Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 6 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

6 - New York, 2013

6

New York, 2013

 

C’était le mois d’octobre, et le patchwork de feuilles craquant sous mes pieds me rappelait la routine et les horaires, les réveils et le café. Désireuse de plaire, je me présentais chaque jour à l’heure au travail. Parfois, j’arrivais tôt dans l’après-midi et le portier me faisait monter pour que j’attende à l’étage. L’appartement était impeccable et vide à cette heure-là : la femme de ménage, Donna, venait le matin. Je faisais le tour du grand canapé modulable au milieu de la pièce, ou je longeais les murs en regardant les photos encadrées, quelques clichés de Nathalie et de Gabe, mais surtout de Bijou : Bijou juste née dans les bras de Nathalie, Bijou toute petite à côté d’un tas de feuilles, Bijou sur scène lors d’un récital, Bijou et Gabe à un match de base-ball.

Après quelques minutes de déambulations, je me glissais furtivement sur le banc capitonné sous les fenêtres, repliais mes jambes sous moi et appuyais le front contre la vitre froide. J’essayais de rester bien droite pour ne pas paraître trop décontractée au cas où ils me surprendraient ainsi. Ils habitaient une rue calme, sans ballet de taxis, d’embouteillages et de coursiers à vélo. Je voyais des serveurs arriver pour leur service dans le restaurant d’en face, sortir une cravate de leur poche ou finir leur cigarette en parlant au téléphone. Je voyais des gens revenir de leur shopping avec des sacs étincelants, des femmes bras dessus bras dessous ou des couples main dans la main. Ils s’arrêtaient prendre un cappuccino et des muffins à la boulangerie située de l’autre côté de la rue, avec son auvent jaune pastel et ses chaises bancales devant la vitrine. Des touristes prenaient des photos sur le pavé. Je me demandais si parfois quelqu’un levait les yeux et me voyait, le front appuyé contre la vitre. Si parfois quelqu’un dans l’immeuble me remarquait quand moi j’étais en bas. Dès que l’ascenseur s’ouvrait, c’était mon heure de pointage, comme pour tout autre travail, le moment d’être reprise sur ce que je disais ou faisais, jugée en silence. Très surveillée, ce qui n’est pas la même chose qu’être vue.

*

Je cherchai les ingrédients dans la cuisine et tâchai de sortir ceux que Bijou avait mentionnés. Il y avait des pâtes importées qui arrivaient dans des paquets verts aux caractères jaunes, stockées en haute pile dans leur placard. Du bacon sans nitrate et des œufs fermiers, un morceau de parmesan qu’il faudrait râper. Dans la chambre de Bijou était accroché un dessin qu’elle avait fait à l’école pour la journée des métiers, des lettres enjolivées à côté d’un fouet énonçant clairement : Quand je serai grande, je veux devenir chef parce que j’adore cuisiner avec ma famille. J’avais eu le désir de devenir bien des choses – actrice, médecin, enseignante, thérapeute –, mais je n’avais jamais, absolument jamais, voulu être chef cuisinière.

« Bon, dit Bijou d’une voix sérieuse en entrant dans la pièce, en général on se partage les tâches. Maman me laisse émincer quand elle est à la maison, mais tu dois le faire vu qu’elle n’est pas là. Et c’est toujours elle qui fait cuire le bacon, à cause de l’huile. »

J’appuyai mes coudes sur le comptoir et la regardai.

« Parce que je pourrais me faire mal, précisa-t-elle.

— Ah. Alors je vais m’occuper de ça. »

Elle acquiesça d’un signe de tête. « On va commencer par faire bouillir de l’eau pour les pâtes et par râper le fromage. Et puis je préparerai la sauce, mais je dois attendre que tout soit quasiment prêt. »

