Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 23 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

23 - New York, 2014

23

New York, 2014

 

Quand une amie de fac décommanda un dîner avec moi, je ne voulus pas l’avouer à Nathalie. Je sortais si peu que j’envisageai de me préparer malgré tout et de faire comme si j’allais à mon rendez-vous. Alors qu’elle procédait aux vérifications habituelles avant de me libérer – s’assurer qu’il n’y avait pas de vaisselle à laver dans l’évier et que Bijou n’avait besoin de rien qu’elle ne voulait pas faire elle-même –, Nathalie pesta dans sa barbe.

« Tu as dit que tu sortais ce soir, n’est-ce pas ?

— Je ne suis pas obligée, dis-je nonchalamment.

— Non, j’étais... oh, tant pis. » Elle jeta un coup d’œil à sa montre puis à la fenêtre.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je me demandais dans quel quartier tu vas. J’ai laissé ma carte de crédit chez Monique hier soir. Tu connais l’endroit, sur Hudson Street ? Je comptais y repasser plus tôt. C’est la carte dont j’ai besoin pour demain matin. Je pourrais aller la récupérer en vitesse, mais si c’est près de ton lieu de rendez-vous...

— C’est justement près de mon lieu de rendez-vous », dis-je.

Je m’habillai en mettant tout ce que j’avais acheté la semaine précédente : une jupe en cuir rigide qui s’évasait en triangle, une chemise noire soyeuse à col boutonné et mon nouveau foulard. Monique était un endroit chaleureux et tamisé, avec une lumière cuivrée qui tombait sur le bar ovale au centre de la pièce. D’habitude, je me sentais trop mal à l’aise pour me rendre seule dans un bar, mais j’avais une raison de m’y trouver : Nathalie me l’avait demandé. Je me hissai sur un tabouret dans un coin inoccupé. Une barmaid brune en débardeur m’apporta un verre d’eau et une liste de cocktails. Je voulais du vin, mais je ne savais toujours pas quel genre me plaisait, ni comment demander à la barmaid de choisir pour moi. J’avais travaillé dans un bar autrefois, mais on y servait surtout des combos bière et spiritueux, des vodka-soda dans des verres remplis de glace. Nos deux cuvées du patron étaient servies dans d’énormes bonbonnes à bouchon vissé. J’y avais travaillé dix mois sans avoir jamais eu besoin d’ouvrir une seule bouteille. Je parcourus la liste et j’en repérai un que quelqu’un avait commandé pour moi une fois.

« Puis-je avoir un verre de falanghina ? » Fa-lan-guiii-na. J’aimais la façon dont ma bouche s’enroulait autour du mot, de ce long i glamour. Elle m’en versa dans un verre à pied fin jusqu’à mi-hauteur et me fit un clin d’œil amical et décontracté que je ne serais jamais capable d’imiter. Le vin pâle afflua comme du sel sur ma langue.

« Vous voulez ouvrir une note pour vos consommations ? demanda-t-elle.

— En fait, ma cheffe a oublié sa carte de crédit ici hier soir, et je suis censée la récupérer pour elle. Nathalie Adrien. Elle a dû vous prévenir par téléphone. » Là, dans ce bar rempli d’hommes en costume et de femmes en robe fourreau, le mot « cheffe » signifiait que je pouvais être son assistante dans une galerie d’art, un cabinet d’architecture, une maison d’édition. Personne ne savait que j’avais dû masser au shampoing antipoux les cheveux de sa fille la semaine précédente. La barmaid alla vérifier s’ils avaient la carte et je sirotai mon vin. Je l’ajouterais à la note de Nathalie.

Je vis une femme assise en face de moi de l’autre côté du bar, toute seule avec un verre de vin rouge. Elle avait un très beau maintien et je redressai les épaules en la regardant. Une autre personne seule, pensai-je avec joie. Mais un homme en costume arriva précipitamment, posa ses mains sur les épaules de la femme et l’embrassa sur une joue. Il était tout juste vingt heures passées et je regardai autour de moi – ce bar semblait plutôt conçu pour des rendez-vous galants que pour des réunions de travail. Je n’étais pas l’unique cliente à m’y trouver seule ; il y en avait quelques autres. Mais je remarquai les nombreuses tables pour deux, les doigts qui s’effleuraient à la lueur des chandelles. Je continuai à siroter mon vin salé et j’observai l’endroit comme si j’étais devant la télévision. Je prendrais peut-être même un autre verre. Nathalie pensait que je ne serais pas de retour avant plusieurs heures.

