Une fenêtre sur Tribeca
9 - New York, 2013
9
New York, 2013
« Le Pain Quotidien ? Au Bon Pain ? Pret À Manger ? Rien qui ait un nom français ? Que dirais-tu de Chipotle ? » J’essayais de pousser Bijou à choisir un endroit où déjeuner. « Burger King ? » Ses sourcils se haussèrent. « Es-tu déjà allée ne serait-ce qu’une fois chez Burger King ? »
Bijou avait une demi-journée de libre pour cause de conseil de classe. Emmène-la manger quelque part et visiter un musée ou autre, m’avait écrit Nathalie par SMS. Tu as toujours ma carte de crédit, n’est-ce pas ? J’adorais quand Nathalie ne me donnait pas trop de directives, quand j’avais carte blanche pour jouer à la poupée. J’étais arrivée en avance pour chercher Bijou et je faisais défiler les infos sur mon téléphone. Chaque jour, de plus en plus de choses affreuses se produisaient : des enfants disparaissaient, des maisons étaient cambriolées, des gens étaient tués, dans des accidents sur des chantiers de construction, par des voitures qui déviaient de leur trajectoire ou par la police. Quand Bijou sortit, je me sentais d’humeur nerveuse, protectrice. J’avais regardé la tresse rentrée dans sa veste et songé qu’être mère devait être terriblement éprouvant. J’avais retiré la natte de son col avec douceur et je lui avais demandé où elle voulait aller.
« Je ne veux pas décider du déjeuner tant que je ne sais pas ce qu’on fera après le déjeuner », dit-elle, et je retombai dans mon irritation à son égard. Ces tragédies ne se produisaient jamais dans son monde pastel capitonné. Nous étions appuyées contre le mur de briques de l’école tandis que ses amies sortaient avec leur nounou ou leur mère et nous saluaient de la main. Au coin de la rue, un flic s’agenouilla pour ramasser un surligneur qu’une élève avait fait tomber. C’était mercredi, le jour libre dans l’emploi du temps extrascolaire de Bijou.
« Je sais ! dit-elle. J’ai vraiment envie d’aller au jardin botanique. Celui du Bronx.
— On ne va pas aller dans le Bronx, dis-je. Ça nous prendrait deux heures en train.
— Celui de Brooklyn, alors ! dit-elle d’un ton suppliant. Ma prof d’arts plastiques m’en a parlé. Je n’y suis jamais allée.
— C’est loin aussi, Bee, dis-je. Je ne sais pas si on en aurait le temps.
— On n’a qu’à vérifier sur ton téléphone, suggéra-t-elle. Je ne pense pas que ce soit si loin que ça. C’est pas sur la ligne 2/3 ? »
Sans regarder, je savais qu’elle avait raison. Cela prendrait trente minutes en train. « Il fait un peu froid pour être au jardin, dis-je. Ta mère a suggéré qu’on aille visiter un musée. Et si on allait au New Museum ? Il y a une sculpture de rose géante devant l’entrée ce mois-ci. Ce sera encore mieux que le jardin. Et il y fera plus chaud. En plus... c’est juste à côté de ce café que tu adores ! Chez Lila.
— C’est toi qui adores Chez Lila, dit-elle.
— Tu l’aimes aussi, ne mens pas. Tu n’as pas aimé le chocolat chaud épicé avec la grosse guimauve ?
— Bon, d’accord, dit-elle. Seulement si je peux en prendre un. »
Je soufflai, soulagée. « Bien sûr que tu peux, dis-je.
— Sans doute que maman, genre, te tuerait, si tu m’emmenais dans un Burger King, dit-elle nonchalamment alors que nous traversions la rue.
— Ah bon, elle ferait ça ?
— Est-ce que ta mère t’autorisait à manger au Burger King ?
— Oui, mais toutes les mères le faisaient, dis-je. Ça ne va pas te tuer, pas littéralement.
— Je crois que c’est plutôt que ça te tue lentement, dit-elle. Le fast-food.
— Tu as toujours été difficile avec l’alimentation ?
— Je ne suis pas difficile ! Je mange de tout.
— Tout ce qui est cher. »
Elle donna un coup de pied dans un caillou avec sa basket. « J’aime les céréales du petit déjeuner », dit-elle.
