Une fenêtre sur Tribeca
18 - New York, 2013
18
New York, 2013
La veille du réveillon de Noël, l’ascenseur s’ouvrit sur James qui avait les bras pleins d’hortensias. Il les transféra dans les miens, délicatement, et je tins les bouquets comme si c’étaient des bébés. Je le remerciais à mi-voix quand Nathalie arriva.
« Les voilà, dit-elle. Je voulais qu’ils soient livrés demain, mais les fleuristes étaient complets depuis des semaines pour une livraison pendant les fêtes. Espérons que ceux-ci tiendront le coup. » Elle s’approcha de moi et se pencha pour les inspecter.
« Je n’avais jamais vu d’hortensias rouges, dis-je.
— Oui, des hortensias, comment le sais-tu ? Les rouges sont parfois difficiles à trouver. Je me disais qu’ils iraient bien avec l’esprit de Noël, mais j’ai un faible pour les blancs. » Elle tira sur un des bouquets dans mes bras et je le décalai afin qu’elle puisse mieux le voir. « Bien que celui-ci semble presque fané ! Ils ont intérêt à survivre jusqu’à demain. »
Elle toucha quelques pétales sans ménagements et, d’instinct, j’éloignai légèrement mes bras, comme si elle était trop près de la poupée que je berçais. « Je vais les mettre dans l’eau si tu veux ? proposai-je.
— Ce serait super, Willa, dit-elle en resserrant sa queue-de-cheval avant de s’en aller. Prends les vases carrés. Troisième étagère. Quand tu auras fini, je les arroserai. »
Dans la cuisine, je remplis la bouilloire et la mis à chauffer sur la cuisinière. Je déposai les trois bouquets devant moi sur l’îlot central, deux blancs et un rouge. Les hortensias étaient si ronds et généreux, comme des pompons ou un glaçage de cupcakes. Je les sortis de leur enveloppe de papier et dénouai les ficelles qui les retenaient pour les étaler devant moi comme des légumes que je devais couper en dés. Je taillai en biais le bas de leur tige, dont l’intérieur tendre et pâle suinta. Hissée sur la pointe des pieds, je sortis les vases carrés et les remplis d’eau froide à l’évier. Une fois la bouilloire arrivée à ébullition, je versai cette eau chaude dans un bol large et peu profond et j’y trempai les tiges. Au bout de trente secondes, les fleurs prirent place dans leurs vases. Je jetai les chutes, ainsi que le papier et le plastique qui avaient accompagné les bouquets, nettoyai le bol que j’avais utilisé pour l’eau chaude. Je laissai les vases sur l’îlot central. J’espérais que cette astuce, apprise des années plus tôt, fonctionnait toujours. J’avais procédé avec beaucoup de soin, mais j’en éprouvais de l’embarras et j’étais contente que personne n’ait vu mon petit rituel. En m’en retournant vers ma chambre, je vis James remonter pour déposer une livraison du pressing pour Nathalie. Je lui adressai un sourire en espérant qu’il en comprenne le sens, quelque chose comme : Cela ne s’arrête jamais avec eux, n’est-ce pas ? Même si parfois je souhaitais justement n’en voir jamais la fin. Je retournai dans ma chambre et, tout en passant en revue les vêtements en ma possession, je me demandai ce que Nathalie porterait le lendemain. La chambre avait un grand placard profond que mes affaires ne pouvaient pas remplir. Ceux de mes derniers appartements étaient si petits et étroits que je m’étais débarrassée de certaines choses pour faire de la place. Je voyais leur absence comme des membres fantômes, cette robe que j’avais vendue dans une friperie caritative, ce pull à col roulé que j’avais donné à Lucy. Je n’avais pas de robe d’hiver à la fois élégante et décontractée à enfiler, mais je ne travaillais pas ce jour-là et il y avait une kyrielle de magasins à proximité.
