hochement de tête pour répondre à sa question ; j’y songeais quelquefois, au fait que je ne pouvais communiquer avec personne dans la famille de mon père, sauf avec ses sœurs et sa mère, qui parlaient toutes l’anglais.

« Elle m’a dit qu’elle a déjà voulu suivre des cours, qu’elle sait que c’est dur », dit Bijou à Nathalie. Je tâchai de ne pas lui lancer un regard noir.

« C’est vrai ? » Nathalie trempa soigneusement une cuillerée de riz dans le curry qu’elle avait préparé.

« Un jour, peut-être. Quand j’aurai le temps. » Je regardai mon bol, poussai les carottes sur les côtés.

« En fait, nous avons une proposition à te faire », dit Nathalie. Elle et Bijou avaient les yeux posés sur moi et les coudes sur la table, dans la même attitude.

Je les dévisageai successivement et dis brusquement : « Quoi ?

— Nous pensons que tu devrais suivre les cours avec Bijou. J’en ai déjà parlé à Li. Elle a dit que ça ne poserait aucun problème que vous soyez deux, que vous pourriez vous entraider pour étudier.

— Mais, est-ce que je ne serais pas... très en retard par rapport à elle ? dis-je en jetant un rapide coup d’œil à Bijou. Je veux dire, elle en sait déjà tellement.

— Bee en est toujours à sa première année. J’ai pensé que tu pourrais y aller plusieurs fois toute seule. Tu ne seras pas au même niveau que Bijou, mais Li a dit que tout finira par s’équilibrer au fur et à mesure des cours, que tout ira bien. Et nous avons obtenu une réduction. Donc, si tu es intéressée, ce serait environ la moitié du prix à chaque leçon.

— Oh, si elle pense que ça va aller, alors oui... merci, dis-je. Ça a l’air... super. C’est combien, la moitié, enfin, quel est le plein tarif ? » Mes pensées se bousculèrent nerveusement, puis confusément, et j’eus l’impression que je n’étais pas censée parler d’argent devant Bijou. Nathalie me proposait-elle de les payer, ou m’offrait-elle une remise pour que je les paye moi-même ?

« Elle prend cent dollars de l’heure, donc ce serait cinquante par leçon pour toi. Je pourrais le retirer de tes salaires et la payer directement, si tu veux ? » proposa Nathalie.

C’était plus que ce que j’avais imaginé, mais je m’autorisai à penser : C’est peut-être une bonne idée. Les cours de langue privés étaient un luxe. Et si j’apprenais beaucoup, et si je devenais bilingue ? Quels changements pourraient en découler pour moi ? C’était déjà gentil de la part de Nathalie de m’avoir obtenu une réduction.

« D’accord, dis-je. Faisons cela. » Elles sourirent toutes les deux et la conversation bifurqua rapidement sur autre chose. Plus tard ce soir-là, Nathalie m’envoya un lien vers le manuel, en précisant : Voici où tu peux acheter ton exemplaire. Il coûtait cent dollars, mais c’était de l’argent bien dépensé, n’est-ce pas ? Je décidai que je n’allais pas le dire tout de suite à mon père. N’importe qui pouvait se mettre au mandarin, apprendre une langue, la griffonner, avant d’être capable de soutenir une conversation. J’attendrais de pouvoir en dire suffisamment pour l’impressionner.

*

Cela me fit une drôle d’impression d’arriver sans Bijou chez Mme Zhang. Li, me corrigeai-je mentalement. Peut-être que j’apprendrais à prononcer le mot qui signifiait « prof ». Ma première leçon eut lieu pendant que Bijou était à l’école, et j’éprouvai un certain soulagement de pouvoir m’y rendre seule. Plus tôt dans la matinée, Bijou m’avait souhaité bonne chance. Je n’aimais pas l’idée d’échouer devant elle. Au moins, j’aurais ainsi la possibilité d’être médiocre à l’abri des regards. Je frappai à la porte et j’entendis des pas approcher.

