Une fenêtre sur Tribeca
31 - New York, 2014
31
New York, 2014
La fin du mois d’avril était imprégnée de fleurs, de bouquets nébuleux et rosés suspendus aux branches. Je levai la main et passai mes doigts sur les pétales. Des tulipes plantées dans de petites prisons rectangulaires sur le trottoir fleurissaient magenta, orange et jaune beurre. Les restaurants installaient des tables de café à l’extérieur et des tableaux noirs qui annonçaient du vin rosé, des jeunes pousses de fougères et des terrasses. L’air sentait bon la terre, piqué d’odeurs de sueur et de peau. Pendant une brève journée, à la fin du mois, un vent violent avait arraché les pétales de leurs branches et les avaient éparpillés sur le gris des trottoirs. Sur le chemin de l’appartement, j’enfonçai mes bottes dans les petits tas, m’arrêtai pour donner un coup de pied dans les petites pyramides et les regarder retomber. Je portais une veste en jean, les manches retroussées, et je m’étais assise dans le parc où j’avais écouté des couples se disputer, et je m’étais réjouie d’être seule. Il était environ onze heures. Je songeai à mettre un legging et à me rendre à un cours de yoga ou à aller bouquiner au café du coin. Je lisais un nouveau poète qui me plaisait. Je fredonnais tandis que l’ascenseur remontait les étages.
« Te voilà, ma chère. Tu peux me rejoindre un instant ? » Nathalie était assise à la table de la salle à manger, à l’extrémité de la pièce.
« Bien sûr », dis-je, et j’ôtai mes bottes, dont je retirai un pétale, collé à la semelle. J’avais broyé la couleur rose pâle avec mon talon, et le pétale était collant et transparent, comme si j’en avais extrait la substance. Je le tins entre mes doigts. La poubelle la plus proche était au-delà de Nathalie, dans la cuisine. Je mis le pétale dans ma poche arrière et approchai. « C’est magnifique dehors », dis-je en tirant la chaise et en entendant les pieds en Plexiglas crisser contre le sol.
Elle acquiesça d’un murmure et, une fois que je fus assise, une fois immobile, elle m’annonça qu’il fallait qu’on parle. « De l’avenir », dit-elle.
*
Ils allaient s’absenter presque tout l’été. La sœur de Nathalie, celle que je n’avais jamais rencontrée, avait emménagé dans une maison gigantesque en Californie et les avait invités chez elle. Nathalie espérait passer moins de temps au travail. Bijou était un peu trop grande pour une garde d’enfant à demeure. Je restai silencieuse pendant qu’elle énumérait les raisons. Je ne pouvais m’empêcher de me détacher de la scène et de penser à l’image qu’elle renvoyait, combien le moment était formel, toutes deux assises au bout de la longue table de la salle à manger, comme si nous avions une réunion, comme si c’était un travail ordinaire dont j’étais licenciée. J’aurais voulu avoir une photo, une peinture à l’huile, de moi, là, avec Nathalie Adrien.
« Tu as encore tout le mois de mai ici. Cela devrait te laisser suffisamment de temps pour trouver un logement et faire des projets d’avenir. Je ne doute pas que tu veuilles te lancer rapidement dans ta vraie vie, dit Nathalie. Tu as quel âge maintenant ? Vingt-cinq ans ?
— Vingt-quatre ans. » Les premiers mots que je prononçais. Mon anniversaire était dans un mois et demi. J’avais toujours le même âge qu’à mon embauche. Comment savait-elle qu’une vraie vie m’attendait ? Je pensais que ce travail allait m’aider à en trouver le chemin.
« Mais si tu veux continuer à garder des enfants, je peux t’adresser à d’autres familles qui cherchent peut-être quelqu’un. L’été et l’automne sont les moments les plus propices. Je pense à une famille que je connais, mais ils vivent dans le nord de la ville.
— C’est à cause d’Ethan ? »
Nathalie leva le menton vers moi. « Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire... où est Ethan ? Il est retourné à l’université ?
— Je crois qu’il est chez Katie. Je crois qu’ils sont de nouveau ensemble, même s’il ne me dit jamais rien. »
Je repensai à la photo, au site Web, aux femmes, aux personnes là-bas qui connaissaient le nom de Katie. À la façon dont son bras avait agrippé le mien lorsque le flash s’était déclenché. À nos sourires. « Ah, tant mieux pour lui. Est-ce qu’elle vit près de Princeton ?
