Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 26 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

26 - New York, 2014

26

New York, 2014

 

Bijou avait trouvé l’idée dans un magazine. L’année précédente, pour son anniversaire, elle avait emmené trois amies voir Le Roi lion à Broadway. Mais pour son dixième anniversaire, elle voulait que les douze filles de sa classe viennent toutes faire une chasse au trésor en groupe, puis passer la nuit à la maison. Son anniversaire tombait un samedi à la fin du mois de mars et les prévisions météorologiques indiquaient qu’il ferait particulièrement chaud cette semaine-là, une vingtaine de degrés avec beaucoup de soleil et aucun risque de pluie.

« On ne peut pas envoyer une douzaine de filles dans Manhattan sans surveillance, même si c’est pour une chasse au trésor, dit Nathalie. Peut-être que si on le faisait en équipes ? Par exemple, moi, ton père, Willa, chacun de nous est le superviseur, je veux dire, le capitaine d’une équipe de quelques filles ? » J’étais dans la pièce d’à côté, surprenant leur conversation tandis qu’elles planifiaient tout cela.

Gabe lança des plaisanteries à ce sujet toute la semaine qui précéda la fête, répétant que son équipe allait écraser celles d’Ethan et de Nathalie. Aucune de ses blagues ne me prit pour cible. Nathalie semblait également impatiente et parlait de la façon dont elle allait amener ses filles à trouver un nom d’équipe.

« Les Nanas de Nathalie, réfléchit-elle à haute voix un soir à table. Les Navigatrices de Nathalie, les Ninjas de Nathalie !

— Les Nouilles de Nathalie, taquina Gabe. Ohhhh !

— Les Niquedouilles », dit Ethan. Ils regardèrent dans ma direction.

Nymphos était le mot qui avait presque jailli de ma langue. Rien d’autre ne me venait à l’esprit. Je n’avais pas arrêté de songer au sexe depuis que j’avais couché avec ce type, et je devais repousser ces pensées.

« Maman, dit Bijou. Ce n’est pas toi la reine de l’équipe. »

*

Douze filles s’apprêtaient à débarquer et je me préparais à l’invasion. Six restaient dormir le soir, et je m’imaginais enjamber des bras et des jambes de petites filles le lendemain matin. Sans ses copines, Bijou semblait tellement adulte ; en compagnie de Skylar, elle était polie et calme, mais en groupe, ça criait beaucoup.

Bijou avait prévu des activités pour toute la soirée. Elle avait même rédigé de petits programmes, comme des menus pleins de fioritures, à distribuer à chaque invitée. D’abord, elles feraient la chasse au trésor dans le quartier et Bijou avait prévu deux heures pour cela. Ensuite, elles dîneraient à l’appartement, puis viendrait le moment de la préparation de coupes glacées, suivi de la séance de relooking, et pour finir un film et une soirée pyjama dans le salon pour celles qui restaient. Certains parents n’autorisaient pas leur fille à dormir chez une copine. Ethan partait après la chasse au trésor pour passer la nuit chez un ami. J’aurais aimé pouvoir en faire autant, et je ne savais pas exactement combien de temps j’étais censée être d’astreinte. Personne ne me l’avait dit et cela semblait peu aimable de poser la question. Bien entendu, l’anniversaire de Bijou me tenait à cœur, mais je l’aurais davantage apprécié s’il avait été fêté en petit comité, en famille. D’autant que quand je faisais plus d’heures que d’habitude, ils se souvenaient rarement d’ajuster mon salaire. Nathalie me versait deux paiements par mois, et si je ne le lui rappelais pas, elle oubliait d’ajouter ou de soustraire des heures.

Les filles et leurs parents affluèrent en masse, déposant dans le hall des cadeaux empaquetés ou dans des sacs, embrassant Nathalie sur la joue et listant les contraintes alimentaires de leur enfant. Ethan était assis sur la moquette tandis que les amies de Bijou se pâmaient en le regardant et en lui posant des questions. Je me souvenais que j’avais eu le béguin pour le petit ami de ma baby-sitter quand j’étais enfant, et que je déchirais des photos de Devon Sawa et de Jonathan Taylor Thomas dans les magazines. Soudain, je m’aperçus que c’était à eux qu’Ethan ressemblait en tous points.