Chez Lila était un minuscule café dans une rue latérale de Soho, avec des tables noires bancales posées sur un sol carrelé. Elles étaient inconfortables mais reproduisaient une sorte d’ambiance chic parisienne. Chaque fois que nous y allions, nous prenions toutes les deux le sandwich au saumon. Il était servi dans d’épaisses tranches de pain aux céréales avec de la mayonnaise qu’ils appelaient aïoli et des rondelles de tomates d’où giclaient des graines. Le saumon était poché, cuisson qui plaisait à Bijou et contre laquelle je protestais parce qu’il fallait enlever la peau scintillante gris anthracite.
« Tu trouves vraiment que je suis difficile ? demanda Bijou en buvant son chocolat chaud.
— Non, je plaisantais, dis-je. Disons plutôt que tu as un palais sophistiqué.
— Tu sais que j’aurai un restaurant un jour, non ?
— Je l’ignorais. Mais je suis sûre que tu en auras un. » C’était vrai, j’étais persuadée que cela arriverait un jour. À la fin du repas, la vacuité de l’après-midi s’étendit devant nous. Je donnai à Bijou le petit chocolat qui accompagnait l’addition. Le soleil entrait à flots par les fenêtres, les ombres des plantes suspendues tremblaient sur le sol. J’étais payée en heures supplémentaires ce jour-là. « On pourrait peut-être aller au jardin la semaine prochaine, dis-je généreusement. On va au musée ? »
*
Je savais que visiter les musées était un luxe dont je pouvais enfin jouir puisqu’ils étaient à proximité et que j’en avais le temps, mais je commençais à m’en lasser. Les peintures finissaient toutes par se confondre. J’aurais aimé que quelqu’un me dise ce que je devais voir en chacune. Bijou aimait prendre l’ascenseur jusqu’au dernier étage puis redescendre à pied. Ce musée-là était petit, donc je savais que nous n’allions pas y rester très longtemps. Alors que j’étais à la traîne derrière la tresse et la veste de Bijou, son sac à dos en bandoulière sur mon épaule, mes tempes se mirent à battre et mon estomac à s’ouvrir, gronder, tanguer. Je me demandai si cette sensation était authentique ou si je la provoquais par ennui, simplement en me focalisant trop sur ce que je ressentais. Je me méfiais de moi-même à ce point : je ne croyais à mon ressenti que s’il était confirmé par quelqu’un d’autre. Je vais sans doute bien, me dis-je. Je m’assis sur une banquette pour m’y reposer un instant, jusqu’à ce que j’arrive à penser à autre chose. Quelques minutes plus tard, Bijou courut jusqu’à moi.
« Je crois que je vais être malade », dit-elle.
Je la regardai dans les yeux et vis mon reflet dans ses pupilles. « Je crois que moi aussi. »
Je me félicitai que nous soyons allées au musée tandis que nous nous précipitions dans les grandes toilettes propres. Je m’agenouillai sur le sol, sentis le marbre froid à travers mon jean, et le déjeuner se déversa de ma bouche. À côté de moi se trouvaient les chaussures d’école de Bijou ; elle n’était pas agenouillée. Nathalie allait me tuer. Mon estomac se vidait et se soulevait, et de chaudes larmes tombaient du coin de mes yeux.
Je pensai à ce qui se passerait à l’appartement. Nathalie me surprenait parfois par sa façon de réagir à certaines choses. On voyait à chaque petit détail qu’elle était une personne impeccable et posée : ses cheveux qui restaient lisses et brillants à tout moment de la journée, son énorme bague de fiançailles qui glissait très légèrement vers la gauche, ses vêtements qui lui allaient toujours parfaitement, comme si elle avait fait ajuster chaque tee-shirt et cardigan à sa silhouette, et qui n’étaient jamais froissés, même quand elle passait des heures assise les jambes croisées. Mais d’un autre côté, il lui arrivait de se pencher vers Bijou pour retirer une saleté de ses yeux avec son petit doigt, de prendre un mouchoir et de racler au fond des narines de Bijou, de mélanger du bœuf haché avec ses mains plongées jusqu’aux poignets dans un bol en inox. Elle était mère, et les mères se salissent les mains avec leurs enfants. Je savais cela. Elle laissait passer certaines choses, mais je ne savais jamais ce qui allait dépasser les bornes. Elle n’était pas contente de moi ces derniers temps. J’avais été en retard pour récupérer Bijou la semaine précédente parce que j’étais restée coincée dans le métro. J’avais brûlé le pain de viande de dinde quelques jours plus tôt. J’avais cassé un verre à eau la veille : il m’avait échappé des mains, comme si mes doigts avaient été huilés, et s’était brisé en une dizaine de morceaux sur le sol de la cuisine. Et maintenant... ça.