— La dernière fois que j’ai posé la question, elle vivait à New York. Et Ethan va y rester un certain temps. Pour terminer sa thèse.
— Est-ce qu’il va dormir dans... la chambre ? » Je ne pouvais plus l’appeler ma chambre.
« C’est possible, dit-elle. Je pense que ça dépend de lui et de Katie. » Elle enroula une mèche de cheveux autour de son doigt, un geste si juvénile. « Je suis désolée, Willa, mais je crois que tu verras que c’est mieux pour toi de passer à autre chose. »
Je sentais que la fin de la conversation allait tomber comme un couperet, que Nathalie voulait que j’acquiesce d’un hochement de tête, que j’accepte avec grâce que notre bout de chemin ensemble se termine. Elle me donnait un préavis de près de deux mois. Mais je me sentais quand même sous le choc, dupée. « Vous allez reprendre une baby-sitter l’année prochaine ? »
Elle poussa un soupir. « Quelqu’un quelques jours par semaine, très peu d’heures. Bee n’a plus besoin d’attention vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme je le disais. »
Je pourrais travailler quelques jours par semaine, pensai-je répondre, mais je n’en fis rien. Ces dernières semaines, mon sentiment de culpabilité d’avoir essayé sa robe avait été remplacé par le malaise que j’avais éprouvé lors de la soirée avec Ethan. Je me revoyais dans cette robe, à me tourner pour me contempler par-dessus mon épaule dans le miroir, et dans celle que j’avais portée à la fête, où j’étais volontiers entrée dans le jeu d’Ethan. J’aurais présenté mes excuses si Nathalie avait évoqué la robe, si Ethan le lui avait raconté. Devais-je lui dire qu’il ne s’était rien passé avec lui, si c’était là ce qu’elle pensait, si c’était là ce que pensait la fiancée d’Ethan ? Je veux seulement être avec Bijou, avais-je envie de dire.
« Est-ce que Bee est au courant ?
— J’ai évoqué cette possibilité. » Elle regarda ses ongles, puis en direction de la cuisine. « Je sais que tu vas beaucoup manquer à Bijou et nous espérons que tu resteras en contact avec elle. Tu pourras peut-être venir dîner de temps en temps ? »
Je m’imaginais monter dans le métro et venir ici comme je le faisais auparavant, entrer dans l’immeuble et demander au portier comment il allait. Je pensais à Bijou avec sept centimètres de plus chaque fois que je la reverrais. Je m’imaginais apporter une bouteille de vin ou un petit gâteau. Cela paraissait irréel.
« C’est juste un emploi dans une série d’emplois », dit-elle. Ses lèvres avaient le rose d’une gomme toute neuve et étaient retroussées aux coins, et ses mains étaient tendues vers moi, comme si elle m’offrait quelque chose au lieu de le reprendre. Elle le dit gentiment. Elle le dit comme si elle pensait que cela me mettrait du baume au cœur.
« Pourquoi tu m’as embauchée ? » Je fus surprise de la facilité avec laquelle les mots sortirent de mes lèvres, comme si c’était une phrase comme une autre, puis le sang afflua dans ma tête comme si j’étais suspendue à une branche la tête en bas. Peut-être était-ce ce que l’on ressent quand on finit par exprimer ce qui nous démange depuis si longtemps.
« Hum », fit Nathalie. Elle posa un pied sur sa chaise et passa un bras autour de son genou. « Pourquoi je t’ai embauchée ? Je t’aimais bien, c’est tout. Bijou t’aimait bien. J’ai du mal à me souvenir précisément. Avec Bee, tu étais plus naturelle que d’autres pendant ces premières semaines, plus comme une amie, et ça lui plaisait. » Je restai immobile, l’écoutai parler. Les mots tombèrent sur moi et je pensai vaguement qu’ils m’auraient rendue heureuse si je n’avais pas été renvoyée. « On avait décidé de ne pas avoir de garde d’enfant à demeure et c’était vraiment ce que cherchait l’une des filles. Alors on a pensé qu’on essayerait avec toi les après-midi, et puis, écoute, parfois les choses ne se passent pas comme prévu, la mère de Gabe... on a fini par avoir besoin de quelqu’un à la maison. » Elle s’arrêta et nos regards se rencontrèrent. « C’était toujours censé être temporaire. »
Chaque mot résonnait dans ma tête. Si c’était vrai, pourquoi ne m’en avait-elle rien dit ? Je ne savais pas que j’étais en sursis, que j’épuisais le temps dont je disposais. Je tambourinai mes ongles sur la table, trois fois de suite, rapidement : tttat, tttat, tttat. Elle parut surprise. C’était l’un de ses gestes. Les premiers temps, je trouvais cela impoli.
