Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 2 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

2 - New York, 2013

2

New York, 2013

 

Je frottai mes pieds avec délectation sur le tapis des Adrien, dans lequel j’enfonçais mes orteils si profondément qu’ils disparaissaient dans les fibres de peluche beige. À mesure que l’après-midi s’estompait, leurs fenêtres de trois mètres de haut laissaient entrer une lumière d’un miel doré qui me donnait envie de m’assoupir. Je bâillai en plaçant mes doigts dans un ruban de soleil couleur pêche. C’était le mois de septembre : l’automne visible seulement dans les publicités, le feuillage orange vif et les sacs à dos rouges alignés sur les panneaux des soldes de rentrée, la chaleur déclinante qui nous laissait cependant toujours en manches courtes. Au bout d’un mois et demi, j’avais remporté, sans trop savoir comment, le poste de garde d’enfant à temps plein.

Bijou et moi étions installées dans le vestibule. Ce grand espace, le plus dégagé de l’appartement, lui servait de pseudo-arrière-cour, un endroit où elle pouvait réaliser des pirouettes virevoltantes, dessiner allongée sur le ventre ou, comme aujourd’hui, s’entraîner au chien tête en bas. Dans son école, le yoga commençait en CP, elle entamait donc sa quatrième année de pratique. Elle s’inquiétait que je ne connaisse pas le vinyasa aussi bien qu’elle. Elle me demanda si je pouvais faire le grand écart, mais je n’en étais plus capable, plus depuis l’époque où j’avais à peu près son âge, quand je portais des justaucorps noirs au sous-sol de mon collège, quinze ans plus tôt.

« Tu peux le faire ? » répéta-t-elle. Je secouai la tête et Bijou fit glisser ses jambes de chaque côté de son corps pour me montrer qu’elle en était capable. Elle portait encore l’uniforme de son école, une jupe plissée bleu marine avec l’écusson de la Stanton Academy brodé au fil jaune au-dessus du genou droit, et je remarquai qu’elle commençait à avoir des poils sur les jambes. Si blonds qu’ils n’étaient pas tant visibles que réfléchissants, scintillant aux dernières lueurs du soleil. Elle se releva d’un bond et reprit la posture du chien tête en bas, son corps formant une tente triangulaire.

« Tu jouais à quoi à l’école quand tu étais petite ? » Elle lança sa jambe droite en arrière, puis la plia devant son torse en un parfait angle droit, tandis que sa jambe gauche restait tendue derrière elle. « Ça s’appelle le pigeon.

— Au softball. » Allongée sur le côté, j’étirais les bras vers la porte de l’ascenseur. « Au kickball.

— C’est quoi, le kickball ? » Elle redressa ses bras devant elle comme des bâtons, à l’image d’une zombie, puis se laissa tomber en avant sur sa jambe. Son école appelait les cours de gym « temps de coopération en équipe ».

Je me demandais si je devais lui expliquer ce qu’était le kickball lorsque le grondement de l’ascenseur se fit entendre. Me trouver dans un appartement disposant d’un ascenseur qui ouvrait directement dans le salon me donnait encore le sentiment d’être à part. Quand j’en avais parlé à Lucy, elle s’en était émerveillée : « Incroyable ! Tu te rends compte ? Être riche au point que tu ne peux même pas perdre tes clés ? » Rien que ce mois-là, Lucy avait oublié les siennes à deux reprises et s’était retrouvée bloquée à l’extérieur.

Je me dépêchai de me relever et d’afficher un air vigilant avant que Nathalie ne fasse son entrée. Lorsque les portes s’ouvrirent sur son mari, Gabriel, je m’avachis de nouveau par terre. Il n’était pas aussi souvent à la maison que Nathalie, et même si je venais chez eux depuis près de deux mois, je ne savais toujours pas comment m’adresser à lui. « Monsieur Adrien » paraissait trop formel, « Gabe » trop désinvolte, et je n’avais jamais entendu quiconque l’appeler « Gabriel ». Il était médecin et, ce soir-là, il avait gardé sa blouse blanche qui dépassait sous l’ourlet de son pardessus. Il nous regarda assises par terre tandis que les portes se refermaient derrière lui, et sa voix se fit hésitante.