« Vous attendez quelqu’un ? » Une voix derrière mon oreille droite. Je me retournai. Il était appuyé sur le dossier du tabouret près du mien, avait sorti sa carte de crédit, mais n’avait pas de verre à la main.

« Je sors tout juste du travail, dis-je. Je bois un verre avant de rentrer chez moi. » Était-ce là ce qu’aurait dit une personne active ordinaire ? Je me rendis compte que je n’avais pas répondu à sa question.

« Même chose pour moi. » Il écarta légèrement le tabouret mais sans s’y asseoir. « Vous habitez dans les environs ?

— À Tribeca. Et vous ?

— J’habite à quelques rues d’ici », dit-il avec un signe de tête vers une rue de West Village. Je l’observai se former une impression de moi d’après le quartier où je vivais tandis que j’en faisais autant vis-à-vis de lui. « Vous permettez que je m’assoie ? » demanda-t-il.

J’acquiesçai d’un signe de tête. Il me demanda ce que je buvais. La barmaid ne s’était toujours pas adressée à lui et je me sentis spéciale. Je lui répondis, comme si c’était quelque chose que je commandais chaque soir à la sortie du bureau.

« Vous en voulez un autre ? » demanda-t-il. Mon verre ne contenait plus qu’une demi-lune de vin et je hochai la tête. La barmaid revint à ce moment-là avec la carte de Nathalie. J’avais remarqué qu’elle avait été retardée par la préparation d’une tournée de cocktails pour une table de six personnes près de la fenêtre.

« Voilà la carte, ma belle. Un autre verre ?

— Vous pouvez l’ajouter à ma note, dit-il en lui tendant sa carte. Je vais prendre un Old Fashioned.

— Merci », répondis-je. Parfois, cela me rendait nerveuse de laisser quelqu’un m’offrir un verre, de me sentir ensuite redevable. Mais avec la carte de Nathalie en main, je me sentais en sécurité. Je pourrais toujours changer d’avis.

« Tout le plaisir est pour moi. Je m’appelle Andrew. Andrew Hunter. » Je ne comprenais pas pourquoi les gens donnaient leur nom complet lorsqu’ils faisaient connaissance. Il baissa les yeux vers la carte que je tenais. « Et vous vous appelez Nathalie ? »

Je suivis son regard vers la carte d’où son nom jaillissait d’entre mes doigts comme si je le brandissais. J’inclinai la tête sur le côté d’une manière qui pouvait être interprétée comme un signe d’acquiescement. Je ne pouvais me résoudre à formuler un non irrévocable.

« Enchanté de faire votre connaissance, dit-il. Vous faites quoi dans la vie ? »

Mon visage rougit. J’ignorais pourquoi j’avais fait cela. Il avait rendu les choses trop faciles. Je songeai à répondre en m’appropriant le poste de Nathalie, mais il avait l’air d’être aussi dans la finance – c’était un homme blanc vêtu d’un costume élégant. « Je suis assistante de direction... Enfin, je veux dire, une sorte d’assistante personnelle.

— Je crois que c’est ce que tous les assistants de direction finissent par devenir », répliqua-t-il comme si c’était drôle, alors je souris pour le satisfaire.

« Et vous ? » demandai-je.

Il prononça un nom et m’expliqua qu’il s’agissait d’un fonds spéculatif. Assistante personnelle était à peine un mensonge, pensai-je avec orgueil. J’étais bel et bien une sorte d’assistante personnelle.

« Quel secteur ? » demanda-t-il.

Quelques options bourdonnaient dans ma tête, mais laquelle lui serait la plus étrangère ? « La mode, dis-je.

— Vous êtes assistante sur quel genre de missions ?

— Oh, tout, répliquai-je. Je gère ses rendez-vous, son emploi du temps, entre autres. Elle voyage beaucoup. Je dois aussi récupérer ses vêtements au pressing, aller chercher son enfant à l’école, des choses de ce type.