Une vendeuse blonde avec un chapeau couleur poil de chameau m’accueillit lorsque j’entrai dans l’un d’eux. « Bonjour ! dit-elle gaiement. Avez-vous besoin d’aide ? »
Je commençai à regarder le portant le plus proche. « Je cherche une tenue pour un dîner prévu demain. » J’avais tellement perdu l’habitude de parler à des gens nouveaux qu’échanger quelques mots avec la vendeuse me rendait nerveuse.
« C’est pour un dîner chic ? » demanda-t-elle en se levant de derrière son comptoir, et je secouai la tête. « Vous habitez le quartier ? »
Je tâtais le tissu des robes que j’examinais. « Oui oui, dis-je. À côté, sur Watts Street. » J’éprouvai une pointe d’autosatisfaction. Je savais que cela renvoyait une image qui n’était pas vraie. Si j’étais aussi jeune et que je vivais sur Watts Street, alors je pouvais me permettre d’acheter n’importe quoi dans la boutique : la veste en cuir ultra-douce que j’avais caressée, le pull infiniment long en alpaga accroché dans la vitrine.
Je pris une robe et la tins devant moi. « Je peux essayer celle-ci ?
— Nous les avons mises en solde parce que nous recevrons une nouvelle livraison la semaine prochaine, mais c’est vraiment une bonne affaire, dit la vendeuse en me conduisant à la cabine d’essayage. J’adore le col. »
Je l’essayai derrière un rideau de velours. C’était une robe lie-de-vin avec des manches jusqu’aux poignets, des triangles crème démesurés en guise de col et une jupe évasée qui arrivait à quelques centimètres au-dessus des genoux. Elle me rajeunissait, me donnait un air ado, mais d’une manière qui, selon moi, prouvait que je n’en étais plus une, que j’étais une adulte qui s’amuse à se déguiser. Je réglai avec ma carte bancaire et je refis le tour du quartier à pied, le sac violine suspendu à mon poignet comme une enseigne.
Je pris l’ascenseur et quand les portes s’ouvrirent je fus accueillie par un tumulte de voix. La sœur de Nathalie vivait dans le Connecticut. De temps en temps, ses enfants faisaient leur apparition dans l’appartement et Nathalie me disait : « Ils avaient rendez-vous avec leur allergologue et Lillian les a déposés ici pour quelques heures, pour voir Bijou », ou quelque remarque désinvolte et agaçante de ce style. Et je me retrouvais avec trois enfants qui levaient les yeux vers moi et me dévisageaient.
« Willa ! cria Nathalie. Ah, Dieu merci, tu es de retour. Ça ne t’ennuie pas ? Lillian et Ben étaient là à l’instant. Ils vont chez la famille de Ben ce soir et je ne savais pas qu’ils seraient là aujourd’hui. Ils ont demandé si on pouvait garder Noah et Luke une ou deux heures, mais je dois filer à un rendez-vous dans un café et Lillian reviendra bientôt les chercher. Elle a parlé d’une urgence-cadeau de dernière minute. » Elle avait ses chaussures aux pieds et son manteau noué autour de la taille, et tout en me parlant elle passa devant moi pour se diriger jusqu’à l’ascenseur, son doigt planant au-dessus du bouton. « Tu as besoin que je reste ? »
Je secouai la tête. Elle appuya sur le bouton de l’ascenseur. « Ah, j’adore cette boutique », dit-elle en désignant du doigt mon sac de shopping tandis que les portes se refermaient. Que s’était-il passé ? Je n’étais même pas censée travailler ce jour-là.
Noah et Luke avaient huit et neuf ans et je n’arrivais pas à les distinguer. Ils étaient maigres et il y avait chez eux quelque chose de sournois. Lors de leur dernière visite, ils avaient étiré les coins de leurs yeux avec leurs doigts et m’avaient dit qu’eux aussi étaient chinois. Nous étions tous assis pour dîner. « Les garçons ! » avait dit Lillian. Puis le dîner s’était déroulé dans une ambiance un peu embarrassée et il n’en avait plus été question.