Je portai ma main à mon front et exécutai un salut militaire. Elle se tint de l’autre côté de l’îlot central pendant que je faisais cuire le bacon, elle me tendait les couteaux par le manche puis reculait. Chaque fois que nous préparions le dîner sans Nathalie, nous suivions ce rituel : ce que Bijou était autorisée à faire ou non en son absence. J’étais... je ne sais pas... touchée ? de voir combien elle voulait suivre les instructions de sa mère. Pourtant, Bijou n’était pas d’un naturel obéissant, car elle remettait constamment tout en question. Mais quand il s’agissait de Nathalie, elle n’aurait pas coupé une branche de céleri à moins d’y être autorisée. Était-elle convaincue qu’elle serait inévitablement prise en défaut si elle transgressait les règles, ou croyait-elle chaque mot qui sortait de la bouche de Nathalie ? Les deux réponses – combien elle se sentait surveillée, combien elle faisait confiance – semblaient justes. Par les larges fenêtres de la cuisine, je pouvais voir l’intérieur de deux appartements dans l’immeuble d’en face. À leurs yeux, je devais avoir l’air d’une cascadeuse à la silhouette vague, de quelqu’un qui entrait en jeu pour se charger des scènes dangereuses, tandis que Bijou voletait dans la cuisine et préparait toute seule des plats italiens.

*

« Il y a toujours quelqu’un qui a davantage que les autres », disait ma mère. Je me rendis compte que j’avais peu d’imagination. Je pensais que les Adrien étaient très très riches. Mais en amenant Bijou chez ses amies dans le Lower Manhattan, je compris qu’elle devait avoir le sentiment que sa famille se situait dans la moyenne. Je l’accompagnais dans des appartements de luxe situés au dernier étage, où un membre du personnel prenait nos manteaux pendant qu’un autre nous apportait de l’eau citronnée. Je l’emmenais dans des résidences en grès rouge du West Village qui étaient plus grandes que la maison dans laquelle j’avais grandi, avec des pianos à queue dans l’entrée et des salles de projection au sous-sol. Elle avait des amies dont les fenêtres des chambres donnaient sur la Freedom Tower, derrière leurs piles de jouets, dont les appartements avaient des balcons filants avec des braseros et des canapés rembourrés, d’autres qui avaient des toilettes japonaises avec siège chauffant, un chef de cuisine à domicile pour leur préparer des œufs le matin, une piscine sur le toit, de la place dans le vestibule pour des sculptures conceptuelles. Et elles avaient toutes une nounou, dont la plupart vivaient sur place. Certaines de ces nounous étaient sérieuses et lisaient des livres sur la psychologie de l’enfant, tandis que d’autres étaient plus jeunes et insouciantes. L’une d’elles m’avait offert du vin dans une tasse à café pendant que nous regardions les deux gamines faire la roue, en me disant que le père ne vérifiait jamais sa cave. Je l’avais bu volontiers et j’avais demandé à Bijou, sur le chemin du retour, quand nous pourrions y retourner.

Skylar vivait dans l’immeuble qui disposait d’une piscine, ce que je ne découvris qu’après la fin de la belle saison. Je rêvais d’être en été, m’imaginais en train de bouquiner à moitié immergée dans l’eau pendant que les filles feraient le poirier dans le petit bain. Mais pour le moment, nous étions assises dans la gigantesque salle de jeux de Skylar pendant qu’elles regardaient des clips vidéo. Sa nounou était plus âgée que moi, maternelle, et j’étais intimidée en sa compagnie. Elle m’offrit différentes sortes de thé, servit de la crème et posa sur la table une corbeille de biscuits au gingembre. Bijou et Skylar chantaient en chœur à tue-tête en essayant d’imiter les chorégraphies. Je sortis un livre et fixai le blanc des marges.

« Bee, appelai-je quand il fut presque cinq heures. C’est bientôt l’heure du mandarin. »

Elle fit la moue mais cessa de se trémousser. « Est-ce qu’on peut y aller à pied ? » demanda-t-elle.

Nathalie m’avait dit que sa prof de mandarin s’appelait Lixin Zhang. Bijou m’avait précisé qu’en réalité c’était Zhang Lixin et que, pour s’adresser correctement à elle, il fallait dire Zhang Lăoshī, ce qui signifiait professeure Zhang, mais qu’elle permettait aux élèves de l’appeler Li. Je ne me sentais pas autorisée à l’appeler par son prénom, mais je ne me sentais pas non plus capable de prononcer correctement le mot lăoshī ; or il était plus gênant que l’erreur vienne de moi plutôt que de Nathalie ou de Gabe. Alors, les quelques fois où je l’avais saluée, je l’avais appelée Mme Zhang, formule que personne ne m’avait recommandé d’utiliser.

