Une fenêtre sur Tribeca
14 - Kent, État de New York, 2005
14
Kent, État de New York, 2005
J’étais chez mon père depuis un peu plus d’un mois quand Cynthia annonça qu’ils allaient dîner avec le parrain et la marraine de Charlotte. « Il y aura plusieurs personnes que tu ne connais pas. Tu préfères peut-être rester tranquillement ici ? » J’étais soulagée d’être seule pour une soirée. Mon père rentra à la maison alors qu’elles papillonnaient de-ci de-là, Charlotte demandant à emprunter les boucles d’oreilles de Cynthia, Esther leur rôdant autour puis s’enquérant de ce que Charlotte avait obtenu.
« Je me disais qu’on pourrait aller dîner », dit mon père, les yeux rivés sur ses pieds pendant qu’il retirait ses chaussures. Ils marchaient pieds nus dans la maison et rangeaient leurs paires de chaussures alignées sur des étagères dans l’entrée.
« Toi et moi ? » Nous ne nous étions pas retrouvés seuls tous les deux depuis mon arrivée, et j’appréhendais ce moment autant qu’il devait le craindre lui-même. « Tu ne vas pas à la soirée ?
— Randall ne se sent pas bien, alors j’ai pensé que les filles pourraient s’amuser ensemble et que, toi et moi, on pourrait sortir de notre côté. »
Je suivis mon père jusqu’à la voiture. Je n’étais pas les filles. J’étais autre chose. Il mit la musique à fond en démarrant, si bien qu’il devait crier par-dessus pour que j’entende ce qu’il disait. « Tu aimes le jazz ?
— Je ne connais pas vraiment, criai-je en retour.
— C’est Charles Mingus », dit-il. Je pensais qu’il en dirait plus, mais rien ne suivit. C’était un air triste qui s’élevait, sophistiqué mais mélancolique, même lorsque le tempo s’accélérait. Je me demandais ce que mon père percevait dans cette musique. Il se gara dans une rue sombre. J’aperçus la douce lueur de lanternes orange dont la lumière rasait la porte d’entrée.
« C’est mon restaurant préféré, dit-il en coupant le contact. Mais les filles détestent venir ici.
— Ça me plaît », dis-je immédiatement.
Il sortit les clés, les fit tourner une fois dans sa paume. « C’est ce que j’ai pensé. » Je sortis d’un bond de la voiture, il était déjà de mon côté sur le trottoir, fermait la portière derrière moi. En arrivant au restaurant, il m’ouvrit la porte. Je me sentis légère en faisant ainsi mon entrée, invitée à avancer par des gentillesses.
Le restaurant était très animé et empli d’une chaleur moite, des voix nous saluèrent en chœur en nous voyant entrer. Les conversations rebondissaient sur les assiettes et les tasses qui s’entrechoquaient, tandis que les plateaux passaient en coup de vent, en équilibre sur les paumes ouvertes des serveurs. Le tapis rouge foncé était taché de salissures et de traces de pas, et cela me plaisait, cette empreinte de tous les gens qui avaient patienté en cet endroit. Il me serra l’épaule et me poussa doucement en avant en direction du patron. Des tables parsemaient le centre de la pièce et des sièges de bar bordaient chaque mur. Le patron nous mena à deux tabourets au milieu du comptoir de droite, perchés devant un bar à trois niveaux avec de petites lampes sous les bouteilles.
Une personne en tablier posa devant nous deux verres ruisselants et remplis d’eau glacée. L’endroit était bruyant, plus encore que dans la voiture. On voyait des couples la tête l’une contre l’autre à l’extrémité du bar et de grands groupes d’hommes qui reposaient leurs bières avec fracas au milieu de la pièce. Un serveur vint à nous et j’entendis mon père passer commande. Je ressentis un léger soulagement de ne pas avoir à regarder le menu et à demander des explications sur les plats.
On posa bientôt devant nous deux bières et un petit vase blanc, avec deux tasses de la taille de verres à liqueur. Je levai les yeux vers mon père et vis qu’il regardait attentivement ses mains tandis qu’il nous servait une tasse à chacun. Je remarquai combien ses mains semblaient grandes, comme des gants de base-ball, chaque doigt large et lisse. Les miennes étaient petites, comme celles d’une enfant, beaucoup plus petites que celles de ma mère. D’où venaient mes mains minuscules ? Je pris la tasse quand il me la tendit et nos regards finirent par se rencontrer.