« Bon, on regarde un film ? » proposai-je.
*
J’essayais de me retrouver un moment seule avec Nathalie depuis que Lillian était repartie la veille. Finalement, quelques heures avant le dîner du réveillon de Noël, je m’apprêtai à entrer dans la cuisine quand elle en sortit.
« Nathalie, dis-je. Je voulais te dire. Quelque chose s’est passé quand Noah et Luke étaient là. Ils étaient, euh... ils ne m’écoutaient pas. »
Nathalie jeta un coup d’œil à sa fine montre en argent. « Ils n’écoutent jamais, n’est-ce pas ?
— Oui, enfin, j’essayais de ranger le salon, ils avaient jeté les oreillers partout en regardant un film. Ils... bon, je suppose que c’était Noah, pas Luke. Noah m’a tapé sur le derrière quand je suis passée devant lui, et j’ai pensé que c’était déplacé. » Dire le mot derrière à Nathalie semblait si juvénile que c’était presque lui faire affront. J’avais déjà passé en revue mon choix de mots, mais il ne semblait pas y avoir de meilleure option.
Elle cligna des yeux une fois. « Oh, je suis sûr qu’il ne pensait pas à mal, mais je ne manquerai pas de dire à Lillian qu’il n’est pas convenable qu’il touche qui que ce soit de la sorte, que ce n’est pas une conduite acceptable. » Elle baissa la voix. « Lillian peut se montrer un peu laxiste en matière d’éducation. Une fois, Luke a tiré si fort sur la manche de Bijou qu’elle a failli se déchirer ! Bon, ça a seulement étiré sa chemise, mais Bijou était quand même contrariée. Après ça, je ne les ai pas reçus à la maison pendant des mois. » Nathalie secoua la tête tout en rajustant ses manches. « Lillian a toujours été un peu égocentrique. Bon, merci de me l’avoir dit, Willa, je transmettrai, et je suis vraiment désolée que tu aies été confrontée à leur mauvais comportement. Je me dis toujours que, Dieu merci, Bijou est un vrai petit ange. » Elle tendit la main pour me tapoter le bras, puis elle tourna les talons en direction de la cuisine, même si elle venait d’en sortir. J’eus l’impression qu’elle m’avait donné congé, alors je pris mon écharpe, mon chapeau et ma veste et je montai dans l’ascenseur.
Au café de l’autre côté de la rue, je m’assis et réchauffai mes mains autour de ma tasse. Au moins, je le lui ai dit, pensai-je. Enfin, ils n’ont que neuf ans, donc je suppose que c’était, genre, un truc de gamin. Je ne savais pas pourquoi je l’avais raconté à Nathalie, ni ce que j’avais attendu d’elle.
Nous avions regardé un film que j’avais déjà vu dix fois avec Bijou. J’avais ma combine pour mettre des films quand elle recevait des amies. Elles s’énervaient si je n’étais pas avec elles du début à la fin, alors je restais pendant la première demi-heure. C’était le temps nécessaire pour qu’elles soient calmées par l’écran. Ensuite, je m’esquivais sans faire de bruit, j’allais à la cuisine, je prenais quelque chose à boire ou à grignoter, et je me rasseyais à la table de la salle à manger où je pouvais passer du temps en paix sur mon téléphone. Je pouvais toujours garder un œil sur elles, mais elles ne pouvaient pas me voir sans tourner la tête. Ce jour-là, je m’étais levée doucement et Luke m’avait demandé si je pouvais lui apporter du jus. D’accord, m’étais-je dit. « Orange ou pomme ? » avais-je même demandé, comme une parfaite baby-sitter. Noah en avait réclamé aussi. Je leur avais apporté deux verres de jus de pomme que j’avais posés sur la table basse. « Tu bloques l’écran ! » avaient-ils crié. « Hum, ne me remerciez surtout pas pour le jus », avais-je rétorqué. Je m’étais rassise à la table. La température était trop élevée. J’étais allée baisser le chauffage au tableau de commande près de l’ascenseur. Et quand j’étais passée derrière le canapé pour retourner dans la salle à manger, Noah avait tourné la tête et m’avait donné une tape sur le postérieur. Il m’avait ensuite souri avec malice. « Assieds-toi et regarde le film, avait-il dit. Tu rates tout. » Je me souvenais avec embarras de sa façon de me parler, de son assurance, de sa colère. Il n’avait même pas dix ans et pourtant j’avais eu peur.