« Tu sais... Ethan... ce n’était pas... » Que pouvais-je dire ? Il n’avait réellement rien fait de mal. Rien qui eût laissé une empreinte douloureuse. J’aurais dû désormais savoir que personne ne se souciait jamais des petits torts, même cumulés.
« Quoi, Ethan ? » Nathalie décochait chaque syllabe comme une raillerie, des flèches qui chauffaient la pointe de mes oreilles tout en donnant l’impression qu’elle avait fait exprès de rater sa cible. Elle s’était trouvée gentille quelques minutes plus tôt et j’aurais dû accepter ses paroles avec gratitude, comme si chaque morceau de cette fade reconnaissance pouvait me rassasier, comme si c’était suffisant.
Soudain je me sentis stupide – d’être allée à la fête, d’avoir acheté les robes, de m’être promenée dans Tribeca avec des lunettes de soleil, comme si j’allais ne jamais en partir. D’avoir pensé que si je riais à certaines des blagues d’Ethan, si je préparais correctement le petit déjeuner de Bijou, si j’étais assez silencieuse lorsque je me mouvais dans l’appartement, je mériterais le droit de rester chez eux. Bijou grandissait. Ethan s’installait. J’étais provisoire. Il n’y avait rien à ajouter.
« Rien. J’espère qu’il finira sa thèse. J’aimerais beaucoup revenir dîner et voir Bijou de temps en temps. » Je me levai et je crus un instant que nous allions nous serrer la main. Mais elle resta simplement assise là, le bout de ses doigts croisés devant elle, la conversation prenant enfin le tour qu’elle voulait. Dans la salle de bain, je fouillai dans ma poche arrière pour en sortir le pétale profané et je le frottai entre mes doigts, cherchant une désintégration douce et collante, quelque chose que je pouvais exécuter de mes propres mains.
*
Nathalie m’avait dit que je pouvais l’annoncer moi-même à Bijou, mais lorsque j’allai lui parler ce soir-là, elle le savait déjà. Gabe l’avait ramenée de l’école à la maison et j’étais dans le salon, Nathalie sortie pour quelque affaire. Gabe me fit signe et s’éclipsa dans sa chambre. Encore maintenant, sans mentir, je ne savais toujours pas comment m’adresser à lui.
« Hé, viens par ici », dis-je. J’étais assise dans le coin fenêtre. « Tes parents t’ont parlé ? »
Elle acquiesça. J’essayai de la mettre sur mes genoux, mais elle n’était pas beaucoup plus petite que moi, ses jambes, ses bras. Elle va être tellement plus grande que moi, pensai-je, et je ne serai pas là pour le voir.
« Donc, je vais partir fin mai.
— Je sais », dit-elle. Elle quitta mes genoux pour s’asseoir à côté de moi sur le coussin. « Tu peux toujours venir dîner de temps en temps », dit-elle. De cet angle, elle appuya sa tête contre mon épaule, ce qui sembla plus naturel. Je toussai et haussai l’épaule pour l’obliger à relever la tête. C’était comme si elle me réconfortait.
*
Pendant quelques mois après ma naissance, mes parents étaient restés à New York. Brooklyn, mais un Brooklyn différent de celui que je connaissais. Ils vivaient à Park Slope, dans une maison délabrée et un peu désolée, selon leurs dires, même s’il était désormais difficile d’imaginer un bâtiment tomber en ruine dans ce quartier. Ils déménagèrent en banlieue quand j’étais bébé. Ma mère était très jeune, vingt-trois ans, mon père vingt-six, et elle ne savait pas encore comment être mère, juste qu’elle voulait en devenir une. Elle laissa entendre, plus tard, que mon père n’était pas prêt, mais qu’elle ne voulait pas renoncer à cela, à moi. Parfois, j’imaginais désirer très fort quelque chose, au point de le désirer pour deux.
