Une fenêtre sur Tribeca
15 - New York, 2013
15
New York, 2013
Bijou et moi allions rester seules à la maison durant trois jours pendant que Nathalie se rendrait à une conférence en Floride et que Gabe irait voir ses parents dans le nord de l’État. Les dates se chevauchaient et personne ne semblait vraiment préoccupé à l’idée de nous laisser toutes les deux, pourtant ce serait la première fois.
« Est-ce qu’il fera froid là-bas ? demandai-je à Gabe la veille de leur départ.
— La dernière fois que j’y étais à cette période de l’année, il faisait moins trente, dit-il. Mais mes parents préfèrent quand je viens en hiver, parce que tous ceux qui ont une résidence secondaire, les touristes, s’en vont à ce moment-là et la ville est à nouveau calme. »
Bijou et moi préparions des bols de riz avec des asperges, du chou chinois et des rectangles de tofu bien découpés, un œuf poché niché sur le dessus.
« C’est mieux en été », dit Bijou.
Gabe hocha la tête. « Canoë-kayak, rando, baignade. Mais mes parents travaillent tout le temps. Ma sœur aussi. C’est la saison touristique, tout le monde est à pied d’œuvre. »
Je distribuai quatre bols et en laissai un de côté pour Nathalie, qui allait bientôt rentrer. Je posai celui de Bijou devant le siège du milieu sur le comptoir, afin que Gabe et moi prenions place de chaque côté d’elle. Gabe ne dînait pas souvent avec nous. Il mangeait à des heures irrégulières, quand il en avait envie. Il mettait une portion de quelque chose dans un bol et ses écouteurs sur les oreilles, ou il l’emportait vers ses appartements. J’avais entendu Nathalie le réprimander à ce sujet : « On mangera ensemble dans une heure ! » Il sortait un écouteur, les yeux écarquillés et innocents. « Nat, j’ai faim. »
« Tes parents... est-ce qu’il leur arrive de venir ici pour les fêtes ? » Je me sentais obligée de parler, comme si j’étais chargée de l’animation.
« Ils ont une peur bleue de la ville, dit Gabe. Ils viennent tous les deux ou trois ans. Ma plus jeune sœur, qui est la préférée, habite encore à vingt minutes de chez eux. Ma mère me le rappelle à chaque coup de fil. »
Je sortis une bouteille de sauce piquante du placard avant de m’asseoir. Je n’avais jamais entendu parler de cette marque auparavant, mais j’avais pris l’habitude de l’agiter au-dessus de tout ce que je mangeais.
« Ah ! dit Gabe. Je me disais bien que tu t’étais servie de ma sauce piquante. »
Je me figeai avec la bouteille dans la main gauche. « C’est à toi ? Je suis désolée, je peux utiliser l’autre.
— Non, je plaisante ! C’est la meilleure, hein ? »
Je fermai le placard et la rapportai à ma place. « Où est-ce que tu l’as trouvée ?
— J’ai travaillé dans une clinique médicale au Belize il y a des années, et là-bas les gens n’utilisent que cette sauce-là. »
J’essayai de placer le Belize sur une carte dans ma tête. « Tu as fait ça souvent ? D’aller... travailler à l’étranger ? » J’avais une idée tellement vague de ce que Gabe faisait dans la vie (médecin, oui, mais quel genre de médecin, il y avait tellement de spécialités) que j’étais mal à l’aise en parlant avec lui. Il me semblait qu’il était trop tard pour poser ces questions maintenant que j’avais jugées trop cavalières alors.
« Hum, ce n’était pas exactement du travail, plutôt du bénévolat. J’ai passé trois mois au Belize, un mois au Guatemala, trois mois en Afrique du Sud et un au Nigeria.
— La mère d’Octavia est originaire d’Afrique du Sud, dit Bijou. Ils y vont le mois prochain.
— Notre hiver correspond à leur été en Afrique du Sud, dit-il. C’est la meilleure période.
— Je le sais, dit Bijou.
— Oh, excuse-moi. » Il piqua un morceau de chou chinois dans le bol de Bijou même s’il en avait plein dans le sien. « On ira peut-être là-bas un jour.
— C’est sympa chez grand-mère, dit Bijou, même en dehors de l’été. J’aimerais pouvoir venir avec toi.