*
Après avoir fini mon café, je me glissai discrètement dans l’ascenseur et me cachai dans ma chambre jusqu’au dîner. J’avais l’impression que c’était moi qui avais fait quelque chose de mal, l’impression qu’il fallait que j’évite Nathalie. J’attendis sur mon lit jusqu’à ce que j’entende monter l’ascenseur, puis j’attachai le dernier bouton au niveau de la nuque et je sortis.
« Oh, que tu es jolie ! J’adore cette robe, dit Nathalie en se retournant. Willa, je te présente la sœur de Gabe, Deirdre, et son mari, Paul. Deirdre et Paul, voici Willa.
— Et voici Tommy », dit Deirdre en poussant devant elle un adolescent dont les cheveux, coupés ras et d’un blond sale, brillaient légèrement à la lumière mais semblaient ternes dans l’ombre. J’apercevais les lignes du tee-shirt à tête de mort qu’il portait sous sa chemise bleue repassée. Bijou approcha derrière moi, lui dit bonjour, puis elle me tira par le bras pour m’éloigner, un peu plus énergiquement que nécessaire.
« Euh, aïe, lui dis-je en dégageant mon bras.
— Maman n’a pas préparé d’apéritif de bienvenue, dit-elle.
— C’est donc une situation de crise. »
Bijou me lança un regard dédaigneux. « Ouah, du rouge à lèvres », dit-elle en croisant les bras.
Je lui fis signe de continuer à marcher. « C’est bon, c’est bon.
— Nana avait l’habitude de préparer un apéritif de bienvenue à Noël.
— Est-ce qu’elle vient ? » demandai-je.
Bijou me regarda. « Nana ? Elle est morte il y a deux ans.
— Oh, je suis désolée », dis-je, le visage empourpré. Comment avais-je pu ne pas remarquer qu’ils parlaient d’elle au passé ?
« Donc on doit le préparer », dit-elle en me conduisant à la cuisine, dont les portes vitrées étaient fermées, la pièce emplie de vapeur et d’arômes.
« Qu’est-ce que ta mère prépare pour le dîner ? demandai-je. Dinde, jambon ou autre ?
— Filet mignon de porc. Ce rouge à lèvres est vraiment foncé, dit-elle. Mais ça te donne un air sérieux que j’aime bien. » Je posai mon index sur ma lèvre inférieure.
Elle ouvrit le frigo et commença à en réorganiser le contenu. Je me glissai sur un tabouret et je l’observai, le menton dans la main. La cuisine semblait trop encombrée pour qu’on s’y meuve librement : trois des quatre feux étaient allumés, le four était plein, il y avait des planches à découper et des couteaux éparpillés. Je commençai à ranger ce que j’avais à portée de main, une écumoire, une spatule et la tasse à café de Nathalie – qui contenait une dernière gorgée de vin rouge. Bijou posa devant moi une brique de jus de pomme.
« On va chauffer ça et mettre des bâtons de cannelle dedans, comme des petites pailles. »
J’obéis. Je sortis une casserole en inox et elle y versa le jus. J’allumai le dernier brûleur de la cuisinière et elle me fit signe de prendre les tasses du haut, pas celles de tous les jours, mais celles du service en porcelaine enjolivées d’un A. Je les posai sur le comptoir, à portée de main pour elle, et elle me fit signe de remuer le jus pendant qu’elle les disposait sur deux plateaux. Elle se mit à genoux et plongea les mains dans le placard pour en sortir une boîte de bâtons de cannelle. Un dans chaque tasse et deux à touiller dans le cidre. Elle mit son petit doigt dans la casserole et me fit signe de verser le liquide fumant. Bijou surveilla mon geste, un torchon à la main. Ce n’est que lorsque je fus certaine que je n’en avais pas renversé que je la fusillai du regard pour son attitude.