« Merci », dis-je avec raideur, même si ce n’était pas le mot approprié. Je me pinçai le dos de la main. Je ne disais jamais rien d’intéressant, jamais rien comme il fallait.
« On va garder ça entre nous, dit-il.
— Garder quoi ? » La question semblait plus maladroite que complice. Je tins ma main fermée autour de la tasse chaude jusqu’à ce que je sente ma peau picoter, puis je versai tout le contenu dans ma bouche. Juste après, je le vis siroter la sienne plutôt que l’avaler d’un trait, et je reposai délicatement ma tasse. Je soulevai ma bouteille de bière par le goulot, comme j’avais vu des filles plus âgées le faire lors de soirées, puis je la reposai sans en avoir pris une gorgée. Je ne voulais pas paraître trop empressée. Savait-il que je savais boire, que là où j’habitais c’était la seule façon pour moi de me fondre dans un groupe ? Je sentis chaque seconde se superposer à la précédente comme dans une partie de Jenga. Je savais qu’à un moment tout s’effondrerait.
« Charlotte... », commençai-je. Il regardait toujours le menu. Je supposai qu’il n’avait commandé que les boissons. « Charlotte m’a montré ses photos hier. » Il se tourna vers le serveur quand celui-ci arriva et commanda promptement, longuement : tofu soyeux, salade de canard laqué, sashimi de thon gras o-toro, cœurs de poulet, brochettes de langue de bœuf, foies de volaille. Je me détournai de lui et cessai d’écouter. J’étais prête à manger quoi que ce soit.
« Tu as déjà goûté à la langue ? » demanda-t-il. J’avais entendu sa commande, brochettes de langue de bœuf, mais à cette question, je ne pus m’empêcher de penser en boucle au mot langue, à une chose humide qui palpite. S’était-il déjà demandé si j’avais embrassé quelqu’un ou si j’avais un petit ami ? J’étais embarrassée que ce ne soit pas le cas, que personne ne me revendique de cette manière ordinaire.
« Non, dis-je rapidement après être restée trop longtemps silencieuse. Je n’y ai jamais goûté.
— C’est mon plat préféré, dit-il. Je pense que tu aimeras.
— Oui, dis-je. J’adore la cuisine japonaise. Toutes les cuisines. » Je me sentais toute chose, pas à cause de la bière ou du saké chaud, mais à cause d’une sorte de concentration intense, du fait d’être le centre de son attention. J’essayai de réfléchir à quelque chose d’important à dire, quelque chose qui lui montrerait que j’étais intéressante, perspicace, estimable. J’essayai de me souvenir de la dernière fois où nous nous étions retrouvés seuls tous les deux, et je commençai à compter en mois. Une assiette fut déposée entre nous. C’était quoi, une chose intelligente à dire ?
« Est-ce que tu sais qui est Afong Moy ? » lui demandai-je. Le nom était sorti de mon cerveau comme une fleur timide mais têtue qui perce le ciment. Une fille de mon école, Grace, avait fait un exposé sur elle lorsqu’on nous avait autorisés à étudier un sujet de notre choix en histoire. Elle était la première femme chinoise à être venue en Amérique. Grace était chinoise, mais une vraie Chinoise : une Chinoise qui avaient deux parents chinois, qui parlait la langue à la maison, qui passait deux mois là-bas tous les étés. Mon visage s’empourprait en classe chaque fois qu’on évoquait rapidement l’histoire de l’Asie, lorsque les professeurs me regardaient droit dans les yeux, que les élèves se retournaient pour me jeter un coup d’œil. Mais ce jour-là, Grace s’était levée et avait laissé tout le monde la regarder. Elle avait mentionné la loi d’exclusion des Chinois et c’était la première fois que j’en entendais parler. Je m’étais demandé quelle était l’étendue de mon ignorance. C’était la raison pour laquelle je ne pouvais jamais parler à Grace, la raison pour laquelle nous n’avions aucun atome crochu. J’avais griffonné le nom Afong Moy dans la marge de mon cahier pendant qu’elle parlait, et j’avais essayé de me souvenir clairement de ce qu’elle avait dit, afin de pouvoir prendre des notes dès que je me serais trouvée à l’abri des regards. Je l’avais applaudie ce jour-là et je pensais souvent à elle. Mais je ne lui avais jamais adressé la parole et elle non plus.
