Une fenêtre sur Tribeca
30 - New York, 2014
30
New York, 2014
Le week-end suivant, Charlotte me proposa de la retrouver à déjeuner. Elle viendrait étudier ici l’année prochaine, étais-je au courant ? Mon père m’avait envoyé un texto à ce sujet. Elle allait à l’École d’arts visuels de New York pour étudier la photographie, ou envisageait de le faire. Les parents de son amie l’amenaient en voiture pour qu’elle visite le campus et la déposeraient pour qu’elle déjeune avec moi.
J’ai envie d’une soupe aux raviolis, m’écrit-elle. Quel est ton resto préféré pour en manger ?
Je lus dix articles sur les raviolis avant de répondre. Le jour de sa venue, Bijou avait une demi-journée de libre à cause d’une réunion entre enseignants. J’aurais pu demander à Nathalie d’avoir mon après-midi. Au lieu de cela, je demandai à Charlotte si elle était d’accord pour que j’amène Bijou. Je suppose que j’étais comme mon père : j’avais du mal à me retrouver seule avec ma famille.
Parfois, me balader dans Chinatown me faisait ressentir un blues indigo mélancolique, une nervosité teintée de tristesse. Une fois, j’avais vu un colporteur de journaux solliciter à voix forte tous les passants, tendant le journal plié à quelques centimètres de leurs bras, mais quand j’étais passée devant lui, il m’avait regardée sans prononcer le moindre mot. Une autre fois, je me dirigeais vers une caisse en bois pleine de litchis à la peau rouge brunie et bosselée, dont je voulais éplucher une poignée sur un banc dans un parc. J’adorais leur chair pâle et lisse, la façon dont la peau opérait comme un leurre, si différente de la pulpe en dessous. Mais quand j’étais allée les acheter, j’étais repartie avec un gros sac en plastique, l’équivalent d’un kilo, entre les mains. J’en avais un si grand nombre, occupant une demi-étagère dans mon réfrigérateur, que je ne savais pas quoi en faire. C’était le seul endroit où j’avais mangé une soupe de raviolis. C’était donc là que je les emmenais.
*
J’avais oublié que Charlotte avait toujours aimé les enfants, même quand elle était plus jeune. Elle serait probablement une super baby-sitter. Mon ventre s’agitait pendant que nous l’attendions et je la vis se faire déposer par ses amis. Elle leur fit signe de la main en s’éloignant et je lui fis signe à mon tour. Elle leva la main pour taper dans celle de Bijou, puis lui ébouriffa les cheveux – deux gestes qui ne me seraient jamais venus à l’idée, qui semblaient plus normaux que tout ce que je faisais. Nous entrâmes dans le restaurant à moitié plein et prîmes place dans un petit box. Je m’assis à côté de Bijou tandis que Charlotte s’installait face à moi. Je la regardai se glisser sur la banquette et je pensai : C’est ma sœur. Et je ne me suis jamais retrouvée en tête à tête avec elle. D’habitude, je n’appelais pas Charlotte et Esther mes demi-sœurs quand je parlais d’elles la première fois. Quand les gens posaient des questions sur mes frères et sœurs, je disais que j’en avais trois, et si la conversation se poursuivait, je clarifiais les degrés de parenté.
Charlotte demanda à Bijou dans quelle classe elle était, quel âge elle avait. Je les observais échanger des informations et je remarquais l’aisance avec laquelle elles discutaient. Je ne savais pas pourquoi tout était toujours plus difficile pour moi que pour les autres.
« Comment s’est passée la visite du campus ? demandai-je.
— Les studios et les salles de classe étaient cool, mais les résidences universitaires... minuscules ! Et certaines n’ont que des lits superposés. Je ne sais pas comment je ferai. Maman a dit que je pourrai peut-être obtenir une chambre simple si j’écris un genre de lettre pour signaler que j’ai des problèmes de sommeil.
— Ah, tu as des problèmes de sommeil ?
— Pas exactement, mais devoir partager mon espace avec quelqu’un me rend anxieuse.