« C’est quoi, tout ça ? » demanda Nathalie en fermant les portes vitrées derrière elle et en attrapant le tablier sur le comptoir. Bijou disposait les bâtons de cannelle pour qu’ils soient tous positionnés de la même façon, et elle ne répondit pas.
« Un apéritif de bienvenue ? dis-je.
— Mouais, tu es sûre, Bee ? Un apéritif de bienvenue ? D’accord, c’est gentil. Ça plaira à tout le monde. Est-ce que tu peux finir ?
— Maman, regarde, on a terminé. » Bijou prit un plateau et me le tendit. Le plateau dans les mains, je me sentis comme une parfaite employée de maison, un moment éclairant alors que je me tenais là dans ma robe à col en dentelle. Nathalie désigna la table du menton. « Tu peux poser ça là-bas, Willa », dit-elle, puis elle sortit.
« Tiens donc, voyez qui a finalement décidé de se joindre à nous », entendis-je Nathalie dire à l’arrivée de son frère. Il garda ses chaussures en entrant pour la serrer dans ses bras. Ses cheveux étaient beaucoup plus clairs que ceux de Nathalie, blonds comme ceux de Bijou. Il paraissait jeune. Une semaine plus tôt, Bijou m’avait dit qu’il avait vingt-huit ans. Nathalie avait dix ou douze ans de plus que moi, mais c’était suffisant pour faire d’elle l’adulte et moi l’enfant. J’étais troublée par la perspective de me trouver en compagnie d’une personne d’à peu près mon âge. Je me penchai et chuchotai à Bijou de me rappeler son nom. Elle me répondit avant de se précipiter vers lui, en criant : « Oncle Ethan ! »
Nathalie lui faisait signe d’ôter ses chaussures et je le vis lever les mains comme s’il était agressé. Je suivis Bijou au salon, où elle s’était arrêtée et attendait qu’il vienne la saluer. Tandis que Nathalie se dirigeait vers Deirdre, il se tourna vers nous.
« Je te présente mon amie Willa », dit Bijou. Je rougis en arrivant derrière elle.
« La fameuse Willa », dit-il. Il y avait une pointe de moquerie dans sa façon de prononcer ces mots, et je lui souris d’un air gêné.
« Enchantée, dis-je.
— Où est-ce qu’on met les manteaux déjà ? » Il me regarda droit dans les yeux et sa question resta en suspens entre nous.
« Oh, dans ce placard. » Je désignai l’endroit derrière son épaule. Il tenait sa veste pliée sur ses bras et me la tendit d’une main. Je la regardai et, sans le vouloir, ma main se leva promptement pour rencontrer la sienne. Il rit.
« Je plaisante », dit-il en rangeant lui-même sa veste. Mon visage s’empourpra et j’allais me détourner. « Attends, dit-il. Willa quoi ?
— Chen, répondis-je.
— Non. Quelle Willa a inspiré ton prénom ? »
Je le dévisageai. Ce n’était pas du tout ce qu’il avait demandé.
« Par exemple, Willa Cather ? dit-il. Ou Willa, la nouvelle de Stephen King ?
— Ah, dis-je. Cather. Ma mère l’aimait bien quand elle était étudiante. »
C’était une information nichée dans les profondeurs de mon cerveau. J’avais l’impression d’avoir juré à l’intérieur de l’appartement : je n’avais jamais évoqué ma mère avec eux sans y être invitée. « Je vais aller chercher un pull », dis-je. J’allai m’asseoir dix secondes sur mon lit et pris un cardigan même si le chauffage était allumé. Je savais que la mère de Nathalie avait vécu dans cette pièce et je regardai autour de moi avec circonspection. Je me sentais tellement bête de ne pas avoir compris qu’elle n’était plus en vie. Cela crevait-il les yeux ? Je ne m’étais jamais demandé pourquoi je ne l’avais pas vue en chair et en os. J’étais habituée à ce que la famille soit une sorte d’abstraction.