— Mais tu ne voudrais pas manquer l’école. Et les pommes ne sont pas assez mûres pour être cueillies, répondit Gabe. C’est ce qu’elle préfère faire là-bas. C’était aussi ce que j’aimais le plus au même âge. On n’a plus du tout l’occasion d’y aller parce que Bijou a trop d’activités au moment de la cueillette. Quand j’étais jeune, moi et mon frère, on passait des heures à se balader dans les vergers. À grimper aux arbres et à cueillir des pommes qu’on utilisait comme balles de base-ball dans le champ. » Il coupa un morceau de tofu avec le bord de sa fourchette. « On sortait en courant le matin et on revenait au coucher du soleil. L’insouciance absolue.
— Ça a l’air chouette, dis-je.
— Ça a l’air un peu ennuyeux de passer toute la journée dans un pommier », dit Bijou.
Il sourit. « Tu sais, je pense que ça m’ennuierait maintenant. Mais ce n’était pas le cas à l’époque. » Il me regarda. « Bon sang, je parle comme un vieux ! Je parie que tes parents te disent le même genre de choses, Willa. On croit tous que notre jeunesse était la plus pure qui soit, l’idéal. »
Je souris faiblement en ravalant l’aigreur au fond de ma gorge. Je songeai à ce que mon père avait pu faire pendant que Gabe jouait avec une pomme, allongé dans l’herbe durcie par le soleil. Comment obtenait-on des visas à l’époque ? Qu’avait-il emporté pour aller vivre de l’autre côté de l’océan ? Les quotas d’immigration de la loi d’exclusion n’avaient été levés que six ou sept ans plus tôt, ce qui signifiait que la possibilité d’aller s’installer aux États-Unis avait dû apparaître comme une voie inexplorée, nouvelle, effrayante. Ou peut-être était-il trop jeune pour ressentir ces choses, peut-être n’avait-il pas eu peur jusqu’à son arrivée ici, dans un pays inamical où il ne savait pas comment commander à manger. Quelqu’un avait dû les parrainer, mais je ne savais pas qui. Est-ce que ses amis et sa maison lui manquaient ? Avait-il dit à sa mère qu’il ne voulait pas y aller ? Gabe prit une autre bouchée et, après l’avoir avalée, il fredonna pour lui-même sans mot dire, en faisant tournoyer sa fourchette et en éparpillant du riz sur le comptoir. Au lieu de faire un geste pour l’essuyer, il en reprit une bouchée.
Mon père ne voulait pas parler de son enfance ou l’avait remisée trop loin. Mais c’était comme si je pouvais encore la sentir, comme s’il me l’avait transmise. Peut-être pouvait-on faire cela avec la tristesse comme on pouvait le faire avec l’insouciance. Parfois, je sentais le poids d’une chose qui me dépassait, comme si elle s’était glissée dans mon système sanguin, comme si elle m’avait légué un abattement qui pesait quelque part derrière mes yeux. Gabe finit de manger et se leva pour déposer son bol dans l’évier. Je pris sa serviette abandonnée sur le comptoir et ramassai le riz qu’il avait laissé tomber par terre.
*
La dernière soirée avant le retour de Gabe et Nathalie, je regardai la télévision dans le salon. Deux épisodes de Friends, où ils sont assis sur un canapé dans un café, puis sur un canapé dans leur appartement, puis autour d’une table de cuisine. Je passai à Sex and the City, et les femmes étaient réunies dans un café-restaurant, puis dans un bar, puis sur le trottoir pendant que Carrie fumait une cigarette. Mes yeux brûlaient. Je n’avais pas beaucoup regardé la télévision ces derniers temps. Je me levai et j’allai jusqu’à la chambre de Bijou, dont j’entrouvris un peu plus la porte déjà entrebâillée. Elle était allongée sur le côté, ses cheveux blonds déployés sur l’oreiller, et elle serrait contre elle un éléphant en peluche. Elle m’avait dit un jour que Gabe l’avait rapporté d’Afrique.
Je retournai dans le salon et hésitai une infime fraction de seconde avant d’entrer dans leur chambre à coucher. Je traversai le dressing jusqu’à la chambre et tournai doucement l’interrupteur, seulement jusqu’à la moitié, de sorte que la pièce était baignée d’une lumière douce et feutrée. Le lit était soigneusement fait avec des coins carrés comme le mien, flanqué de part et d’autre de tables de nuit en teck sombre assorties d’une lampe, une pour elle et une pour lui. Pas de télévision, mais il y avait un ordinateur portable gris sur la table de nuit qui semblait être celle de Gabe.