« C’est une chanteuse ? » Il attrapa avec ses baguettes une chose qui ressemblait à l’intérieur moelleux d’un nid d’abeille, découpé en tranches et recouvert de sauce, spongieux et consistant.
J’en pris également un morceau, juste après lui. « C’est la première femme chinoise qui est venue en Amérique. Elle est arrivée au début du dix-neuvième siècle, genre vers 1830, mais il n’y a aucune information sur elle. Elle était comme une pièce de musée. Les gens payaient un billet d’entrée pour la voir, parce qu’elle était chinoise. Ensuite, elle a été vendue à P. T. Barnum, et puis elle a disparu. Personne ne sait ce qui lui est arrivé. » Je n’étais pas sûre que mon récit soit tout à fait juste.
« Jamais entendu parler d’elle », dit-il, mais sans manifester d’intérêt. La nourriture entre nos baguettes avait l’air d’un autre monde, vivante, la peau marquée de mille petites croix. « Les tripes, dit-il. Mon plat préféré.
— Ce n’est pas la langue ? demandai-je. Ton plat préféré ?
— Oh, non, c’est différent, c’est... »
Avant qu’il ne réponde, je mordis dans mon morceau gaufré. Il était moelleux, mais la texture était caoutchouteuse. Je ne pouvais pas le rompre avec mes dents, alors je poussai le tout dans ma bouche et je sentis les stries se presser contre ma langue.
« Estomac de vache », conclut-il.
Je me léchai les lèvres. Mon propre estomac se souleva, sous l’effet de la nervosité et de la nouveauté.
« La paroi de l’estomac, en fait », dit-il en mangeant un autre morceau. Le serveur revint avec deux autres petits plats : des piments shishito sautés, vert foncé et recouverts de gros grains de sel, et un bol de tofu soyeux qui ressemblait à du pudding, avec un mélange d’oignons verts émincés par-dessus. Mon père leva la bouteille de saké entre deux doigts et l’agita à l’attention du serveur qui l’emporta pour la remplir.
« En quelle... en quelle année vous êtes arrivés ici, Nai Nai et toi ? demandai-je. Je sais que c’était, genre, dans les années soixante-dix, mais...
— C’était en 1971, 1972, dit-il. C’est Charlotte qui t’a raconté ça, à propos de cette Chinoise en Amérique ? Les pauvres, à l’école tout l’été... Mais au moins, je n’ai jamais obligé aucune d’entre vous à se farcir les cours de chinois tous les dimanches. Mon pote impose ça à ses enfants tous les week-ends. Ils détestent ça. »
Je mis une cuillerée de tofu tendre blanc dans mon bol. « Ouais », dis-je. Je me demandai si je devais le remercier. Il me reprit des mains la cuillère de service et parsema ensuite des oignons verts sur ma portion.
« Crois-moi, c’était pas drôle du tout de grandir dans le New Jersey en parlant chinois, dit-il. Ça ne t’aurait pas plu. »
Je hochai la tête, les yeux baissés. Je le croyais. J’avais un petit éclat de souvenir limpide de la maternelle. Je me souvenais d’avoir pensé : Dieu merci, je ne parle pas le chinois, parce que les gens n’arrêtaient pas de me demander si je connaissais la langue. Je répondais « non » avec un sentiment de fierté dont je n’arrivais pas à identifier l’origine. Ce que je voulais dire, c’était : Je suis américaine. Je suis comme vous. Je mordis dans un piment shishito. La peau tomba comme du papier de riz et un gros grain de sel me brûla la langue.
« C’était comment ? » marmonnai-je.
Il me regarda. « C’était pas une sinécure, dit-il. Hé, tu te souviens que je t’emmenais dans ce restaurant de sushi près de l’autoroute ? Hana ? » Le souvenir du lieu me revint soudain de façon nette quand il l’évoqua : le long bar à sushi en bois, les rideaux blancs qui s’ouvraient au milieu, leur habitude d’écrire chaque soir leurs plats du jour avec un épais marqueur noir sur des bandes de papier blanc et de les accrocher avec des punaises. Le cerisier en fleurs artificiel à côté du lavabo dans les toilettes. Je me lavais les mains et regardais l’arbre rose et mon reflet, avec le sentiment d’être grande, favorite, spéciale. On s’asseyait toujours au bar à sushi et ils se souvenaient de nous à chaque fois, jusqu’à ce qu’ils ferment il y a quelques années. Quand j’étais avec lui, je mangeais comme si j’avais été affamée et j’arrivais à la maison l’estomac tendu, sans jamais rapporter de restes. Il était fier de moi quand je mangeais avec un appétit robuste, quand je finissais tout ce qu’il m’achetait.