*
Quand je revins dans la salle, tout le monde avait changé de place. Bijou apporta une tasse d’apéritif à Ethan qui se dirigea vers la desserte d’alcool pour y ajouter un trait de whisky. Il laissa la bouteille débouchonnée et retourna là où Bijou l’attendait, à côté de Gabe. Nathalie et Deirdre étaient dans la cuisine, tandis que Tom et Paul regardaient le paysage par la fenêtre du fond, ce dernier lui désignant quelque chose du doigt. J’avais l’impression d’être à une fête, d’être à l’école, avec plein de groupes autour de moi, sans savoir lequel rejoindre. Lequel était le plus sûr ? Je me sentais trop timide pour aller jusqu’à Bijou alors qu’elle était en compagnie de Gabe et d’Ethan. Je sentis ce dernier me jeter un rapide coup d’œil, puis il se pencha vers Gabe pour lui glisser un mot. Gabe regardait droit devant lui et fronça les sourcils en l’écoutant. Je replaçai mes cheveux derrière mon oreille et me dirigeai vers la cuisine pour voir si Nathalie avait besoin d’aide. En chemin, je revissai le bouchon de la bouteille de whisky et pris un bol vide dans lequel ne restait que le sel des amandes Marcona qui avait toutes été mangées. Je laissai le pull que j’avais pris dans ma chambre sur le bras du canapé.
« Est-ce que j’apporte d’autres amandes ? » demandai-je alors que j’ouvrais la porte de la main gauche tout en levant le bol de l’autre. Je poussai la porte avec ma hanche, reconnus mon besoin impérieux de paraître décontractée, de dire : Moi aussi j’habite ici. Ce besoin se mélangeait à mon désir d’avoir une tâche à accomplir, de pouvoir m’abriter derrière l’excuse d’être au travail. Deirdre n’avait pas quitté Nathalie d’une semelle, offrait quelque suggestion, et je voyais les rides au coin de la bouche de Nathalie se creuser alors qu’elle serrait la mâchoire. Je voulais tellement me rendre utile.
« Il n’y en a plus ? dit-elle. Est-ce que tu sais...
— Ouaip », dis-je en mettant la main dans l’armoire et en remplissant le bol d’amandes. Elles tintèrent comme de petites pierres. « Et les olives ? » Il y en avait un bocal caché derrière les épices, des olives Castelvetrano, les seules qu’aimait Nathalie.
« Oui, Ethan adore celles-là. En fait, Deirdre, est-ce que tu pourrais les mettre sur la table près des garçons ? Willa, tu te souviens que je t’ai montré l’autre jour le genre d’assaisonnement qui plaît à Gabe ? »
Deirdre ramassa les bols, pas assez maligne pour comprendre qu’elle était bannie. Je me rapprochai de Nathalie en me demandant si elle allait me dire que tout cela n’était qu’une ruse et qu’elle était plus à l’aise en ma compagnie
« Les anchois ? ajouta-t-elle rapidement. Ils sont dans le frigo.
— Ah oui, c’est vrai, dis-je en faisant volte-face. Nous sommes huit, donc deux fois plus de vinaigrette ? » Elle hocha la tête et je fis glisser quatre anchois luisants et visqueux dans un bol en plastique. Nathalie m’avait montré comment utiliser les dents d’une fourchette pour les écraser afin d’en faire une pâte. Je hachai deux échalotes que je plaçai dans un bocal à conserve, puis j’y versai du vinaigre, saupoudrai de sel et de poivre et ajoutai les anchois. Je remis le couvercle et présentai le bocal à Nathalie. L’assaisonnement devait reposer un moment avant l’étape suivante, que je ne connaissais pas. Elle m’avait seulement appris le travail de préparation.