— Bien sûr, dis-je. Ce n’est pas très amusant. » Une femme déposa des menus et nous ouvrîmes les pages plastifiées collantes. Je me sentais partagée entre l’amour et son contraire. J’avais l’impression de ne pas savoir parler à autrui. Les gens s’exprimaient librement, tout le temps. Mais moi, que voulais-je dire réellement ? Quand je considérais Charlotte, je ne l’enviais pas. C’était juste qu’elle ne connaissait pas tous les détails de ma situation. Ce que je voulais qu’elle sache, c’était ce que je ressentais. Je pensai à mon comportement de son point de vue ; peut-être se demandait-elle pourquoi moi, sa sœur, je n’appelais jamais et ne voulais pas rentrer à la maison. Parce que je n’ai pas de maison, pensai-je. Si j’avais pu lui faire comprendre une seule chose, ç’aurait été celle-là : Tu vois cette sensation que tu as d’être chez toi ? Moi, je n’ai pas ça. Ils devaient avoir constaté à quel point je m’intègrais peu chez eux, mais il me vint à l’esprit qu’ils pensaient probablement que ma « vraie » maison était celle de ma mère, que c’était l’endroit où je me sentais moi-même. Mais ce n’était pas le cas, pas depuis que sa nouvelle famille occupait le terrain. J’aurais voulu qu’elle le sache. Quel était le contraire d’une famille nucléaire ? Je l’avais cherché une fois. Cela n’existait pas.
« Alors comme ça, tu es photographe ? » demanda Bijou. Je le lui avais dit, mais Charlotte portait aussi un appareil photo en bandoulière, la bretelle passée sur une épaule.
Charlotte hocha la tête, et peut-être que je l’enviais effectivement pour cela, qu’elle puisse se définir elle-même, qu’elle puisse le revendiquer. Elle enleva le cache de l’objectif de son appareil photo. « Tu veux essayer ? » dit-elle en présentant l’appareil à Bijou. « Papa m’a dit que tu habites là-bas, c’est ça ? À Tribeca ? Est-ce que tu préfères ce quartier à Brooklyn ?
— À certains égards, dis-je. C’est plus calme, plus propre... en revanche, tout est plus cher. » C’était étrange pour moi d’imaginer mon père transmettre des faits sur ma vie, parler de moi à quelqu’un d’autre. Bijou étudia attentivement les commandes, puis braqua l’objectif sur moi. Je l’ignorai et continuai à regarder Charlotte. Elle avait grandi de plusieurs centimètres, avait une fossette au menton. « Où serait ta résidence universitaire, déjà ?
— Il y en a partout, alors peut-être Chelsea, Soho, Gramercy... Je vais devoir attendre. C’est tellement difficile de choisir. Ah, Papa m’a dit que tu apprends le mandarin. J’ai commencé à prendre des cours cette année, moi aussi. Ma prof dit que j’ai un bon accent, mais mémoriser les caractères me tue.
— Ah, euh... » Je jetai un coup d’œil à Bijou, mais elle prenait en photo les sauces sur la table. « En fait, j’ai arrêté. Juste quelque temps. Papa te l’a dit ? »
Elle acquiesça. Je songeai à ne rien ajouter, mais finalement je commentai : « Il n’a même pas répondu à mon texto quand je le lui ai annoncé. » J’avais essayé d’oublier que je lui avais envoyé un message la semaine avant que Nathalie n’annule les cours.
Charlotte leva les yeux au ciel. « Il est comme ça. Il ne répond jamais à aucun message. Tiens, regarde ! » Elle prit son téléphone, qui était posé écran tourné vers la table, et le leva devant mon visage. C’était un fil de discussion avec notre père. Je résistai à l’envie de m’en saisir. Il n’y avait que des messages bleus, envoyés par Charlotte.