Li se tint dans l’embrasure en souriant et je vis sa joue droite se creuser d’une fossette. J’eus honte d’avoir imaginé qu’elle serait sévère et critique à mon égard. Pensais-je moi aussi selon des stéréotypes, du genre de ceux que les gens utilisaient à mon endroit ? Elle n’avait probablement aucun a-priori à mon sujet.

« Bienvenue, Willa, dit-elle. Ça me fait plaisir de vous voir. »

Elle me fit traverser l’entrée étroite puis passer derrière un rideau beige. Alors que celui-ci se refermait, j’essayai de regarder par l’interstice sombre, pour voir à quoi ressemblait le reste de son domicile. Mais elle avait installé sa salle de cours particuliers à l’avant pour cette raison, supposai-je, et il n’y avait rien à entrevoir, si ce n’est le coin d’un réfrigérateur une pièce plus loin. Cette salle de cours était empreinte d’une atmosphère poussiéreuse et spartiate. Au centre étaient installées une table ronde en bois et deux chaises avec des coussins. Elle me fit signe de m’asseoir.

« Bien, dit-elle, est-ce qu’on commence au tout début ? »

Je hochai la tête, navrée. J’avais très envie qu’elle me pose des questions sur moi et sur mon travail, qu’elle me demande, par exemple, si j’aimais m’occuper d’une enfant ou ce que je voulais faire de ma vie. J’étais disposée à tout lui raconter.

« Aucune base de mandarin ? »

Je secouai la tête. « Je n’ai pas grandi avec mon père. »

Elle leva les yeux en entendant mon commentaire, puis revint au manuel. Je ne savais pas pourquoi j’avais dit cela. Ce n’était pas du tout le fond de sa question, mais généralement, quand les gens me demandaient si je parlais mandarin, c’était la réponse dont ils avaient besoin au bout du compte. « Vous avez le manuel ? » Le mien n’était pas encore arrivé, mais Bijou m’avait prêté le sien pour la journée.

La lumière entrait à flots par la fenêtre jusqu’au mur du fond et je regardai la poussière suspendue à l’intérieur des rayons de soleil. Je toussai.

« Tenez, dit-elle. De l’eau. » Elle approcha une carafe transparente et deux gobelets empilés, et m’en remplit un. L’eau était tiède, mais je vidai quand même le verre, pour tenter d’apaiser ma gorge, la démangeaison qui semblait s’élever de quelque part sous ma poitrine.

« C’est étrange, n’est-ce pas ? » dis-je. Elle lissait les pages de son manuel et leva les yeux vers moi. Je me demandai quel âge elle avait. Il y avait des rides à certains endroits de son visage, autour de ses yeux, aux coins de sa bouche, sur son front. Pourtant, son visage avait l’air lisse et doux. Elle portait des pantoufles et un pantalon soyeux, un pull qui s’enroulait autour de la taille comme un cache-cœur de danseuse et formait un nœud près de sa hanche gauche.

« Qu’est-ce qui est étrange ? demanda-t-elle.

— Qu’ils m’aient envoyée ici. Je veux dire, est-ce que vous avez d’autres nounous qui font ça ?

— Eh bien, c’est dans la logique du projet de Nathalie, dit-elle. Et comme ça Bijou peut étudier avec quelqu’un. »

Je hochai la tête. « Exact », dis-je, sentant instinctivement que je ne devais pas lui faire comprendre que je ne savais pas à quoi elle faisait allusion. Il y avait un grand arbre nu dehors, dont les branches cognaient contre la fenêtre. Je me demandai à quoi il ressemblait au printemps.

« Bon, dit-elle. Chapitre un. »

Je regardai à nouveau la table et ouvris le manuel. Je n’avais jamais été très bonne élève – d’abord parce que j’avais fait semblant, ensuite parce que c’était trop ancré en moi pour que je m’en débarrasse. « Je suis prête », dis-je. Il fallait que je me mette en tête d’essayer.