— Son enfant ? s’étonna-t-il. Aucune limite, hein ?

— Eh bien, nous sommes proches. Je veux dire, elle a une nounou, c’est arrivé seulement une ou deux fois.

— Je ne le répéterai pas, plaisanta-t-il. J’ai entendu dire que les boss peuvent être sans pitié dans la mode.

— Non, elle est géniale. Nous sommes proches, répétai-je. Elle me dit que je peux prendre des jours de congé, vous voyez, des vacances, si j’en ai besoin. Et elle m’offre des choses, des cadeaux, comme... je veux dire, des choses dont elle ne veut pas. Elle est très intelligente », dis-je avec hésitation. Je n’avais pas parlé à un inconnu depuis si longtemps. C’était comme si j’avais oublié comment se déroulait un échange de banalités, ses virages prévisibles.

« Vous avez pris des vacances récemment ? » demanda-t-il.

Je secouai la tête. « Non. Et vous ?

— Oh non. Mon patron... n’est pas du tout, du tout, fan du jour de congé. Mais lui aussi me donne parfois des choses dont il ne veut pas. »

Je rougis. J’avais vraiment parlé comme une idiote. « De quel genre de choses s’agit-il ? » Je pris la dernière gorgée de mon verre de vin quand la barmaid arriva avec la tournée suivante.

« Santé, dit-il sérieusement. Oh, vous savez. Du travail obligatoire le week-end. Des clients qu’il déteste que je dois emmener boire un verre. Des petits déjeuners de travail. Des billets pour des comédies musicales, jamais pour les matchs des Jets. »

Je le regardai parler et j’éprouvai une sorte de pâle reconnaissance pour sa normalité. Blanc, grand, cheveux bruns, une chemise boutonnée avec un motif à carreaux qui lui allait bien et des chaussures qui paraissaient chères. Il n’était pas très beau, mais l’était quand même assez. Moyen sur toute la ligne. C’était aussi un genre de personnes. Nathalie avait Gabe. Beaucoup de jeunes artistes avaient des petits amis rasoirs qui payaient leur loyer. Mais ce n’était pas comme si j’étais une artiste, que j’avais une sorte d’aura qui éclipsait la sienne. Il portait une barbe de trois jours, qu’il devrait probablement raser le lendemain pour le travail.

« Qu’est-ce qu’on vous donne dont vous ne voulez pas ? » demanda-t-il.

J’y réfléchis. Ce jeu me plaisait. « Tellement de choses ! répondis-je avec empressement. Le pain artisanal sans gluten. Je mange du gluten. Ou encore, les vieux vêtements qui ne me vont pas mais qu’elle ne veut pas vendre. Les pots de crème hydratante à moitié pleins. Un jour j’ai fait semblant d’aimer le chardonnay, et donc maintenant je suis obligée de faire comme si j’aimais ça, alors que je déteste ce genre de vin. Les poux ! » m’exclamai-je tout à coup, et il eut un léger et néanmoins perceptible mouvement de recul. « Les poux... Il y avait des poux dans la classe de son enfant et... » Mon estomac se noua quand je me souvins que je devais mentir. « J’ai dû acheter le shampoing que la nounou allait utiliser. Vu que ma cheffe ne le ferait pas elle-même. »

Il laissa échapper un soupir de soulagement. « Pas de problèmes de poux avec mon patron, fort heureusement. Cela dit, quand j’étais plus jeune, j’en avais un qui m’obligeait à venir lui apporter chez lui du Pedialyte et des œufs chaque fois qu’il avait la gueule de bois le matin. Et sa maison était dégueulasse. J’étais toujours soulagé à l’idée que ce n’était pas moi qui devais lui faire le ménage. Je me disais toujours que les choses auraient pu être pires. Dans votre cas, au moins, vous n’êtes pas la nounou, n’est-ce pas ? »

Je vis les bougies chauffe-plat sur le bar, leurs mèches vacillantes. Je vis la barmaid faire le tour de la pièce pour prendre les commandes et ramasser les verres vides. Je vis d’ultimes gorgées être versées dans les bouches comme dans un entonnoir, des premières gorgées être sirotées délicatement, les autres être avalées d’un coup. C’était l’un de ces moments où j’avais l’impression que les gens étaient peut-être en train de m’observer. Comment aurait-il pu savoir ? Il ne le savait pas, me rappelai-je. Et je ris, comme si c’était drôle. « Ça pourrait être pire, convins-je.