*
Il me vint l’idée incongrue de partir avant que Nathalie ne soit de retour à la maison, pour ne pas avoir à lui faire face. Peut-être que Gabe rentrerait plus tôt de son déplacement professionnel et me renverrait chez moi. Après avoir pris un taxi pour rentrer à l’appartement et avoir mis Bijou au lit, je m’assis sur le canapé, nerveuse, dans l’attente du retour de Nathalie. Quand l’ascenseur se fit entendre, je me levai. Nathalie sourit d’un air distant tandis qu’elle entrait, déboutonnait sa veste, ôtait délicatement ses chaussures à talons. Peut-être pouvais-je ne rien dire, pensai-je avec espoir, peut-être pouvais-je prétendre que Bijou était simplement fatiguée et m’éclipser avant qu’elle ne s’aperçoive que quelque chose ne tournait pas rond. Mais avant de perdre mon sang-froid, je lui dis : « Je crois que nous, euh... je crois que nous avons peut-être eu une intoxication alimentaire.
— Une intoxication alimentaire ? Qu’est-ce que tu lui as donné à manger à déjeuner ? »
Mon estomac recommença à se soulever sous ma cage thoracique et je dus me détourner pour rejoindre la salle de bain la plus proche. J’eus un haut-le-cœur dans les toilettes avant de pouvoir ouvrir le lavabo pour masquer le bruit. Après avoir tiré la chasse d’eau, je regardai mes bras puis mon reflet dans le miroir ; j’étais prise de sueurs froides qui recouvraient mon corps d’une pellicule épaisse de transpiration. Je m’essuyai les bras avec la délicate serviette blanche accrochée près du lavabo et j’envisageai un instant de la jeter à la poubelle. J’entendis Nathalie appeler Bijou et ouvrir la porte de sa chambre. Je pris un moment pour me passer de l’eau sur la figure et m’essuyer. J’avais l’air d’une zombie, les traits creusés.
« Qu’est-ce que Willa t’a donné à déjeuner ? » demandait Nathalie à Bijou, en remontant le bord de la couette jusqu’à son menton.
« Euh, Nathalie, dis-je depuis la porte de la chambre de Bijou. Je peux partir si tu veux. Je crois que tu voulais que je reste seulement jusqu’à cinq heures aujourd’hui, n’est-ce pas ?
— D’accord. Laisse-moi te payer le taxi, je pense que tu ne devrais pas prendre le métro. Enfin... » Nathalie leva les yeux vers moi. « Est-ce que ta colocataire est à la maison ?
— Sans doute pas », dis-je.
Bijou rejeta la couette en marmonnant qu’elle avait trop chaud. Nathalie se pencha sur ses jambes et retira ses chaussettes, une à une, et les roula en boule chaude et humide qu’elle serra fermement dans son poing. Puis ses yeux se posèrent de nouveau sur moi, ma peau couverte de sueur, et tout mon corps vibra d’envie, d’un désir dont j’ignorais le nom.
« Tu devrais rester, Willa, dit-elle. Tu n’as pas l’air d’aller très bien, et je ne voudrais pas que tu sois toute seule si ton état s’aggrave. Tu peux dormir dans la chambre d’amis. »
Ma gorge s’ouvrit, puis se referma, comme une fleur qui éclôt précocement, puis se souvient soudain du gel.
« Reste, Willa, dit Bijou. C’est plus sûr. » J’avais l’habitude d’entendre Bijou parler de sécurité lorsqu’il s’agissait de couteaux, de s’accrocher aux barres du métro ou de viande pas assez cuite, mais pas à mon sujet.