« Bonjour », me limitai-je à dire, puis je fis un simple signe de la main tandis qu’elle faisait entrer Bijou et fermait la porte. Je me détournai. L’ironie de la situation ne m’échappait pas quand je déposais Bijou pour qu’elle apprenne la langue maternelle de mon père tandis que je l’attendais à l’extérieur. Je me laissai tomber en tailleur sur le tapis, posai mon livre à côté de mes jambes et pris mon téléphone. Je songeai à envoyer un SMS à mon père. Nous ne communiquions que par ce biais, à peu près une fois par mois, parfois plus, parfois moins. J’essayais de ne pas trop penser à lui. Mais, ces derniers temps, la vie me donnait la sensation d’être constamment en train d’attendre à la sortie, à réfléchir à des choses auxquelles je ne voulais pas penser, tandis que Bijou s’améliorait dans des disciplines qui me resteraient à jamais étrangères.

« Willa ? » Je levai les yeux. C’était Gabe. Je décroisai rapidement les jambes pour me remettre debout. J’étais fringuée comme une étudiante : un jean déchiré aux cuisses, un tee-shirt rayé sous un sweat à capuche à fermeture éclair, le tout sous une veste en cuir. Au début, dans le doute, j’avais préféré pécher par excès de formalité, en visant ce qui me semblait être un code vestimentaire présentable et néanmoins décontracté, mais je n’avais jamais eu de travail où je ne pouvais pas porter de jean ou de débardeur. Il n’avait pas fallu plus de deux ou trois semaines avant que l’habitude de m’habiller comme une gamine revienne au galop.

« Salut, dis-je. Vous venez chercher Bijou ?

— Ah, mince. Je devais t’envoyer un SMS pour te prévenir. J’ai été très pris et...

— Oh, ce n’est pas grave. Elle aura fini dans dix minutes, dis-je après avoir regardé ma montre.

— Tu attends ici pendant toute la leçon ? Elle devrait mettre une chaise à disposition. »

Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je méritais plus de confort. Je rougis, comme si la faute était mienne. « Eh bien, je vais parfois prendre un café à côté, mais... » Je marquai une pause. Je m’apprêtais à dire, Bijou aime qu’on l’attende, mais je ne voulais pas lui indiquer les préférences de sa propre fille.

« Comme je suis en voiture aujourd’hui, je peux la ramener à la maison. Si tu veux bien attendre, je pourrais t’amener au métro ?

— Oh, ce n’est pas la peine, je peux marcher », dis-je. Je ramassai mon sac à main par terre et mis la bandoulière sur mon épaule. « Ah... » Ma voix se perdit. « J’oubliais que j’ai laissé des affaires chez vous. Je m’y arrêterai en chemin.

— Et faire tout ce trajet à pied ? Je peux te ramener avec nous à la maison quand elle aura terminé. »

J’aurais préféré partir tout de suite mais je ne voulais pas être impolie.

Il jeta un rapide coup d’œil au sol. « Donc il y a un café pas loin ? On va attendre là-bas quelques minutes ? Elle ne finit pas avant dix-huit heures, n’est-ce pas ?

— Oui, dix-huit heures, dis-je. D’accord, allons-y.

— Je te suis. »

Nous sommes sortis de l’immeuble pour nous diriger vers le café d’à côté. Les tables étaient de rugueuses dalles de marbre et on y servait six sortes de café filtre. Gabe s’éloigna de moi de quelques pas, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Il avait de larges épaules qui imprimaient une forme carrée à son caban bleu marine et des cheveux d’un blond roux aux pointes bouclées. Lorsqu’il souriait, ses joues se soulevaient en deux petites pommettes toutes rondes qui lui donnaient un air enfantin. Je ne savais absolument pas quoi lui dire. J’imaginais qu’il regrettait lui aussi cette idée.