Finalement, Bijou avait décidé qu’il était plus juste qu’elle ne choisisse pas les groupes à l’avance et que les noms soient tirés au sort. Je me retrouvai avec les deux amies asiatiques de Bijou : une Indienne avec une frange et une Japonaise métisse avec des cheveux presque blonds. « Eh bien, nous sommes probablement l’équipe la plus intelligente, n’est-ce pas ? » lançai-je, ne sachant que dire, puis horrifiée d’avoir prononcé ces mots. « Moi c’est Willa, vous vous appelez comment déjà ? » Il y avait aussi une petite fille brune avec des nattes et des taches de rousseur. Chacun de nous avait une équipe de trois filles, sauf Gabe qui avait aussi Bijou. La chasse au trésor ressemblait plutôt à une chasse aux photos : chaque équipe devait prendre des Polaroids des quinze éléments de la liste, et l’équipe qui terminait en premier gagnait. Un pigeon, était l’un de ces éléments. Quelqu’un avec une coiffure bizarre. La caserne de pompiers où Ghostbusters a été filmé. Du latte art, mais vous n’avez pas le droit d’acheter votre propre café !

« Eh bien, on dirait que quelqu’un a l’équipe la plus intelligente, hein ? » me chuchota Ethan en partant.

*

Elles marchaient en groupe devant moi pour faire la photo du latte art. « On demandera à quelqu’un de retirer le couvercle de son café ! » cria la fille aux nattes. « Attendez-moi », dis-je doucement, tout en essayant de me mettre plus dans l’ambiance. Je m’étais réveillée d’humeur un peu irritable et tout m’agaçait. Je tenais l’appareil photo Polaroid ; Nathalie en avait acheté quatre pour la fête, chacun dans une teinte pastel, et le nôtre était vert menthe. Je me demandai s’ils le remarqueraient, si je le gardais. Quand je rattrapai les filles, elles étaient à l’intérieur du café et demandaient gentiment à une cliente qui attendait son café crème si nous pouvions le prendre en photo. « Désolée », lui dis-je, mais elle tendit sa tasse de bonne grâce. Je pointai l’appareil vers le bas. La mousse était disposée en un cœur inégal.

« Je vais peut-être prendre un café en vitesse, dis-je aux filles. Attendez une seconde.

— Est-ce qu’on peut prendre l’appareil photo et attendre dehors ? Peut-être qu’on verra un pigeon », dit Mari. Je lui passai l’appareil et je me mis dans la file. Pourquoi est-ce que je suis garde d’enfant, déjà ? pensai-je en regardant le barista qui s’occupait du latte art et qui semblait jouir d’une paix royale, contrairement à celui qui prenait les commandes des clients. J’avais connu ça. Et moi aussi, j’avais détesté.

Je dus patienter un certain temps avant d’obtenir mon café, mais je vérifiais régulièrement par la fenêtre que j’apercevais toujours la plus grande des filles, celle avec les nattes. Quand je sortis, cependant, elle était seule. « Elles ont suivi un pigeon dans le parc là-bas.

— Quoi ? lui dis-je. Et tu les as laissées partir ? »

Elle parut interloquée. « Je suis restée pour te le dire... »

Je lui pris le poignet. En face du café se trouvait un minuscule parc, un espace clos rempli de bancs et de jonquilles. Peut-être étaient-elles à l’entrée. « Dans quelle direction ? » demandai-je. La fille aux nattes – qui, je crois, s’appelait Hannah – me l’indiqua du doigt. Nous fîmes le tour du périmètre sans les voir. Soudain ma gorge se serra. Comme si perdre Bijou n’aurait pas été suffisamment grave, il fallait que je perde ses amies.

« Qu’est-ce qu’elles portaient ? Tu te souviens ?