La chambre d’amis était aménagée avec un lit et un canapé. Bijou m’y accompagna et s’étendit sur ce dernier. « Je vais m’allonger un peu ici », dit-elle. Je m’assis sur le lit. Nathalie entra et me donna des vêtements de rechange – de sa propre garde-robe. « Ces vêtements seront peut-être plus confortables pour toi », dit-elle. Je les tins dans mes mains : un pantalon de pyjama rayé blanc et bleu, en jersey de coton doux, avec un petit cordon blanc ; un tee-shirt blanc uni ; un sweat-shirt gris à fermeture éclair. « Il y a une salle de bain juste à côté où tu peux te changer. Bijou, on va se lever et donner de l’espace à Willa.
— Oh, il n’y a pas de problème, dis-je rapidement. Elle peut rester si elle le souhaite. » Je serrai encore plus fort le pyjama, comme si elle risquait de me le reprendre.
« Je serai juste à côté. Je repasserai vous voir », dit Nathalie. Vous, c’est-à-dire nous deux.
*
Quand je ressortis de la salle de bain, Nathalie était assise sur le lit et regardait Bijou dormir sur le canapé. Elle avait posé un linge sur son front. « Je ne veux pas la déplacer, dit-elle. Elle devrait dormir autant que possible. Comment vas-tu ? Ça avait l’air douloureux. Viens t’allonger. Je vais m’occuper de toi aussi. » Elle avait apporté un bol d’eau, elle y trempa un gant de toilette qu’elle plia ensuite sur mon front. Le froid parut bénit, tant il procurait un soulagement inouï. « C’est dur d’être seule quand on est malade, dit-elle. Je suis heureuse que tu sois restée. » Sa voix était légère, suave, comme je ne l’avais jamais entendue auparavant. Qui était cette Nathalie ?
En levant les yeux vers elle, je songeai à ma mère. Je me souvins de mon enfance, avant Ray, de ma mère qui me laissait passer toute la journée dans son lit quand j’étais malade, qui allumait la télé, m’apportait de la soupe et passait ses mains sur tout mon corps, pour examiner les ganglions de mon cou, appuyer doucement sur mes tempes et vérifier mon front. « Tu ne vas pas tomber malade ? lui demandais-je. Comment c’est possible que tu ne tombes pas malade ?
— Je suis ta mère », disait-elle, comme si c’était une croix qu’elle brandissait devant son corps, une guirlande d’ail enroulée autour de son cou.
Nathalie me laissa la compresse sur le front. À un moment donné, Bijou monta dans le lit. C’était un grand lit pour deux et son corps était loin du mien. Nous nous endormîmes ainsi. La nuit se fit plus noire. Les draps étaient si doux à l’intérieur de ce haut lit au bois verni. J’étendis mes bras comme je le faisais habituellement, et quand mon bras gauche tomba sur le côté, il pendit luxueusement dans le vide. J’avais l’habitude de me cogner les jointures des doigts sur le sol. Je me demande d’où vient ce lit, pensai-je, puis je sombrai dans un sommeil poisseux comme la mélasse. J’entendis Nathalie ouvrir puis refermer la porte, mais au lieu d’en éprouver du dérangement, je plongeai plus profondément encore dans le sommeil chaque fois qu’elle passa nous voir.
*
Peut-être que je n’étais pas une bonne nounou. Je pensais à peine à Bijou. Je la revoyais soudain toute moite, la peau d’une teinte légèrement bleutée, les billes de ses yeux de marbre qui se veinaient de rouge, mais était-ce là son apparence réelle ou celle qu’elle prenait dans mon rêve, toutes les deux submergées par la même vague de fièvre ? Quand je commençai à me sentir mieux, je me rendis compte que je ne m’étais pas inquiétée pour Bijou, pas comme j’aurais dû le faire, en tant que personne rémunérée pour prendre soin d’elle. J’avais pensé à moi-même, au fait que tout cela était ma faute, parce que j’avais choisi le lieu du déjeuner et que j’allais rentrer seule chez moi en métro, monter à bord d’une ligne branlante et crissante, au fait que j’aurais voulu avoir une mère chez qui m’en retourner. Mais Nathalie m’avait demandé de rester. Et ensuite je n’avais pensé qu’à elle.
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