Je commandai un café ordinaire et Gabe un allongé. La barista demanda si nous étions ensemble. Je restai sans rien dire tandis que Gabe hochait la tête et sortait son portefeuille, et je me demandai si j’aurais dû proposer de payer le mien. Nous prîmes place à l’une des tables près de la devanture et je lançai un regard oblique vers l’horloge au mur. Nous avions encore six minutes.

« Je crois que Bijou devient vraiment bonne en chinois, dis-je. C’est chouette.

— N’est-ce pas ? dit-il. Elle l’apprend vite. Je suis très admiratif.

— Moi aussi », dis-je doucement. Je fis courir mes doigts sur le bandeau en carton autour de mon gobelet de café, portai celui-ci à ma bouche.

« Elle est aussi tellement studieuse. Je ne sais pas ce qu’il en était pour toi, mais moi, au même âge, je n’étais pas autant emballé par les devoirs. Tu aimais ça ? »

Je ris. « Non, dis-je. Absolument pas. » J’essayai de réfléchir à des détails pas assez réalistes pour lui faire regretter de m’avoir embauchée.

Il demanda : « Tu es à l’université ? » au moment où je l’interrogeai : « Vous avez grandi où ? » Nous restâmes figés un instant en un sourire gêné.

« J’ai fini mes études, dis-je. Il y a, euh... il y a deux ans. J’étudiais la psychologie. »

La question de ce que j’allais faire ensuite semblait planer au-dessus de nous, et il essaya une autre tactique.

« Et tu travaillais pour Marie avant ?

— Oui, mais c’était à temps partiel, alors elle a parlé de moi quand Nathalie a cherché quelqu’un. Quand l’ancienne nounou est partie ?

— Exact, Jessica est allée faire son doctorat dans le Kansas. Ou dans le Kentucky, je ne me souviens plus. »

Je voulais poser une question à Gabe, pour poursuivre la conversation, mais rien ne me venait. Je ne savais pas s’il était chirurgien, anesthésiste ou urgentiste. Je connaissais les détails intimes de leur vie de famille, mais pas les renseignements les plus élémentaires sur ce qu’ils faisaient dans la vie. Je pris une gorgée de café et réfléchis à ce que je pourrais dire d’autre. J’avais oublié d’ajouter du lait.

« Ma colocataire, Lucy... elle et moi, on travaillait ensemble dans un café à Crown Heights, mais elle faisait aussi du baby-sitting en parallèle. Avant, j’étais serveuse dans deux cafés différents, mais elle m’a convaincue de réunir tous mes services là où elle bossait, mais ensuite elle est partie, alors... » J’avalai ma salive. J’avais voulu raconter cela avec légèreté, mais à m’entendre, on aurait dit que j’avais été abandonnée. « Alors elle m’a recommandée aux Erickson pour du baby-sitting parce que je n’aimais plus travailler au café. Changement de propriétaires. Tout le monde détestait les nouveaux managers.

— Ah, d’accord », dit-il. Je voyais bien qu’il se creusait la tête mais qu’il n’avait pas de souvenir, ni peut-être d’expérience, de ce genre de problèmes. « Mais tu vis toujours avec ta colocataire ?

— En quelque sorte, dis-je avec un petit rire. Elle a un copain. Elle est toujours chez lui. J’ai souvent l’appartement pour moi toute seule.

— Tu es de la région ? Où vivent tes parents ? demanda-t-il.

— J’ai grandi dans le New Jersey, où vit ma mère. Mon père habite au nord de New York. Donc, proches tous les deux.

— Tu les vois souvent ?

— Non. » La réponse m’avait échappée avant que je puisse rectifier. « Je ne les vois pas beaucoup. Ils ne sont pas vraiment... ils ont chacun une nouvelle famille. » Ce n’était pas ce que j’avais voulu dire, mais j’étais nerveuse. La porte s’ouvrit à côté de nous et un souffle de vent fit tomber ma serviette de la table. « Vous êtes d’où ? » demandai-je à mon tour. La question sortit de ma bouche sans naturel et je m’aperçus que je ne la posais jamais. On me la posait beaucoup trop souvent, sur un ton beaucoup trop agressif. Mais pour quelqu’un comme Gabe, elle ne signifiait rien.