— C’était l’époque où j’étais moi-même assistant, dit-il. Ce n’est que du bizutage. Quelqu’un doit se farcir les trucs chiants. Et puis au bout de quelques années, c’est à votre tour de le faire à quelqu’un d’autre. »

Je l’observai, notai combien il était sûr de lui. « Mais pourquoi vous voudriez faire ça ? Est-ce qu’on ne peut pas simplement y mettre un terme ? Au bizutage ? »

Il but une gorgée et se pinça les lèvres, comme s’il avait quelque chose à m’annoncer et ne savait pas comment s’y prendre. « Je veux dire, il faut bien que quelqu’un achète du café. Ou... du shampoing contre les poux. » Il sourit et donna un petit coup de coude dans le mien. « Je suis sûr que vous aurez très bientôt une assistante que vous pourrez envoyer chercher du shampoing contre les poux.

— Mais, et si vous êtes la garde d’enfant ? » Il me regarda d’un air ahuri. « Par exemple... vous me dites que je peux espérer bizuter mon assistante une fois que je n’en serai plus une moi-même. Mais quelle est la progression si vous êtes la garde d’enfant dans cette situation ?

— Eh bien, c’est comme... un autre monde. La garde d’enfant n’aura pas d’assistante, comme... » Il agita le bras en l’air tout en réfléchissant, puis il se passa la main dans les cheveux. « Le concierge ne devient pas PDG. Je veux dire, il ne veut pas. Il ne peut pas.

— Je ne suis pas sûre que vous puissiez dire ces choses-là. » Je ne savais pas où je voulais en venir, mais je savais que je voulais dire quelque chose. « Qu’il ne veut pas. Qu’il ne peut pas. » Ma voix était maussade, moins forte que je ne l’aurais souhaité, mais elle se faisait quand même entendre.

« Vous savez quoi ? Vous avez raison », concéda-il, et je n’arrivais pas à savoir si c’était gentil ou condescendant. Il leva la main pour commander deux autres verres. Je regardai l’air que son doigt avait remué ; je n’avais pas dit que j’en voulais un autre.

« Qu’est-ce que vous faites à votre assistante ? » demandai-je.

Il se pencha vers moi. « Mon assistante m’adore. Je vous laisserais même l’appeler pour vérifier.

— Je pense qu’appeler votre assistante à vingt et une heures pour lui demander de dire à une fille dans un bar que vous êtes un bon patron apporte en quelque sorte la preuve du contraire », répliquai-je, mais je ris en plein milieu de ma phrase et il en fit autant.

« D’accord, d’accord. Eh bien, si vous pensez à un autre moyen de vous le prouver, dites-le-moi. »

Alors que je le regardais, ma poitrine s’enflamma à la seule excitation que quelqu’un se plie à ma volonté. D’habitude, c’était moi qui me pliais à celle des autres. Je faisais ce que Bijou voulait, ce que Nathalie voulait, et de leur satisfaction je tirais une sorte de plaisir du travail bien fait. Leur contentement alimentait le mien et me permettait de me détendre. C’était un état si proche du bonheur que de voir quelqu’un d’autre y goûter et l’imaginer fondre sur ma langue.

Son Old Fashioned arriva dans un nouveau verre, et la barmaid débarqua avec une toute nouvelle bouteille qu’elle ouvrit devant moi pour me servir. Je sentis l’inévitable question de fin de soirée planer au-dessus de nous. Je songeai à ce que cela me ferait de céder à la tentation. Je n’avais jamais passé une aussi longue période sans relations sexuelles et je comptais les mois dans ma tête au fur et à mesure que s’égrenait leur tic-tac : six, sept, maintenant huit. Je me sentais monacale, comme si tout cela faisait partie d’un plan. Mais face au premier type qui s’intéressait à moi depuis des mois, j’étais indécise malgré mon excitation instinctive, la façon dont cet autre visage s’était soudain allumé. Le fait que, tout en continuant notre bavardage, je me retrouvais à incliner mon menton vers lui, à me pencher en avant sur mon tabouret.

