Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 5 sur 33

Pages du PDF

Une fenêtre sur Tribeca

5 - Durland, État du New Jersey, 2004

5

Durland, État du New Jersey, 2004

 

J’avais quatorze ans et c’était mardi soir au Jack’s Asian Delicacies. La crème glacée à la banane frite était à deux dollars, les raviolis chinois en coûtaient trois, et ma mère m’avait fait du chantage pour que je les accompagne, elle et son mari, manger asiatique au rabais.

Un serveur aux cheveux roux vint nous présenter les plats du jour. « Pour finir, nous avons du baby tako, dit-il en le prononçant tay-koh. C’est du bébé poulpe, cinq morceaux, à six dollars quatre-vingt-quinze. »

« En fait, on dit tah-koh, dit Ray après son départ. Ils en avaient il y a quelques semaines. J’allais lui dire comment ça se prononce, mais c’est pas mon boulot. »

Je le savais aussi, mais je ne le dis pas. Mon père en avait déjà commandé pour nous par le passé. Je ne voulais pas que Ray sache que j’aimais ça. Alors je demandai, en m’adressant plutôt à ma mère : « Vous saviez que les poulpes ont neuf cerveaux ?

— Bien sûr que je le savais, répondit-il de sa place à côté de ma mère.

— Ah bon, dis-je en sortant mes baguettes de leur pochette en papier pour les séparer, tu le savais ?

— C’est pour ça que je les aime, dit-il. Je deviens plus intelligent à chaque fois.

— Ça signifie probablement qu’on ne devrait pas en manger.

— Personne ne t’y oblige », dit-il, et je me tus parce que je voulais y goûter, même s’ils avaient neuf cerveaux. J’aimais leur texture à la fois ferme et moelleuse, leurs tentacules noircis, leur tête en forme d’œuf sans crâne croustillant. Mais, au moins, je voulais les manger malgré leurs neuf cerveaux, pas à cause d’eux.

« Où as-tu appris ça, Willa ? À l’école aujourd’hui ? demanda ma mère.

— Euh, non. » J’avais l’impression qu’elle avait trois temps de retard sur la conversation. Elle ne posait des questions sur un sujet que lorsque j’avais fini d’en parler, ne saisissait pas les sous-entendus qui frémissaient à fleur de phrase. Elle me regarda et je sentis une douleur dans mes orbites. « On est en train de lire Une paix séparée », ajoutai-je pour essayer d’être gentille, arrachant les mots du fond de ma gorge.

« Au fait, tu es rentré à quelle heure hier soir ? » demanda-t-elle à Ray. Ma mère était infirmière et travaillait beaucoup de nuit. Ray était agent de sécurité, donc cela lui arrivait aussi parfois. Comme je dormais mal, je savais souvent le moment précis où Ray revenait à la maison au bruit sourd de ses bottes délacées, à la plainte de la porte du réfrigérateur, au fracas de sa dernière bouteille de bière dans le bac de recyclage. C’est à moi que ma mère aurait dû poser la question.

Elle avait commencé à le fréquenter quand j’étais à la toute fin du collège. Je ne l’avais jamais considérée comme esseulée, romantique ou attirante : c’était ma mère. Mais soudain, elle se mettait du rouge à lèvres et me piquait les yeux avec son parfum, n’était que rires aigus et hochements de tête entendus, achetait des vêtements en fine dentelle et se lavait tout le temps les cheveux. Elle nettoyait les recoins de la maison où nous avions laissé s’entasser la poussière et allumait des bougies sur la table de la salle à manger. Elle m’incitait à sortir plus. J’avais l’impression que cela faisait une éternité qu’on ne s’était plus retrouvées seules, ma mère et moi.

Nous étions assis au bar à sushi, devant le seul employé asiatique. Il portait un foulard plié sur le front et s’inclinait en présentant les plats. Je posai le menton dans ma paume et pris mes baguettes que je tapotai sur l’assiette. Notre serveur apporta des bouchées de crabe rangoon et une bière. Ma mère étant d’astreinte, elle buvait de l’eau. Il était rare qu’ils aillent au restaurant et plus rare encore qu’ils m’emmènent avec eux. Je ne savais pas pourquoi ma mère avait insisté pour que je vienne. Avant, nous sortions de temps en temps pour manger des tacos ou italien, mais Ray n’aimait que cet endroit, Jack’s Asian Delicacies. Près de chez nous, on ne trouvait pas de restaurants asiatiques spécialisés dans une cuisine particulière, rien qui soit exclusivement thaïlandais, coréen ou japonais. Il n’y avait que des établissements qui proposaient toutes ces cuisines au menu – sushi, kimchi, poulet au sésame – et se disaient asiatiques. Ray était aussi blanc qu’une pomme de terre bouillie coupée en quartiers, aussi blanc que de la farine qui colle à la peau, mais il avait également la manie du phat thai et de la soupe aigre-douce, et des cheveux identiques aux miens – suffisamment proches du noir pour que tout le monde les décrive ainsi. C’était une des raisons pour lesquelles je ne l’aimais pas : quand nous étions ensemble tous les trois, les gens supposaient qu’il était mon père avant qu’on leur dise qu’elle était ma mère.