— Ridhi portait une veste en jean, je crois. Mari portait du rose ?

— Bon, je suis sûre qu’elles nous attendent par ici, inutile de paniquer, dis-je.

— Là ! Un pigeon ! » dit Hannah. Son ton enjoué me fit croire un instant qu’elle avait vu les filles, mais elle regardait un groupe de pigeons en train de picorer des miettes de pain. Il y avait un million de pigeons dans cette ville, en permanence. Comment avaient-elles pu penser qu’elles devaient aller en chercher un ? Qu’est-ce qui se passerait si Nathalie voyait les filles sans moi ? Ou Bijou ? Elle le dirait à Nathalie. Et si... ?

« Oh mon Dieu, dis-je les dents serrées.

— On devrait chercher dans quelle direction maintenant ? demanda joyeusement Hannah.

— Tu ne regardes donc pas les infos ? sifflai-je. Pourquoi tu les as laissées partir comme ça ? »

Elle s’arrêta. « Les infos ? Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Je n’arrivais pas à décider quelle direction elles avaient pu prendre. Je fis encore une fois le tour du semblant de parc. Je regardai au loin dans la rue, au-delà du café. Non, je les aurais vues par les fenêtres. Je tentai ma chance et marchai dans une direction, mais deux rues plus loin, toujours rien. Je retournai au parc et pris une autre rue, Hannah à la traîne derrière moi. Des images me traversaient l’esprit : Nathalie s’agenouillant et les tenant dans ses bras, secouant la tête vers moi ; Bijou pleurant parce que son anniversaire était gâché puisque ses amies avaient manifestement été kidnappées et tuées ; Ethan haussant un sourcil pendant que je préparais mes affaires pour quitter l’appartement ; les coupures de journaux, les gros titres. Que diraient les gens ? Mes parents finiraient-ils par le savoir ? J’avais eu du temps pour devenir une meilleure garde d’enfants, pour m’exercer à leur prêter attention, et tout ce que j’avais accompli, c’était apprendre à pocher un œuf et donner une fois une intoxication alimentaire à Bijou. Peut-être n’était-ce pas la faute de la société s’il n’y avait pas de place pour moi. Peut-être était-ce ma faute parce que je ne me donnais jamais la peine d’essayer. Parce que j’attendais que les choses me viennent aussi naturellement qu’elles semblaient venir à tout le monde. Peut-être pensais-je que je n’étais pas obligée de faire des efforts si personne d’autre n’en faisait. Mais peu importait comment j’en étais arrivée là, si j’en étais bel et bien arrivée là. Peu importait que je n’aie pas eu l’intention de perdre les enfants, si elles finissaient par être perdues quand même.

« Est-ce que je devrais leur envoyer un SMS ? demanda Hannah.

— Tu peux leur envoyer un texto ? Oui, oui, fais-le, fais-le. »

Elles étaient une rue plus loin, en train de photographier un bouledogue anglais, comme l’exigeait la feuille de la chasse au trésor.

« Hé, vous deux ! dit Mari. On a déjà trois choses ! »

J’essayai d’afficher un sourire joyeux. Je me demandai comment je pourrais les persuader de ne pas inclure cette partie de l’aventure dans les récits à venir.

*

Après les coupes glacées, les filles se dispersèrent dans le salon pour se relooker. Nathalie avait disposé des serviettes par terre autour de châteaux de maquillage et de piles de vêtements.

« Bon, c’est le signal pour moi, dit Ethan en sortant sa veste du placard. J’espère que vous vous amuserez bien, mesdemoiselles !

— Tu ne restes pas ? » demanda l’une des plus effrontées en faisant la moue. Je n’arrivais pas à me souvenir de tous ces prénoms.

« Oh, j’aimerais pouvoir, Kimmy », dit-il en souriant. Je me levai aussi et allai chercher mon sac à main dans l’entrée pour l’emporter dans ma chambre, où j’avais prévu de me servir un grand verre de ma bouteille de sauvignon blanc à bouchon vissé et de m’allonger sur mon lit.