Elle m’avait envoyé un e-mail quelques semaines plus tôt et avait joint des photos. Il y en avait une d’Alex. Il avait huit ans maintenant. Les cheveux blonds, les yeux bleus de ma mère, la peau claire, quelques taches de rousseur autour du nez. Les taches de rousseur venaient d’elle. J’en avais aussi, des points marron clair sous les yeux. Il ressemblait à ma mère, mais après avoir passé des mois à regarder les Adrien, je pensais seulement au fait qu’il aurait aussi pu être l’un d’eux. Mais il n’appartenait pas à leur famille. Il faisait partie de la mienne. Et je le connaissais à peine.
Sur la deuxième photo, nous étions au jardin botanique de Brooklyn, et j’avais une dizaine d’années. C’était la saison des cerisiers en fleur. C’était ce que je préférais par-dessus tout, avait-elle écrit. Sur la photo, j’étais sur ses genoux, ses bras enroulés étroitement autour de moi. Nous avions dû demander à quelqu’un de prendre la photo ; personne d’autre ne nous y aurait accompagnées.
Ce qu’elle préférait, était-ce le parc, les fleurs, le fait d’être à Brooklyn, de m’avoir sur ses genoux où je voulais tellement me trouver, avec mes mains agrippées à chacun de ses bras ? Je cherchai le jardin botanique sur Internet. C’était toujours la saison des cerisiers en fleur, pour encore une ou deux semaines. Je n’y étais jamais retournée. La seule chose que j’avais toujours refusée à Bijou. Sur la photo, ma mère était jeune, blonde, les yeux bleus, et son regard n’était pas aussi vide que je l’aurais cru, imaginant ce qu’elle devait éprouver, seule avec une enfant. Je touchai mes dents en jetant un coup d’œil à la photo, à les voir si blanches et si droites. Je n’avais jamais eu d’appareil dentaire. C’était ma dentition d’origine.
Je n’avais pas besoin d’ouvrir mon ordinateur portable pour la voir. J’avais eu cette photo encadrée pendant des années. Elle était posée sur ma table de chevet, à côté des livres neufs que j’avais achetés et de la lampe que les Adrien m’avaient laissée. Je m’étais dit que je l’avais gardée à cause des fleurs, de la nature, de mon adorable carré à frange. Mais je supposai que j’aimais parfois penser à ma mère, comme elle était avant. Je n’avais pas répondu à son e-mail, mais je voulais le faire. J’aurais aimé savoir comment le faire.
Dernièrement me revenait tout le temps ce souvenir d’enfance, quand j’avais cinq, six ou sept ans, aussi petite que cela. Ma mère était assise dans le jardin et effleurait de ses mains le dessus des fleurs. Les pivoines, couleur crème, étaient épaisses sous ses doigts. Je lui avais fait un large sourire et lui avais demandé comment étaient mes dents. Elle m’avait répondu en me montrant les siennes.
« Mais elles sont comment ? » avais-je répété.
Elle s’était rapprochée pour les examiner. « Effrayantes, comme le grand méchant loup. Je blague. » Elle avait dit cela d’une voix monocorde. Elle était comme ça parfois, sa flamme intérieure éteinte. J’avais gardé ma bouche grande ouverte, mais elle regardait à nouveau les fleurs, caressait le bout des pétales. Je m’étais baissée pour arracher autant de pivoines que possible, mais elles étaient si larges que je ne pus en saisir que trois.
« Willa, avait-elle dit en se baissant pour ramasser les pétales éparpillés.
— Tu ne vérifies jamais si je me brosse les dents. Tu ne vois même pas qu’elles pourrissent ! »
J’étais rentrée dans la maison en courant et j’avais jeté un œil par la fenêtre en attendant qu’elle me suive. Elle s’était levée pour ramasser les pétales, s’était agenouillée pour examiner les endroits où la terre était renversée. Je m’étais sentie très mal après. Pourquoi avais-je fait cela ? Ma mère adorait les pivoines et elles étaient en charpie. Étais-je toujours la même personne ? Qu’étais-je maintenant en train de détruire dans ma tentative de me faire aimer ?
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