Mais en secret, moi aussi j’adorais Jack’s. À l’école, je m’assurais de ne porter à mes lèvres que ce qui me permettait de me fondre dans le décor. Je mangeais la pizza qu’on nous servait le vendredi avec de la sauce rouge sucrée, des chips du distributeur automatique qui me lacéraient le palais et des wraps froids à base de poulet, de fromage et de laitue qui était plus vent que verdure. Jamais on ne m’aurait vu avaler quelque chose qui s’accommodait avec de la sauce soja.

Un jour, on m’avait demandé si je prenais des bains de sauce soja, et je veillais depuis à ne choisir que le plat le plus banal au menu, quoi que mangent les autres. Je n’aurais pas pu être plus passe-partout, pas pu me faire plus discrète, et pourtant, ce genre de commentaires finissait toujours par arriver – de la part d’enfants à l’école, d’enseignants, de parents, d’inconnus. Ils me disaient que j’avais des yeux comme des amandes ou un teint olivâtre, ce qui pour moi ne rimait à rien. Les olives n’étaient-elles pas noires ou vertes ? Ils me comparaient à des choses sucrées – miel, toffee, caramel – et au bout d’un moment, je me sentais comme elles : gluante. Alors en public je tenais fermement mes bras pour me protéger, car parfois lorsqu’ils me contemplaient, ils passaient un doigt sur ma peau, comme s’ils pouvaient en piquer un peu pour goûter. Comme s’ils testaient la texture – quel effet ça ferait d’en prendre une cuillerée ? C’était suffisant pour me dégoûter à jamais de la douceur.

*

« Baby taaay-koh », annonça notre serveur en écorchant le nom avec emphase et en déposant devant nous une assiette de cinq petits poulpes.

« Tu vas y goûter, Willa ? » demanda ma mère. Quand j’étais petite, avant de me rendre compte de ma différence, j’avais l’habitude de demander de la soupe aux œufs, du riz frit et même des anchois. Elle n’avait jamais remarqué le changement : que je réfléchissais longuement à ce que je pouvais manger en public ou apporter à l’école, que je lui demandais toujours d’acheter le genre de pain qu’on peut modeler entre les doigts et du fromage en portions individuelles emballées dans du plastique. Mais comment aurait-elle pu le comprendre ? Ses cheveux blonds tombaient en mèches de sa queue-de-cheval, et derrière ses lunettes nichaient des yeux bleu piscine. Si je lui avais ressemblé, moi non plus je ne l’aurais pas compris.

« Ouais », dis-je. J’en pris un et songeai à mordre quelques tentacules, enroulés sans vie autour d’une petite tête informe. Mais finalement je fourrai le tout dans ma bouche et me mis à mastiquer.

Ma mère en mangea un et nous dit que nous pouvions nous partager le reste. Ray en piqua un autre sur-le-champ et je tirai l’assiette vers moi : il n’en restait plus qu’un. Je le plaçai pile devant moi pendant que je continuais à mâcher lentement le premier que j’avais en bouche. Ils étaient tellement plus moelleux que ce qu’on imaginait : spongieux, flexibles, les petites ventouses de leurs tentacules épousant parfaitement la voûte de mon palais. Neuf cerveaux et trois cœurs. Je l’avais lu dans un livre à la bibliothèque. Rendez-vous compte, avoir trois cœurs ? neuf cerveaux ? J’imaginais mon nombre de cerveaux augmenter comme dans un jeu vidéo chaque fois qu’une bouchée passait dans ma gorge.

Ma mère se retourna lorsque quelqu’un derrière nous prononça son nom.

« Sophie ! » C’était Ashley Finnegan et sa mère, qui faisaient du bénévolat à l’hôpital où travaillait la mienne. Ma mère n’avait pas beaucoup d’amis, disait qu’elle n’avait pas grand chose en commun avec les autres mères des environs. En les regardant se saluer, je me rendis compte que quelque chose la différenciait des autres, mais je ne savais pas quoi.