« Je prenais des rouleaux de saumon, dis-je. Genre, trois rouleaux de saumon.
— Et le tamago. Le leur était très sucré, mais je pense que c’est pour ça que tu aimais ça. »
Je n’aimais pas le tamago, mais je hochai la tête. Peut-être avait-il raison. Mais je n’avais jamais aimé les choses sucrées – c’était Charlotte qui en raffolait.
Les cocktails à l’huître arrivèrent dans des shots à double dose, une seule huître flottant au-dessus de chaque verre comme un fœtus à la dérive. Il y avait une grosse cuillerée de quelque fluide rouge par-dessus, comme de la sauce cocktail, et un jaune d’œuf fluorescent qui se mouvait comme à l’intérieur d’une lampe à lave. Un jaune liquide, dégoulinant. Je trinquai avec mon père et, après l’avoir vu se pencher en arrière pour avaler cul sec, j’en fis autant. Une goutte s’échappa de ma bouche et je l’essuyai de la main, jetai un œil pour voir s’il avait remarqué combien j’étais négligente, inélégante. Je ne savais pas trop si je devais avaler le tout ou le mâcher, et je maintins l’huître glissante entre mes dents. Deux parfaits monticules de riz arrivèrent dans des bols noirs, à côté d’une assiette grésillante de porc pané. Les plats ne cessaient d’arriver et de disparaître. Parfois, mon père commentait ce que c’était. Mes papilles s’agitaient comme des créatures vivantes. Nous parlâmes sans doute un peu, mais je me surpris à ne pas remarquer si c’était le cas ou non. Je le regardai de profil, je vis les rides qui se creusaient sur son front, près de son œil, au coin de sa bouche, même si elles étaient légères. Sa peau me faisait penser au cuir, pas à la peau horrible des amateurs de bronzage qui tiennent des feuilles d’aluminium sur les plages, mais au cuir des sacs couleur cognac foncé, celui qu’on veut caresser pour en sentir la matière. Je me demandai si je le dévisageais comme s’il était une créature exotique, comme les gens le faisaient souvent avec moi.
« Est-ce qu’on commande autre chose ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui te fait envie ? »
Je secouai la tête et posai la main sur mon ventre, qui poussait doucement pour sortir de mon jean. Les assiettes n’étaient pas nettoyées, mais elles étaient vides. Je ne me sentais pas gênée comme cela m’arrivait souvent à la fin d’un repas, quand je voyais les croûtes de pizza des autres dans leurs assiettes ou les pâtes encore enroulées au fond des bols, alors que moi j’avais terminé mon repas, fini le panier de pain et vidé mon verre d’eau jusqu’à ce que la glace fondue me frappe les dents. Je me sentais bien élevée, comme une enfant, comme sur le point d’obtenir une récompense. Je pouvais encore nettoyer mon assiette.
« Il y a autre chose qu’on peut faire, si tu es partante, si tu n’es pas fatiguée, dit-il.
— Non, je ne suis pas fatiguée. » J’attendis pendant qu’il faisait signe au serveur, puis payait l’addition avec une liasse de billets de vingt dollars sortie de son portefeuille.
« Par ici », dit-il en désignant l’arrière du restaurant. Malgré son geste, je commençai à me diriger vers la porte d’entrée – peut-être devait-il d’abord passer aux toilettes –, mais il m’arrêta doucement de la main. Il passa devant moi et entra directement dans la cuisine, salua d’un bref signe de tête certains cuisiniers qui le saluèrent en retour, puis il vira brusquement à droite dans un couloir sombre.
« Papa ? » Le mot me sembla encore poussiéreux dans ma bouche.