« Ma ville natale... » Il tendit la main vers la serviette qu’il froissa dans son poing. « Rien à voir avec la vie d’ici. Je viens de très loin dans le nord de l’État de New York, dans les Adirondacks, à une altitude tellement élevée qu’il n’y a même plus de tiques. L’école la plus proche était à des kilomètres et il y avait cent vingt gamins en tout du début de la maternelle à la fin du lycée.

— Ouah. Moi qui croyais fréquenter une petite école, dis-je. On était une centaine dans mon niveau.

— On a été quatre dans ma classe pendant des années, et puis un miracle s’est produit : des jumeaux de mon âge ont emménagé. Cinquante pour cent d’augmentation. Parfois, Bee se plaint que sa classe est petite. À chaque fois je lui raconte ça. » Il se sourit un peu à lui-même, faisant ressortir les grosses cerises de ses pommettes. Il consulta sa montre. « C’est l’heure ? »

Je le percevais en lui, ce provincialisme, qui avait dû être pour lui synonyme de réconfort plutôt que d’étouffement. Peut-être que si tout le monde vous ressemble, vous ne passez pas votre temps à compter, à vous sentir en infériorité numérique. J’acquiesçai d’un hochement de tête et pris mon café. « Ouaip, dis-je gaiement. Allons-y. » En sortant, j’ajoutai avec raideur : « Merci pour le café. » J’avais l’impression qu’il était mon baby-sitter.

*

Chez moi ce soir-là, je plantai deux tranches dans le grille-pain. Nathalie m’avait donné cette semaine-là une miche maison qu’une amie avait faite pour elle. Elle essayait d’arrêter le gluten, avait-elle expliqué. J’étalai du beurre sur une des tranches. Le pain avait un goût de noisette et il était dense, trop sain, mais je continuai à le manger. Ce qu’ils mettaient au rebut m’était irrésistible. Nathalie préparait dans son dressing des piles de vêtements à donner et, avant de les faire enlever par l’association Goodwill, elle me demandait si je voulais y jeter un œil. Je m’agenouillais par terre et triais les articles, dont certains avaient encore leurs étiquettes, avec le sentiment que je devais me retenir d’en prendre trop. Elle choisissait un vêtement qui, selon elle, m’irait bien, et je l’acceptais, même si je savais que je ne le mettrais jamais. J’avais rapporté chez moi une chemise blanche à col raide, un blazer en coton bleu, qui auraient pu m’être utiles si j’avais eu une autre vie professionnelle. Mais au moment où elle me les donnait, je ne trouvais pas la force d’ourler mes lèvres autour du mot non. Quand je faisais le tour de leur appartement, mes veines se gonflaient d’un accès d’envie, comme si je pouvais voir toutes les étiquettes de prix, comme si elles allaient augmenter ma propre valeur, comme si le fait de rapporter ce genre d’objet à la maison allait faciliter le paiement du loyer. Je ramassai la jupe que j’avais récupérée au cours de ce premier mois : une jupe rayée or métallisé qui m’arrivait aux genoux et qui épousait parfaitement mes cuisses. J’ignorais pourquoi je l’avais acceptée, si ce n’est que Nathalie avait désigné l’étiquette : « Missoni », avait-elle dit. « Vintage ! » Cela voulait dire cher, plus cher que n’importe quelle jupe que je possédais. Alors je l’avais prise, pliée délicatement dans mon sac, dans lequel j’avais glissé la main pour la caresser pendant le trajet de retour en métro.

Je me souvenais des fois où je rentrais d’un week-end avec mon père, de la tension au moment du retour, de mes mains agrippées à un cadeau. Tout ce qu’il m’achetait finissait dans un coin ou au fond d’un tiroir. Maintenant, ce qui provenait de chez les Adrien encombrait ma chambre de la même façon : des rouges à lèvres que je ne porterais jamais, des bracelets à breloques, un appareil de cuisine devenu poussiéreux. Je songeai à tout amasser dans mes bras pour les apporter dans un dépôt-vente. Je regardai à nouveau la jupe, ses délicats fils d’or qui descendaient le long de la hanche. La broderie était tellement soignée. Quand me donnerait-on à nouveau une chose pareille ?

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