Une fenêtre sur Tribeca
10 - Durland, État du New Jersey, 1998
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Durland, État du New Jersey, 1998
Ma mère avait un jardin, sauvage et verdoyant. Dans notre ville, les autres maisons présentaient des carrés de fleurs impeccablement soignés, avec des tiges droites pointées vers le ciel, beaucoup de tulipes et de minuscules boutons roses qui, me disait-elle, s’appelaient des « sensitives pudiques ». Aucune des fleurs du jardin de ma mère ne portait de nom facile à retenir. Au lieu de rose poudré et de jaune délicat, il y avait six nuances de vert qui soutenaient des éclosions d’un pourpre profond, d’un rose coucher de soleil, d’un bleu indigo, des pousses toutes tortueuses et tentaculaires, qui s’inclinaient si loin dans l’allée que les bourgeons égratignaient la carrosserie de la voiture, transformaient notre petit jardin en jungle, tant et si bien qu’il fallait repousser les fleurs de nos visages lorsqu’on s’asseyait à notre table extérieure. Elle avait un arbre à papillons, un buddleia, qui dégoulinait de cônes à fleurs violettes ; d’épaisses pivoines blanches aux pétales superposés comme les couches d’un gâteau de mariage ; un hortensia grimpant qui envahissait tout l’arrière de notre maison avec ses feuilles vertes et ses fleurs blanches ; des azalées rose vif, tape-à-l’œil comme du rouge à lèvres en été ; l’alchémille, un buisson vert citron qui fleurissait en minuscules bouquets velus ; et ma préférée, la campanule à grandes fleurs bleues. Elle poussait avec ses pétales joints comme la silhouette d’une montgolfière et, quand elle était prête, ses pétales s’ouvraient d’un coup pour révéler une forme d’étoile.
Ma mère voulait que le jardin soit particulier, différent de ceux du quartier, et elle y consacrait du temps. Elle avait toujours les bras enfoncés jusqu’aux coudes dans le sol, les genoux couverts de terre, et elle entrait dans la maison avec les ongles cernés de noir. Je n’aimais pas me salir de cette manière, mais parfois elle m’amadouait pour que je la rejoigne, et je plongeais mes bras dans la terre froide et spongieuse à ses côtés.
À mesure que l’été approchait, les campanules à grandes fleurs bleues formaient leurs boules boursoufflées, et même si nous pouvions attendre qu’elles s’épanouissent d’elles-mêmes, nous pouvions aussi provoquer leur éclosion. Ma mère m’emmenait dehors et j’en serrais une doucement entre le pouce et l’index. Si vous ne faisiez pas preuve de douceur, les pétales se déchiraient, alors je les tenais entre la pulpe de mes doigts, comme une délicate goutte d’eau. Avec une légère pression, les pétales s’ouvraient en une étoile à cinq branches, d’un bleu profond veiné de violet. Comme si la fleur avait attendu ma caresse.
Nous nous rendions souvent dans les pépinières des environs, où ma mère traînait derrière elle un chariot qu’elle remplissait de pots en terre cuite. Tous les deux mois, nous allions à Brooklyn ou dans le Bronx. Elle passait des heures dans les jardins botaniques, où elle lisait attentivement les étiquettes, touchait les pétales avec vénération. C’est là qu’elle trouvait des idées pour son jardin, disait-elle. Je m’endormais sur un banc au soleil, en l’attendant. Après le départ de mon père, elle ne changea rien à l’intérieur de la maison. Elle avait le même lit, le même canapé, la même télé, la même table de cuisine, même après que Ray eut emménagé chez nous. Mais le jardin devenait chaque année de plus en plus fleuri. C’était son domaine. Son jardin, sauvage et verdoyant, éclatant et indiscipliné, enchevêtré, mais vivant.
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