Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 4 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

4 - New York, 2013

4

 

New York, 2013

 

À notre retour de l’école un vendredi, j’entendis que Nathalie était au téléphone, qu’elle avait mis sur haut-parleur. Bijou m’avait dit qu’elles avaient prévu une paella ce soir-là, et j’avais espéré que Nathalie rentrerait tôt pour qu’elle s’en charge à ma place. Je remarquais que l’air embaumait le parfum d’agrumes des produits ménagers quand Nathalie se pencha hors de la cuisine et nous fit signe d’entrer. Bijou glissa vers elle en chaussettes. J’hésitai près de l’encadrement de la porte.

Après avoir raccroché, Nathalie approcha Bijou d’une main pour l’embrasser sur le front et lança une playlist de l’autre, toujours sur son téléphone. Je m’attendais à quelque chose de doux ou de mélodieux, mais ce furent les premières mesures de Miss You des Rolling Stones qui sortirent des enceintes. Nathalie avait tout disposé en piles nettes sur le comptoir, comme le faisait parfois Bijou lorsqu’elle semblait faire une démonstration : de petits bols de crevettes grises veinées et de chorizo rouge qui glissait entre les doigts, et des couteaux sur des planches à découper qui attendaient que les cuisinières prennent leur poste.

« Est-ce que je dois... est-ce que tu veux que je parte ? demandai-je.

— Je pense qu’il nous faut tout le monde sur le pont, n’est-ce pas, Bee ? »

Bijou opina, timidement, les yeux rivés sur le comptoir. Si elle les avait posés sur moi, j’aurais baissé les miens, mais puisqu’elle regardait ailleurs, je m’attardai un instant sur sa joue pour contempler son hochement de tête, l’infini velouté de sa peau et la façon dont ses cils captaient la lumière quand elle battait des paupières. Je souris à son profil, sachant qu’elle ne me verrait pas, puis je demandai des instructions à Nathalie.

« Toi, tu pourrais commencer par hacher ce persil, dit-elle. Très finement, mais sans que ce soit impeccable. »

J’essayais d’être aussi concentrée sur ma tâche que Bijou l’était pour écraser ses gousses d’ail. Elle avait son propre set de couteaux de cuisine avec des manches en caoutchouc rose, même si elle n’avait le droit de s’en servir que lorsque Nathalie était à la maison. Elle plaçait soigneusement le dos du couteau sur chaque gousse, à l’endroit parfait, puis appuyait dessus avec ses mains, tout le corps porté en avant comme pour bondir. La gousse éclatait, puis elle retirait le couteau et l’étudiait avant de continuer. Nous nous tenions côte à côte à une extrémité de l’îlot central, chacune devant une planche à découper. Nathalie, en face de nous, enlevait le gras des blancs de poulet à l’aide d’une paire de ciseaux, fredonnait pour elle-même tandis que ses mains se croisaient avec adresse.

Quand j’eus fini le persil, le poulet grésillait dans une poêle et le chorizo dans l’autre. Dans une casserole vide, Nathalie déposa les oignons qu’elle avait hachés, l’ail que Bijou avait écrasé et le persil que j’avais massacré, puis elle ajouta par-dessus une boîte de purée de tomates qu’elle versa en un cercle de sauce rouge. Elle se tenait devant la cuisinière, Bijou et moi de l’autre côté de l’îlot central. La vapeur qui se dégageait rosissait son visage, la rendait jeune et fraîche.

« Ça s’appelle un sofrito, dit-elle. C’est une sauce qui sert de base. »

J’étais à côté de Bijou, mon pied droit touchant presque son pied gauche, et je me demandai comment cette scène serait perçue si quelqu’un la peignait ou l’examinait. J’oubliai un instant la réalité de mon apparence, comme souvent lorsqu’il n’y avait pas de miroirs. Je voyais seulement ce qu’il y avait dans mon champ de vision : mes mains sur le comptoir à côté de celles de Bijou, mes pieds à peine plus grands que les siens, nos ongles que nous avions peints à l’identique quelques jours auparavant. Nos mains étaient posées sur le marbre, nos corps légèrement penchés en avant, tandis que Nathalie, de l’autre côté, faisait l’éloge de notre dextérité dans la réalisation de tâches élémentaires, comme tout parent se devait de le faire. Nous nous tenions au garde-à-vous, opinant du chef à ses louanges. Nous nous tenions comme des sœurs, peut-être. Si quelqu’un avait regardé par la fenêtre et vu l’arrière de nos têtes, aurait-il noté la différence ? Du coin de l’œil, je vis les joues de Bijou se teinter de rose, comme devaient le faire les miennes, sous l’effet de l’attention chaleureuse de Nathalie. Je ressentis soudain une vive jalousie envers la future Bijou, qui aurait grandi sous l’aile d’une mère avisée, qui se serait épanouie dans l’éclat jaune citron de la prévenance de Nathalie. C’était plus de chance que je ne pouvais le supporter, et moi j’étais là, payée pour rester en retrait et surveiller tout cela.

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