« J’ai entendu dire que ton équipe a connu plein de rebondissements aujourd’hui », dit Ethan. Il sourit avec malice et fit le geste de motus et bouche cousue. Je l’ignorai et décrochai mon sac de la patère. « Hé, tu as prévu quoi maintenant ? » demanda-t-il.

Je me voyais déjà dévisser le bouchon, remplir un verre à ras bord. « Je vais lire un peu dans ma chambre.

— Tu veux aller boire un verre ? C’est moi qui offre. La fête de mon ami ne commence que dans une heure ou deux. »

J’hésitai, mais au bout du compte, l’attrait d’un cocktail préparé par quelqu’un d’autre, ne serait-ce qu’une heure volée dans le vrai monde, était irrésistible. J’étais presque tous les soirs dans ma chambre à boire du vin à douze dollars, à regarder les murs comme s’ils se refermaient sur moi. J’avais besoin de prendre l’air. J’acquiesçai en jetant un coup d’œil rapide à Nathalie. Elle leva les yeux et nous fit au revoir de la main, puis elle reporta son attention sur Bijou tandis que nous montions dans l’ascenseur.

« Juste une heure, dis-je.

— Est-ce qu’il y a un bar que tu aimes par ici ? » demanda-t-il. Mais il avait immédiatement tourné à gauche en sortant de l’immeuble et nous emmenait déjà quelque part.

Je n’étais jamais allée dans un bar alentour. « Monique est sympa, dis-je, mais c’est un peu loin. » Il en connaissait un qu’il aimait bien au bout de la rue, et deux tabourets vides nous attendaient dès qu’il poussa la porte.

« Bijou a l’air d’aller mieux, dit-il une fois nos verres servis.

— Mieux par rapport à quoi ?

— Oh. Laisse tomber.

— Tu ne peux pas faire comme si tu n’avais rien dit. Maintenant, il faut que tu m’expliques.

— Eh bien, après la mort de notre mère... » Je détournai les yeux à la mention de sa mère. J’avais raté toutes les occasions de présenter mes condoléances et je ne savais jamais quand les caser dans la conversation. Est-ce qu’on les présentait encore si cela faisait des années que la personne était décédée et que vous veniez tout juste de l’apprendre ? « Tu vois comme Nat n’est pas très maternelle ? » dit-il. Je le dévisageai ; Nathalie était parfaite. « Toute à son boulot, toujours dans la distance, et à faire des câlins si elle en a le temps. Nathalie est exactement comme notre père. Elle te tapote gentiment sur la tête pour ton anniversaire. Notre mère était différente. Maladroite, drôle. Elle aimait les plaisanteries grivoises. Était obnubilée par Bee. C’est elle qui a fait de Bee une petite snob insupportable en matière de cuisine. Elles faisaient des lasagnes et du coq au vin quand Bee avait cinq ans, véridique.

— C’est mignon », dis-je, même si mon estomac ne semblait pas d’accord. Je voyais Bijou comme si elle était taillée dans du cristal et tournait une facette sombre vers la lumière.

« Bon, par exemple, après la mort de notre mère, Nathalie n’arrêtait pas de trouver des pansements sur Bijou. Mais jamais d’égratignures. Bee disait que c’étaient des plaies qu’elle se faisait en cuisinant. Ça n’a pas duré trop longtemps, mais j’ai eu l’impression que Nat avait pris cela trop à la légère. »

Je sirotai mon verre stoïquement tout en imaginant Bijou, son visage sérieux, ses mains soigneuses, préparant un pansement pour le coller sur sa peau parfaite. Je l’imaginais faire pression pour qu’il adhère, appuyer sur chaque coin. Je pensais au coup sec quand on le retirait de la peau.

« Mais elle a l’air d’aller mieux ? » demandai-je.

Il haussa les épaules. « Est-ce que tu trouves qu’elle va mieux ? »

Je ne savais pas qu’il y avait quelque chose à améliorer, pensai-je. Je n’y avais même pas prêté attention.

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