J’étais déjà entrée dans leur chambre une fois avec Bijou, mais je n’avais pas vu la salle de bain. J’ouvris la porte et découvris un immense cube carrelé de noir, presque aussi grand que ma chambre. Il y avait deux lavabos blancs identiques devant un miroir qui couvrait un mur entier, une baignoire semblable à une petite piscine et une douche séparée derrière une porte vitrée, tandis que le reste de la pièce était recouvert de carreaux d’un noir d’encre qui mesuraient tous quinze centimètres de côté. Les toilettes étaient derrière leur propre porte, cloisonnées, comme je l’avais vu une fois dans un hôtel. Une coiffeuse en Plexiglas se trouvait le long d’un mur avec une chaise transparente assortie. La chaise résonna en raclant le sol. Je me figeai une seconde, écoutant le son s’estomper.
J’avais des cernes très foncés, logés sous mes yeux comme les ombres étalées de deux lunes. Je me passai de l’eau sur la figure et fit pénétrer un peu de la lotion nettoyante de Nathalie sur mes mains, puis sur mon visage, en lents mouvements circulaires. Je me séchai sur une serviette blanche accrochée à côté de l’évier, puis je me rassis. Je pris des pots et des tubes dont je consultai les étiquettes, même si beaucoup étaient écrites dans d’autres langues : français, coréen, japonais. Je vaporisai sur mon visage une eau aux senteurs de pétales de rose. Je renversai une grande bouteille transparente de lotion tonique sur une boule de coton et la frottai sur mon front, mon nez et mon cou. Quand je la retirai, le coton était foncé, même si je ne portais pas de maquillage.
Je choisis le pot de crème hydratante le plus sophistiqué, un récipient dentelé comme un diamant, et m’en passai partout, même sur les mains. Ensuite, j’en pris une autre noix et la massai sur ma poitrine. Je sentis mon cœur battre rapidement. Nathalie avait aussi laissé du maquillage : quelques tubes dorés de rouge à lèvres, un fard à joues couleur crème, une poudre bronzante et un fond de teint à moitié entamé. Je pris un crayon à sourcils et dessinai la forme des miens. Cela me vieillissait, mais d’une manière qui me plaisait. Je pris un des rouges à lèvres et dessinai ma bouche. Le bâton était rouge, mais la couleur ressortait de façon subtile, naturelle, comme si je m’étais mordu les lèvres et qu’elles s’étaient remplies de sang. Ma peau avait un éclat nacré. Je tournai la tête d’un côté puis de l’autre. J’étais mieux comme ça. Je remis tout à sa place et retournai dans ma chambre. Le lendemain matin, j’admirai comme tout semblait parfaitement intact, comme si je n’y avais jamais mis les pieds.
*
Pendant que j’attendais dehors que Bijou ait fini ses activités, j’écrivais des mots à mes parents dans lesquels j’expliquais pourquoi je n’allais pas rentrer à la maison pour Noël. J’ouvrais le bloc-notes de mon téléphone portable et je réfléchissais à la façon de présenter les choses. Je pensais aussi à ce que j’écrirais si je pouvais leur parler franchement.
Papa, l’année dernière, vous avez reçu une famille que je ne connaissais même pas et vous m’avez placée à table à côté d’eux, et j’ai passé des heures en leur compagnie et presque pas de temps avec toi. Mon père à la place d’honneur, un hôte courtois que je connaissais à peine.
Salut maman, j’aimerais pouvoir rentrer à la maison, mais pourquoi est-ce que je ne peux pas te voir seule ? Pourquoi faut-il que ça se fasse avec lui ? Je pensais aux choses que nous faisions quand nous n’étions que toutes les deux : les jardins, les couvertures de pique-nique, les crêpes. Si seulement il y avait une fête qui incluait ces choses-là...
J’alternais les fêtes de fin d’année chez mon père ou chez ma mère, donc mon absence était aussi régulière que ma présence. Je les imaginais tous parler de moi quand ils passaient Noël entre eux, commenter le fait que j’étais mal à l’aise, que je mangeais trop, que je ne connaissais pas les bonnes manières, que je n’étais jamais capable de me joindre avec aisance à la conversation. Qu’ils étaient contents que je ne sois pas là.
Je dois travailler à Noël, leur écrivis-je au bout du compte. Mais ce sera assez sympa. Ils organisent une soirée. Ce sera quand même comme une fête.
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