Il se retourna un instant, la tête inclinée par-dessus son épaule. Ce n’était pas tant un sourire qu’une étincelle dans ses yeux, un regard qui me le fit voir comme un jeune homme espiègle qui s’éclipse en douce dans une ruelle. C’était une facette de lui que je n’avais jamais vue, et cela me rappela qu’il devait y avoir des milliers d’autres aspects de sa personnalité que je ne connaissais pas. Qu’aurais-je su de lui si nous n’avions pas raté tant d’années ? Qu’aurais-je su de lui s’il était resté ? Il marqua une pause et attendit que je le rattrape. Je le rejoignis d’un saut et l’agrippai au-dessus du coude. Je sentis son bras épais et musclé, chaud sous sa chemise. Après l’ampoule suspendue au bout du couloir, il semblait y avoir une cage d’escalier sombre qui dégringolait.
Il me fit signe d’entrer la première. Je n’avais jamais dit non à mon père et ce n’était pas ce soir-là que j’allais commencer, pas quand les choses se passaient si bien. Je m’engouffrai dans l’obscurité. L’escalier descendait en spirale, et je sentis en m’accrochant à la rampe la peinture s’écailler du fer. Je levai la main et vis la lueur fugace d’une paillette noire collée au niveau de la jointure de mes doigts. La musique montait par vagues sous mes pieds : de profondes envolées de saxophone, de légères notes de piano, un élégant jeu de batterie. L’endroit était mal éclairé, la moquette foncée et moelleuse sous mes chaussures. Les box étaient en cuir rouge, minuscules, conçus pour accueillir une personne de chaque côté. Il y avait partout de petites bougies dans des verres à liqueur, et les serveurs portaient des gilets, des nœuds papillons et de chics moustaches aux pointes sophistiquées. Un lustre géant tremblotait au-dessus du bar, son verre suspendu réfléchissant dans la pièce le peu de lumière ambiante.
« Mon trésor caché », dit mon père, et je me tournai vers lui. « Pour les occasions spéciales. »
Il leva deux doigts et on nous conduisit prestement à une table. Il me dit que je pouvais choisir tout ce que je voulais, comme il le faisait quand j’étais petite, quand c’était son week-end et que nous allions au restaurant ou dans un magasin de jouets. J’avais l’impression d’être importante à ses yeux mais cela s’accompagnait de la pression de m’emparer du plus de choses possible, comme si c’était ma dernière chance. Il n’avait pas dit au revoir la première fois qu’il était parti. Ma mère m’avait raconté que j’avais déambulé dans la maison pendant des jours en demandant où il était. Je ne pense pas que c’était sa faute, qu’il soit parti. Ils avaient pris soin de ne pas me dire la raison de leur séparation, mais je me souvenais de ma mère, de ses excuses chuchotées la nuit au téléphone. De sa façon d’errer comme une personne qui a été prise en défaut – pas comme une femme qui a été quittée.
Je regardai le menu et je pensai : Il ne laisserait jamais Charlotte ou Esther prendre un verre ici, même si elles avaient mon âge. Et cela m’apporta plus de mal que de réconfort, de penser qu’il les protégerait toujours, mais que je ne devais compter que sur moi-même. Je m’apprêtais à dire que je ne prendrais rien. Mais le barman arriva à ce moment-là. Mon père commanda un whisky Old Fashioned et je pointai quelque chose sur la carte. Peut-être était-ce ma dernière chance.
Mon père se pencha par-dessus la table. Les nappes étaient blanches et amidonnées. « Tu vas bien, Willa, n’est-ce pas ? »
Je me recroquevillai dans mon siège, sans trop savoir ce qu’il voulait dire. « Je vais bien, dis-je lentement.
— Je veux dire, tu n’as besoin de rien ? Tu sais... tu peux me demander tout ce que tu veux. »
J’avais déjà bu une bière et trois tasses de saké chaud. J’avais la tête qui tournait. De quoi pouvais-je avoir besoin ? J’avais besoin... d’une place à une table, quelque part. J’avais besoin d’une gorge capable de demander des choses. J’avais besoin d’une photo de moi et de mes deux parents, collée sur mon mur comme si un tel cliché était suffisamment anodin pour ne pas avoir besoin d’être encadré. J’avais besoin de quelqu’un pour m’apprendre à conduire. J’avais besoin d’un endroit où je n’aurais pas à réfléchir à chaque phrase avant de la prononcer. Les boissons m’avaient donné envie de m’ouvrir, mais la nourriture celle de dormir, et mes pensées s’entrechoquaient mollement, comme dégonflées. Il me reposerait la question. Je me préparerais, pour savoir quoi lui répondre la prochaine fois. Les cocktails atterrirent devant nous et il leva le sien pour le frapper contre le mien. « Je le sais, dis-je. Ça va.