« Bonjour, vous deux », dit-il. Lui non plus ne savait pas comment s’adresser à moi.

« Je montre à Willa comment faire du yoga, dit Bijou en se remettant debout devant moi. Elle ne connaissait même pas le pigeon ! » L’extrémité de sa tresse pendait devant mon visage. Je songeai à tirer dessus, et passai à l’acte. Elle tourna vivement la tête, perplexe.

« Désolée. » La culpabilité me picotait la poitrine. « Une mèche était défaite. » Je remis en place les bracelets sur mon poignet. « Euh, des nouvelles de Nathalie ? Elle ne m’a pas dit ce qu’il faut faire à dîner. »

Les yeux de Gabe s’agrandirent légèrement, puis il secoua la tête et se tourna vers la penderie. « Non, elle ne m’a pas appelé. » Il enleva son pardessus puis sa blouse blanche, qu’il accrocha l’un après l’autre avant de refermer la porte. Quand il se retourna, il parut surpris de voir que je le regardais toujours. « Il doit sûrement y avoir quelque chose dans le frigo, non ?

— Je vais voir », dis-je. Je n’avais pas imaginé que la préparation de repas légers serait si compliquée. Il n’y avait pas de poisson pané surgelé dans cette maison. Il n’y avait que des repas faits maison et ma peur constante d’empoisonner Bijou avec la salmonelle ou autre chose.

« Je viens », dit Bijou gaiement en sautillant jusqu’à moi. S’occuper d’une enfant était synonyme de surveillance constante, impossible de s’y soustraire même pour deux minutes de solitude dans la cuisine. J’ouvris le réfrigérateur avec espoir ; je n’avais pas encore cuisiné sans les instructions méticuleuses de Nathalie. Bijou avait le palais d’un chef de formation classique. Elle me demandait souvent d’acheter des langoustines ou du foie de canard quand j’allais à l’épicerie, et elle consacrait son temps autorisé devant la télévision à regarder les émissions de concours culinaires. Chaque fois que je posais une assiette devant elle, je pensais qu’elle allait peut-être en prendre une bouchée et me dresser un récapitulatif de ses défauts. Cela lui arrivait parfois.

Bijou avait neuf ans et demi, mais elle n’était pas comme moi au même âge. Tu parles combien de langues ? Tu joues de quels instruments ? Tu es allée dans combien de pays ? Tu sais faire le grand écart ? Je me massais les tempes chaque fois qu’elle se lançait dans la litanie de questions apparemment très populaires chez les individus aux compétences surdéveloppées. Aucune, rien, nulle part, non.

« Voilà du poulet, dis-je en dénichant des morceaux roses et charnus enveloppés dans du plastique.

— Oh, ces échalotes sont vieilles », dit Bijou, debout sur la pointe des pieds pour examiner le contenu d’un bol.

Je n’étais toujours pas certaine de savoir précisément ce qu’étaient les échalotes. Un genre d’ail ? « D’accord. Il y a de la sauce tomate. Je peux te faire des pâtes avec de la sauce tomate et du poulet ? Comme du poulet parmesan. » J’essayais de paraître sûre de moi. Les enfants étaient censés vous croire sur parole – j’avais entendu cela quelque part.

« Mais est-ce qu’on a de la mozzarella pour du poulet alla parmigiana ? »

C’est ce qu’il y a dans cette recette ? « Pourquoi ne vas-tu pas parler à ton père ? dis-je. Demande-lui comment était sa journée. Vois s’il veut du poulet parmigiana. » Tandis qu’elle me fixait des yeux, je pris une grande poêle et j’allumai la flamme dessous. Leur cuisinière en acier brossé était si lisse et si ergonomique, une flamme d’un bleu vif surgissait au plus léger tour de poignet. Je versai un filet d’huile d’olive dans la poêle et la regardai en pensant : Tu vois ? Je sais ce que je fais.