*

Même si j’avais encore six cours prévus en solo, Nathalie me conseilla de suivre ceux de Bijou en parallèle. « Simplement pour observer, bien sûr », dit-elle, et je croyais comprendre que je ne paierais pas pour ces leçons-là. Mais je ne savais pas comment le lui demander directement. Ils parlaient toujours d’argent de façon détournée, à demi-mot, et j’écoutais attentivement pour essayer de déchiffrer le sens de leurs propos.

« Comme tu es déjà sur place, autant écouter ce qu’elles passent en revue. Qu’est-ce que tu vas faire, rester dehors à attendre dans le couloir ? » Elle rit et j’en fis autant, mais tout en pensant : Tu sais que d’habitude je reste bel et bien dehors à attendre dans le couloir, n’est-ce pas ? Ne s’était-elle jamais demandé où j’allais pendant les leçons ? Il ne m’était jamais venu à l’esprit que j’avais le droit de vaquer à d’autres occupations pendant ce temps.

Je craignais d’éprouver de l’embarras devant Bijou, et tandis que nous nous dirigions vers notre prochaine leçon, mon cœur battait sombrement. Pour chasser ces pensées, je lui demandai ce qu’elle savait sur Li.

« Comme, par exemple, si elle a des enfants ? Est-ce que tu peux dire l’âge qu’elle a ?

— Je sais qu’elle donne des cours particuliers de mandarin depuis dix ou vingt ans et qu’elle a enseigné à l’université, dit Bijou. Peut-être qu’elle a environ soixante ans.

— Bee, elle n’a pas soixante ans. Tu crois que j’ai quel âge ? Quarante-cinq ans ? »

Nous frappâmes à la porte, et je fis un large sourire à Li, comme pour dire : Vous vous souvenez de moi, de cette heure in-ter-mi-nable que nous avons passée ensemble la semaine dernière ? Nous n’étions pas allées bien loin.

Je tenais l’épaule de Bijou devant moi comme si elle était un bouclier, et je la poussai gentiment pour qu’elle nous guide dans le couloir. Il était couvert de photographies de paysages et d’attractions touristiques, de vieux clichés de maisons en noir et blanc. Mais de l’endroit précis où le rideau était relevé, je vis qu’il y avait une poignée de photos de famille un peu plus loin. Je baissai la tête pour passer sous le rideau. Il y avait trois chaises, trois coussins, trois tasses empilées. Nous prîmes place.

« Vous avez des enfants ? » demandai-je.

Elles me lancèrent toutes deux un regard sévère. Bijou se pencha et me chuchota, comme si Li ne pouvait pas entendre : « On n’a pas le droit de parler anglais ici.

— D’accord, mais je ne sais pas dire ça en mandarin. C’est juste que je me pose la question. Avant de commencer. »

Li ouvrit son manuel et pointa le numéro de page. « Willa, suivez avec nous. Ce sera utile.

— Je suis ici pour observer, dis-je.

— Mais vous pouvez aussi participer, dit-elle en pointant à nouveau la page.

— Je n’ai pas apporté mon manuel... » Ma voix se perdit.

Bijou me jeta à nouveau un rapide coup d’œil, comme si elle n’arrivait pas à y croire. « Tu peux suivre avec moi, je suppose », dit-elle en déplaçant sa chaise vers la mienne. Je hochai la tête et raclai bruyamment mon siège contre le sol en m’approchant d’elle à mon tour. Je me sentais énorme et dégingandée à côté de Bijou, dont le petit corps prenait si peu de place et dont le cerveau absorbait les informations à un rythme beaucoup plus rapide.

À la fin de l’heure, nous nous levâmes et quittâmes la pièce en file indienne. Bijou sortit la première. Alors que nous passions de l’autre côté du rideau, Li fit claquer sa langue et indiqua la direction opposée. Elle désigna la première photo accrochée au mur. C’était elle, jeune, avec trois enfants à ses côtés.

« Mes enfants », dit-elle.

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