— Tu sais, on a tous des problèmes quand on est jeune. Je ne m’inquiète pas pour toi, dit-il en s’adossant à son siège et en retroussant ses manches. Tu vois, je m’inquiète pour Esther, elle a tellement peur de tout, elle a besoin d’aide pour tout, depuis toujours. Et Charlotte fait tellement la difficile que ça m’inquiète, qu’elle soit trop exigeante. Mais tu n’as jamais été comme ça, difficile ou craintive. Je sais que tu peux affronter la vie. Tu es solide. »
Je me demandais pourquoi il pensait cela. Et pourquoi ma mère m’avait-elle envoyée ici ? Ce n’était pas seulement à cause de son bébé, qui était né depuis plusieurs mois. C’était peut-être parce que je parlais de mon père comme s’il était un chevalier en mission : dès qu’il aurait fini d’occire un dragon, il viendrait me sauver. Comme s’il n’avait jamais rien fait de mal dans sa vie, à part m’abandonner. Comme s’il ne m’avait pas abandonnée pour fonder sa vraie famille. Quand j’y pensais de cette façon, j’éprouvais pour ma mère une tendresse teintée de tristesse. J’imaginais qu’elle méritait cela autant que lui. Il était si gentil avec ses filles, mais je n’étais plus de l’argile. Je n’étais plus malléable entre ses mains, prête à être façonnée à son image. Je me demandais s’il était rebuté par la forme que j’avais acquise en chemin. Cette forme lui rappelait-elle ma mère ? Ou peut-être une version de lui-même, l’homme qu’il avait été avec elle.
« Je n’ai jamais parlé de cet endroit aux filles, dit-il. Alors... c’est notre secret. » Il agita sa paume, le geste vague mais le sens précis : le saké, la bière, les cocktails, nous deux. Nous rentrerions à la maison et je resterais silencieuse, la porte serait fermée et je marcherais derrière lui, sans pouvoir m’agripper à son bras. Parfois, quand je m’asseyais en silence en face de lui, ou quand j’étais dans la cuisine quand il revenait du travail et que je ne trouvais rien à dire, cette tension me serrait la poitrine et je me disais : Le temps est presque écoulé, et puis ce sera fini. Tu n’auras plus d’autre chance. N’y aurait-il donc que ce soir-là, nous deux dans une boule à neige secrète en bas de l’escalier d’un restaurant où sa famille ne mettrait jamais les pieds ? D’une certaine manière, j’étais heureuse de cette dissimulation, que ce qu’il m’avait montré n’appartienne qu’à nous deux.
Nous rentrâmes à la maison sans parler, à nouveau avec de la musique, mais cette fois sans que le silence soit embarrassé, et je sentais que si je le souhaitais, je pouvais tendre la main pour baisser le volume et dire quelque chose. Les fenêtres étaient plongées dans le noir à notre arrivée et je pensai que tout le monde dormait, que nous pourrions entrer sans bruit, que je pourrais m’allonger, et que ce serait la dernière chose dont je me souviendrais, cette sensation d’un ballon rempli et flottant. Mais alors que nous nous garions dans l’allée, une autre voiture arriva derrière nous et toutes les portières s’ouvrirent en même temps.
« Timing parfait », dit mon père gaiement. Les filles se déplièrent pour sortir des sièges arrière ; elles avaient dû dormir pendant le trajet du retour. Il tendit les bras et elles se collèrent à lui, de chaque côté. J’agrippai mes coudes, écœurée de voir combien les choses étaient simples : il n’y avait pas de place pour moi.
« C’était comment, Montero ? demanda Cynthia en se penchant pour l’embrasser sur la joue.
— Délicieux, comme toujours », dit-il. Je pensai qu’il se retournerait peut-être pour m’adresser un clin d’œil ou une sorte de geste subtil, pour me faire savoir que nous partagions toujours un secret. Je regardai l’arrière de son crâne. Pour une fois, je savais ce que je voulais.
OceanofPDF.com