Elle haussa les épaules et sortit en gambadant. Je cherchai « poulet parmigiana facile » sur mon téléphone, puis je remplis une grande casserole d’eau. Je voyais mon reflet dans leur batterie de cuisine en acier inoxydable, mon visage distordu comme un sablier, une image déformée de ma peau hâlée, de mes cheveux noirs, de mes yeux bruns nerveux qui me dévisageaient en retour. Je déballai les blancs de poulet et je tressaillis en percevant combien ils étaient visqueux et humides entre mes doigts. J’en laissai tomber deux dans la casserole et sentis immédiatement les éclaboussures d’huile brûlante sur mes poignets. Je reculai vivement et me frottai le bras.

« Est-ce que ça va ? » demanda Bijou en revenant dans la cuisine. Je hochai la tête et laissai retomber mes mains le long de mon corps.

« Si on dépose délicatement dans la poêle, on croit que ça va éclabousser, mais ce n’est pas ce qui se produit, énonça Bijou clairement.

— Quoi ? » dis-je en laissant tomber un autre morceau de la même manière. Elle poussa un cri perçant comme si elle était brûlée. « Oups, désolée. » J’ouvris le robinet et attirai Bijou vers lui. « Ça a vraiment giclé jusqu’à toi ?

— Tu as salé l’eau ? demanda Bijou en indiquant la cuisinière du menton.

— J’allais le faire », dis-je, et je la laissai avec son poignet tendu sous l’eau froide. En attrapant le sel, je vis Gabe dans l’embrasure de la porte. Il s’éclaircit la gorge. Bijou ferma le robinet et vint se placer à mes côtés. Elle était tellement grande pour son âge, elle m’arrivait presque à l’épaule, et je sentis son coude contre le mien tandis que nous levions les yeux vers lui.

« Nathalie est chez Amico... elle a dit qu’elle nous rapporterait quelque chose à manger du restaurant. Désolé que tu aies déjà commencé, Willa. Elle a dit qu’elle voulait t’avertir.

— Oooh. » Bijou tendit la main derrière moi pour éteindre la cuisinière. « J’adore leur canard. »

Je regardai les feux. « Est-ce que je finis ça pour le mettre en réserve, ou bien... ? » Les blancs de poulet étaient encore à moitié crus, comme des organes toujours vivants dans une poêle.

« Ça me navre, mais tu ferais mieux de les jeter. On a quelque chose de prévu demain soir et puis on part ce week-end. Merci, Willa. De toute façon, ils étaient sur le point d’être périmés. »

Je vidai la casserole dans la poubelle et couvris le gâchis avec des serviettes en papier. Un, deux, trois blancs de poulets, bio et élevés en plein air. Ils auraient pu me nourrir pendant une semaine. Je n’aurais pas dû demander à Gabe – Nathalie m’aurait fait une autre réponse. La plupart du temps quand nous préparions le dîner, Bijou me racontait combien Nathalie était douée pour cuisiner ceci, comment la mère de Nathalie lui avait appris à faire cela.

« Est-ce que tes parents cuisinaient souvent ? » m’avait demandé Nathalie une fois où j’avais laissé le couvercle sur une casserole d’eau bouillante qui avait débordé sur la cuisinière. Elle était de bonne humeur ce jour-là et l’avait dit en plaisantant, pas comme la fois où je n’avais pas mis suffisamment de chapelure dans les boulettes de viande et qu’elle avait sourcillé en voyant leurs formes molles.

« Ma mère travaillait », avais-je répondu, le dos tourné, tout en froissant une serviette en papier dans la poubelle. Nathalie avait murmuré quelque chose avec tact et nous avions évité ce qui trônait en évidence sur le comptoir : des preuves de la propre carrière de Nathalie, des piles de notes, de classeurs et de dossiers sur lesquels elle travaillait avant de voir le couvercle trembler.

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