Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 12 sur 33

Pages du PDF

Une fenêtre sur Tribeca

12 - Durland, État du New Jersey, 2004

12

Durland, État du New Jersey, 2004

 

Ma chambre d’enfant était tapissée de papier peint blanc avec de minuscules fleurs bleues et vertes. C’était ma mère qui l’avait choisi. Tous les gens que je connaissais avaient une chambre peinte, rose pâle, bleu clair ou vert pastel. J’arrachais par petits bouts les bords verticaux, j’essayais de le décoller avec mes doigts. J’avais un lit blanc avec une tête de lit ronde, un meuble que j’avais encerclé dans un catalogue quand j’étais en sixième et que j’avais demandé à ma mère de m’acheter pendant des mois, avec un bureau assorti. Elle m’avait répondu qu’elle ne me l’achèterait pas tant que je n’aurais pas nettoyé toute ma chambre de fond en comble, trié mes affaires neuves et anciennes, et désencombré chaque étagère. Mais j’étais rentrée un jour à la maison et tous les nouveaux meubles étaient déjà installés. J’avais voulu une chambre assortie comme j’en avais vu dans les magazines, et elle avait voulu me faire la surprise. Mais une fois en troisième, les contours arrondis du lit, les boutons rose clair du bureau, tout cela était trop gamin et féminin pour moi. Je me mis à gribouiller sur ma tête de lit avec un feutre indélébile, à arracher un bouton que je jetai à la poubelle, à remplir les tiroirs de papier peint froissé. Je détestais les fleurs, partout où se posait mon regard.

J’habitais à dix rues de mon lycée, mais j’étais toujours en retard. Je finissais par me lever environ quinze minutes avant que ne retentisse la première sonnerie. Je partais pour l’école en passant en coup de vent par la cuisine pour attraper une Pop-Tart, puis par le salon pour rejoindre la porte d’entrée. Ces pièces n’étaient plus les miennes. Je passais tout mon temps dans ma chambre, avec le papier peint que j’arrachais par petits bouts et les meubles que je n’aimais plus.

Un jour, après avoir été collée, je pris le bus pour aller au centre commercial avec trois jeunes de mon école. Chris, Matt et Kyra m’avaient invitée à les accompagner. Ils étaient en retenue parce qu’ils étaient partis déjeuner alors qu’ils n’étaient pas en dernière année, et moi à cause de mes retards systématiques. Nous étions entrés dans des magasins qui proposaient des piercings et des paillettes pour le corps. Nous étions en train de faire une pause dans l’espace de restauration et, en passant devant le stand japonais, Chris et Matt me demandèrent si le type qui faisait goûter au poulet teriyaki était mon cousin, l’un d’eux étirant les coins de ses yeux. Ils s’arrêtèrent pour en acheter, et j’allai avec Kyra prendre des wraps au poulet pané avec de la mayonnaise et des tomates gorgées d’eau. « Je n’aime même pas le poulet teriyaki », murmurai-je en approchant, mais elle n’avait probablement pas entendu. J’étais rouge et honteuse. Il ne m’était même pas venu à l’esprit de leur dire que je n’étais pas japonaise ou que six personnes m’avaient déjà dit ça, ni même de leur lancer un regard noir et de m’en aller. Je me contentais toujours de sourire faiblement, d’émettre un petit rire et d’attendre que ça passe, sans en faire un drame. Ce qui importait le plus, c’était qu’ils pensent que je prenais tout cela avec bon esprit. C’était à peu près tout ce que je savais faire.

Quand je rentrai à la maison, ma mère était dans la cuisine en train de se préparer du thé. « Il est tard », dit-elle, comme si elle venait tout juste de se rappeler que j’étais sortie. Son ventre était bombé contre son peignoir et je voyais la vieille chemise qu’elle portait en dessous. Elle n’avait pas arrêté de travailler, mais quand elle était à la maison, elle passait du temps au lit ou dans la salle de bain, ou elle se frottait les yeux et demandait que je répète ce que je venais de dire.

« J’étais au centre commercial », répondis-je. Parfois, je mentais sur l’endroit où je me trouvais, et je me demandais si elle devinait que j’étais en train de raconter un bobard. J’avais gardé le cookie qui accompagnait le sandwich que j’avais acheté, et il était toujours dans ma sacoche. Je pouvais le lui montrer pour lui prouver que je disais la vérité.

« Ah, c’est bien », dit-elle en faisant tournoyer le sachet de thé dans sa tasse.

C’est ton cousin ? Les mots éclatèrent dans ma tête. « Ouais, j’ai mangé là-bas. » Je songeai à lui raconter ce que Chris et Matt avaient dit. Mais je ne savais pas par où commencer. Par le passé, je ne lui avais jamais confié ces humiliations. J’avais essayé une fois, mais elle m’avait regardée en clignant ses yeux, bleus et confus. « Pourquoi est-ce qu’ils t’ont demandé si tu vois bien ? avait-elle dit. Tu as besoin de lunettes ? » Je ne savais pas comment le lui expliquer. Tout ce que je savais, c’était que les gamins me faisaient des réflexions, et ensuite je me sentais maussade et honteuse, fautive d’exister. Comment pouvais-je décrire ce sentiment à quelqu’un qui ne l’avait jamais ressenti ?

Elle retira le sachet de thé de sa tasse et le jeta à la poubelle. « Je suis épuisée. Bonne nuit, ma chérie. » Elle m’embrassa sur le front en sortant et je tressaillis. Je traversai la salle à manger et remarquai quatre livres de bibliothèque empilés sur la table. Ma mère ne lisait plus du tout, alors je m’arrêtai pour y jeter un œil. Le premier de la pile portait un autocollant doré du club de lecture et je regardai la date d’échéance : il aurait dû être rapporté l’année précédente. Les deux romans suivants avaient été empruntés deux ans plus tôt. Le dernier livre de la pile s’intitulait Le Guide de survie de la mère célibataire. Je laissai tomber le rabat sans même vérifier la date de retour – ça devait remonter à des années.

Le lendemain matin, j’emportai les livres et, au lieu d’aller directement à l’école, je marchai jusqu’à la bibliothèque et les déposai dans la fente extérieure pour les retours. Puis je tournai les talons pour aller en cours, et arrivai à peu près aussi en retard que d’habitude.

OceanofPDF.com