Ashley était dans ma classe. Elle avait des cheveux blond vénitien qui séchaient droits comme un linge même s’ils étaient encore mouillés quand elle arrivait à l’école. Elle pouvait les enrouler sur sa tête pour le cours de gym, ils retombaient toujours en une vague brillante lorsqu’elle les défaisait. Elle était l’une des cinq filles prénommées Ashley, toutes meilleures amies, et souvent vêtues des mêmes tenues, mais en différentes couleurs, comme un girls band.

« Ashley », lui souffla sa mère à voix haute en la poussant vers moi. Je ne savais plus où me mettre. Là, en compagnie de ma mère et de mon beau-père, sans l’armure de mes rares amis, je me sentais à découvert, comme un nerf qui ressort de la peau.

« Salut Willa, dit-elle. Quoi de neuf ? »

Je tordis mon corps pour lui faire face. « Rien de spécial.

— C’est quoi, ça ? » dit-elle en se penchant pour examiner mon assiette, sa chevelure glissant lestement sur mon épaule dans un effluve de cupcake à la vanille. Je tournai la tête vers le baby tako et le fixai comme si j’ignorais ce que c’était. Il n’en restait qu’un, esseulé dans une flaque de graisse souillée de noir, un projecteur éclairant la teinte rougeâtre de sa peau, le dessous des tentacules bosselés.

« On dirait un extraterrestre grillé », dit Ashley.

Je voyais ce qu’elle voulait dire.

« C’est un bébé poulpe.

— Un bébé poulpe ? » répéta-t-elle. Je hochai la tête. Elle recula de quelques centimètres. « C’est dégoûtant », dit-elle, le visage froncé comme le chouchou qu’elle portait au poignet.

« Tu n’as jamais mangé de poulpe ? » demanda Ray.

Ashley se redressa. « Non, est-ce que c’est, genre, normal de manger ça ? » Elle enroula autour d’un doigt une mèche de cheveux parfumés au sucre glace et émit un petit rire.

« Disons que ce n’est pas ordinaire. » Il se pencha dans l’espace que nos mères avaient ouvert pendant qu’elles parlaient. « Mais, oui, c’est une sorte de mets délicat. Ça a le goût du poulet, comme un poulet caoutchouteux. »

Elle considéra la remarque en pinçant en cul de poule ses lèvres d’un rose brillant, puis sa mère donna le signal du départ et Ashley reporta ses yeux sur l’assiette. Elle partit en vitesse, un bref au revoir de la main.

Ray se retourna vers la table et leva sa bière. Ma mère s’adressa à lui : « Tu es sûr que tu fais bien de... ? » On entendit craquer bruyamment du crabe rangoon. Il avait déjà oublié notre conversation. Mes oreilles s’étaient mises à bourdonner à la façon dont Ashley avait prononcé le mot « bébé », à sa façon de reculer. Je savais que Ray ne lui avait pas répondu pour venir à mon secours, mais seulement parce qu’il ne concevait pas l’embarras. Il aurait évoqué n’importe quoi d’autre avec autant de fierté. Ce n’était pas que les gens de ma ville ne savaient rien de la cuisine asiatique, mais ils en parlaient généralement comme si c’était sale et enduit d’une sorte de culpabilité. Parfois, les Ashley apportaient des sushis pour le déjeuner, des makis californiens compacts qu’elles plongeaient dans la sauce soja. Mais elles y étaient autorisées. On n’en trouvait aucune trace dans leur généalogie.

« Tu te souviens quand Ashley et toi étiez dans la pièce de théâtre en sixième ? » dit ma mère. On avait joué Annie. Je pensais que personne dans ma ville ne comprenait mieux que moi une fille qui voulait désespérément avoir deux parents, mais la perruque rousse correspondait à Ashley, à ses taches de rousseur, à ses yeux. « Tu ne la vois plus ? »

Je secouai la tête mais sans développer. Ma mère se racla la gorge et me dit quand je levai les yeux : « On a une nouvelle à t’annoncer. »

Ses deux mains, en V sur son ventre. Je songeai à l’image qu’ils renverraient tous les trois sur une photo, à celle que je renverrais en posant à leur côté. Je pris une baguette et transperçai la tête charnue de la petite pieuvre. Je la tins comme ça, sur un bâton, et la fis tourner devant mon visage. Les pieuvres n’ont pas d’os, elles peuvent se faufiler dans des espaces aussi étroits que des interstices. Je la fourrai dans ma bouche. Personne ne pouvait décemment vouloir un cœur supplémentaire. Mais imaginez être sans os, capable de vous rapetisser au point de devenir introuvable.

OceanofPDF.com