« Je veux dire, il ne répond absolument jamais », dit-elle en ramenant son téléphone vers elle et en le reposant sur la table. L’écran afficha son arrière-plan, qui était une photo au grain épais de ses parents – mon père dans sa trentaine, Cynthia avec les cheveux plus clairs, tous deux avec des lunettes de soleil et en manches courtes. « Je lui envoie une question et ensuite je dois le chercher dans la maison pour le forcer à y répondre, mais c’est comme s’il savait toujours à l’avance ce que je vais lui demander. Pourquoi il ne répond pas simplement par SMS ? C’est comme si on devait tout lui demander deux fois. »
La serveuse approcha et nous regarda. « Euh, on va prendre du thé... du thé au jasmin, et deux soupes de raviolis, une au porc et une au crabe ? Et on doit encore regarder le menu. » Elle repartit sans rien écrire. « Désolée, ça te va ? demandai-je à Charlotte. Tu manges du porc ?
— J’adore ça », dit-elle. Elle tourna les pages plastifiées de son menu. « Et si on prenait des rouleaux de riz à la sauce XO et de la soupe de queue de bœuf ?
— Je veux du riz frit, dit Bijou, et du crabe à carapace molle. »
De la soupe difficile à partager, de l’indifférence à l’idée de manger bruyamment, et le plat le plus cher du menu. Je hochai la tête.
« Tu veux manger quoi ? me demanda Charlotte.
— Tout ça me va », dis-je, puis je fermai mon menu. « J’adore la queue de bœuf. » C’était vrai, notre grand-mère nous faisait de la soupe de queue de bœuf. Une fois, je lui avais rendu visite et elle m’en avait donné deux litres à emporter chez moi. Le bouillon était chatoyant et s’attardait voluptueusement sur vos lèvres.
« Quels sont tes projets pour l’été ? demanda Charlotte à Bijou.
— On va aller chez ma tante en Californie. Ma mère n’aime pas beaucoup rester ici en été. Avant, on allait dans les Hamptons, mais sa meilleure amie a attrapé la maladie de Lyme là-bas.
— L’amie de ma mère aussi ! » dit Charlotte.
La conversation se poursuivait et c’était comme si Bijou et Charlotte se connaissaient mieux que je ne connaissais l’une ou l’autre. Nous finîmes les raviolis et je poussai le dernier vers Charlotte. Elle le prit avec ses baguettes et le porta à sa bouche. J’éprouvai une bouffée d’amour pour Charlotte en cet instant, sans le ressentiment et la colère qui coloraient ma poitrine quand je pensais à elle. Mais je ne savais pas comment communiquer, comment le lui montrer, alors à la place je me contentai de la servir, de lui remplir sa tasse de thé, de pousser un amuse-gueule vers elle. Elle acceptait les choses volontiers, naturellement. Comme Bijou le faisait. Abstraction faite de leurs visages, elles auraient pu être sœurs.
Quand l’addition arriva, je payai avec la carte de Nathalie. Et voilà, c’est tout, pensai-je. Cela me rappela mon père. La façon dont, à la fin de chaque repas avec lui, ou à la fin de l’été que je passais là-bas, il me reconduisait chez ma mère. Le retour en voiture se passait en silence. Le trajet durait une heure, principalement sur une autoroute puis sur une autre, et nous passions devant des fast-foods, des centres commerciaux, un cinéma, une enfilade de magasins. Salons de manucure, animaleries, concessionnaires automobiles. Je regardais par la fenêtre et mon père mettait du jazz. Parfois, il lisait à haute voix le texte d’un panneau d’affichage stupide ou un nom de magasin idiot, et je répondais par un petit rire automatique, puis nous nous taisions à nouveau. À la fin, il me déposait devant la maison de ma mère. Il sortait de la voiture mais n’allait pas plus loin que la rue. Il me serrait dans ses bras – un vrai câlin mais, comment pourrais-je l’expliquer ? — cela ne me paraissait jamais suffisant. Je le regardais partir et j’entendais toujours cette petite voix en moi qui disait : Attends, je veux réessayer. Ça n’a pas duré assez longtemps.