La glace dans son Old Fashioned tinta tandis qu’il avalait son avant-dernière gorgée. « Vous êtes drôle, dit-il. Alors, est-ce que vous... voudriez qu’on poursuive ailleurs ? J’habite vraiment à quelques rues d’ici.

— Je ne sais pas trop.

— Bien sûr, je comprends. Je pourrais peut-être prendre votre numéro ? On pourrait dîner ensemble un de ces jours. »

Qu’aurait dit Nathalie si elle ne voulait pas dîner avec lui, si elle voulait sauter directement à l’étape suivante ? Que faisait-elle là le soir où elle avait oublié sa carte ? J’avais remarqué que c’était sa carte personnelle, pas celle de son entreprise. « À combien de rues d’ici ? » demandai-je. J’observai sa pomme d’Adam pendant qu’il réglait l’addition, la pression qu’elle exerçait contre sa gorge, et c’était étrange de me dire : Bientôt, je pourrai toucher ça si j’en ai envie. Je repensai au prix du vin que j’avais bu, dix-sept dollars le verre, et je me demandai si j’aurais dû en prendre un de plus, comme si cela équivalait à empocher un billet froissé de vingt dollars. J’ai fait économiser à Nathalie presque quarante dollars, pensai-je. En sortant du bar, il me tint la porte et mon épaule effleura la sienne. Il s’arrêta pour enfiler des gants de cuir marron, et je songeai : Quel geste adulte, tandis que j’enfonçais mes mains dans les poches de mon manteau. Puis il mit une main gantée dans ma poche gauche pour repêcher la mienne, enroula ses doigts autour des miens.

« Tu es plus petite que je le pensais, dit-il. Minuscule. » Les hommes faisaient toujours cela : ils me disaient que j’étais petite, comme s’ils me mesuraient pour me glisser dans leur coffre, comme si j’allais prendre cette remarque au sujet de ma taille comme un compliment. Se tenir par la main paraissait beaucoup trop intime et je fus soulagée quand il lâcha mes doigts pour passer les siens dans mes cheveux et m’embrasser. Cela dura cinq secondes et ses lèvres étaient chaudes et douces. Puis il se remit à marcher et je le suivis. Je n’étais pas tant attirée par lui que par l’idée qu’il s’agissait d’une expérience : je voulais voir ce que cela faisait de suivre un inconnu chez lui. D’habitude, j’avais trop peur de ce qui pouvait m’arriver pour finir chez quelqu’un que je ne connaissais pas. Aucune de mes colocataires n’aurait remarqué ma disparition pendant des jours et aucune n’avait confiance en la police, comme moi. Mais Nathalie saurait quoi faire si je n’étais pas là à son réveil. Elle me retrouverait et saurait comment prévenir mes parents. Curieusement, le fait de penser aux gens qui découvriraient ma dépouille calma mon appréhension à l’idée d’entrer chez un inconnu, d’avoir accepté cette menace omniprésente avant de franchir le seuil de la porte.

« Vin blanc, n’est-ce pas ? demanda-t-il. J’ai une bouteille dans le frigo que je peux ouvrir. »

Cette précaution, garder une bouteille de vin au frigo, d’un genre qu’il ne buvait pas – cela me fit réfléchir. Son appartement était propre et quelconque. Une rangée d’appareils en acier brossé. Du courrier éparpillé sur l’îlot central de la cuisine et une cafetière posée avec son anse tournée vers l’extérieur. Grand salon bien rangé, couvertures pliées à l’arrière du canapé. Photos sous magnets sur le frigo. Deux salles de bain. « Où as-tu fait tes études ? » lui demandai-je. « Georgetown. » Je regardai l’heure sur la cuisinière comme si c’était une drogue : il était tard. En temps normal, je serais seule dans ma chambre, à lire ou à regarder mon téléphone. Mais j’étais là, dans une cuisine étrangère, à accepter un verre de vin.

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