Maintenant je regardais Charlotte. Le repas était passé si vite, je n’avais rien dit d’authentique. Je devais la mettre dans un taxi pour qu’elle retrouve la famille de son amie. « Merci beaucoup d’être venue déjeuner avec moi, dis-je.
— J’étais en train de penser que si je me retrouve à l’École d’arts visuels, on sera super proches !
— C’est vrai. » Je jetai un œil à l’appareil photo posé sur la table. Bijou avait pris plein de clichés jusqu’à ce que les plats arrivent, puis elle l’avait reposé. J’aurais peut-être dû être photographe. Quelque chose que je détestais dans la vie, c’était qu’il semblait n’y avoir aucune trace de moi. N’y avoir aucune preuve de ce que j’avais vécu ou aimé, en traversant l’existence toute seule.
« Alors si je viens ici, peut-être qu’on pourra se voir tous les mois ou quelque chose comme ça ? On pourrait dîner ensemble. Tu pourrais me montrer tes restos préférés.
— Oh, bien sûr. Oui, naturellement », dis-je. Je la regardai attentivement. Comme il lui était simple de demander. Elle me sourit en retour et j’acquiesçai à nouveau. Nous pourrions nous voir tous les mois. Finalement, peut-être que les autres n’étaient pas plus aimés, mais qu’ils essayaient de l’être. Ou que, si on se sait aimé, il est plus facile d’aller vers autrui. Nous sortîmes du restaurant et descendîmes la rue, passant devant des devantures de magasins présentant sacs de cacahuètes et épices, tasses à thé empilées et assiettes en céramique. Charlotte devait monter dans un taxi, mais elle voulait marcher un peu, et elle s’arrêta quelques rues plus loin pour cadrer une photo, prendre quelques clichés. Les rues passèrent de Chinatown à Soho : graffitis ingénieux et blazers coûteux, salons de massage en sous-sol et bars à expresso. Plus loin, une rue était barrée pour une foire, des stands étaient installés où l’on vendait des foulards et de l’encens, de la viande grillée et des gobelets géants de limonade.
« Papa raconte toujours la fois où tu as gagné un poisson rouge dans une foire de rue quand tu étais enfant », dit Charlotte. Je rosis au souvenir de cet épisode, survenu lors d’un week-end où il était venu me chercher. Cela avait été accidentel, le jeu où on lance une balle de ping-pong dans un bocal à poissons rempli d’eau, le genre qui est truqué. Mon père m’avait soulevée dans ses bras jusqu’à ce que mes pieds pendent au-dessus du sol. J’avais lancé les cinq balles pour lesquelles il avait payé, et l’une d’elles s’était logée comme par miracle dans le bocal. Une cloche avait retenti, des néons éclatants s’étaient allumés de haut en bas du stand, un vacarme – je me souvenais avoir eu peur, avoir pensé que j’avais fait quelque chose de mal. Puis un homme imposant avec une barbe grise et une odeur de bœuf séché m’avait tendu un sac en plastique noué en haut, contenant un poisson rouge — vivant. De retour chez mon père, nous avions mis le poisson dans l’eau et je l’avais regardé nager. À ma visite suivante, il avait disparu et je n’avais pas trouvé le courage de demander à mon père ce qui lui était arrivé.
« C’était un accident, dis-je. C’est drôle qu’il s’en souvienne. » Il s’en souvient. Nous nous dirigeâmes vers la foire et elle prit une photo de Bijou qui marchait vers les stands, ses cheveux flottant derrière elle. Elle me la montra et je ressentis alors un pincement de jalousie. C’était une bonne photo, les couleurs de la foire étaient vives et criardes, contrastaient avec la brillante chevelure blonde et la tenue pastel de Bijou. Il y avait déjà tant de traces de Bijou. Puis elle dit : « Je peux en prendre une de vous deux ? » Nous étions au coin d’une rue. Charlotte mesurait quelques centimètres de plus que moi et portait des bottines avec un peu de talon. Elle inclina sa tête vers la mienne. L’appareil photo lança un éclair.
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