« Je vais finir ça avant qu’on passe à table. » Elle avait une poire à jus dans la main et un tablier roulé au-dessus des hanches, ses lèvres teintées d’un soupçon de rouge. Je repensai à la tasse que j’avais vue plus tôt et la cherchai des yeux, mais elle buvait dans un verre à vin, ceux qu’ils sortaient pour les grandes occasions.
« Est-ce que tu veux le goûter ? dit-elle. Tu aimes le vin, n’est-ce pas ? » Je hochai la tête (ne se souvenait-elle pas qu’elle m’en avait déjà offert ?) et elle prit un autre verre, mais sans pied. « Celui-ci est trop léger pour Gabe, donc je le garde pour moi. Merci d’être là. » Elle en versa dans mon verre et trinqua avec moi. « Où est-ce que... » Sa phrase resta en suspens un instant, puis elle ramena son verre devant ses lèvres. « Que fait ta famille aujourd’hui ? » demanda-t-elle.
Elle m’avait parfois posé des questions sur ma famille, mais sans assez d’attention pour vaincre ma réserve. Mon père habite ici, ma mère habite là, je ne rentre pas beaucoup à la maison. Je changeais de sujet et il était facile de la détourner des questions indiscrètes.
« Ma mère est avec la famille de mon beau-père à Long Island, je crois », dis-je. La lumière transperça le vin, dont le velouté me monta à la tête. « Je n’y vais presque jamais.
— Lillian est avec la famille de son mari, ce qui est un peu un soulagement, parce que ses enfants sont... » Elle s’arrêta un instant en se rappelant qu’elle me l’avait déjà dit, qu’elle avait balayé d’un revers de main ma complainte au sujet des enfants de sa sœur seulement quelques heures plus tôt, puis elle se mit à parler encore plus vite. « Pesants, comme tu le sais, et Jen n’est pas revenue pour Noël depuis des années, et mon père est en croisière avec sa nouvelle petite amie, dit-elle d’une voix pleine de dédain. Donc nous sommes toutes les deux abandonnées. » Je la regardai avec curiosité tout en sirotant le vin qu’elle m’avait servi. Nathalie pensait que nous étions toutes les deux abandonnées.
Elle prit une gorgée. « Je n’arrive pas à y croire... Deux ans. » J’essayai de réfléchir à la meilleure façon d’exprimer ma compassion, mais elle secoua la tête en se ressaisissant. « Bijou est ravie que tu sois ici. » Elle posa le verre de vin à côté de la cuisinière. « Moi aussi. »
J’étais trop gênée pour répondre quoi que ce soit, même si les pensées mélodramatiques se succédaient dans ma tête. Je ne voudrais être nulle part ailleurs. Je suis tellement contente que vous m’ayez invitée. En un sens, je vous aime tous ? Une minuterie sonna, Nathalie sortit les pommes de terre sans trouver les maniques, je finis mon verre de vin, et elle me renvoya de la cuisine avec un plateau de fromages. Je remarquai les hortensias, disposés autour de la pièce, épanouis et bien droits. Je regrettais de ne pas avoir dit à Nathalie ce que j’avais fait, de ne pas recevoir le mérite du second souffle des fleurs.
*
« Est-ce que tu connais la nouvelle de Stephen King ? » demanda Ethan en prenant place à côté de moi à table. Nathalie nous avait demandé de nous asseoir et j’avais été la première à m’installer. Je bougeai légèrement sur mon siège. J’avais espéré être calée entre Nathalie et Bijou. Je songeai à me lever pour aller remplir mon verre d’eau au frigo et me rasseoir à une autre place, mais dès qu’il ouvrit la bouche, les autres rappliquèrent autour de la table, chacun choisissant une chaise. Bijou se glissa sur le siège à ma droite.
« La nouvelle de Stephen King ? » Je sortis la serviette de son anneau de cristal sur l’assiette.
« Celle dont tu portes le nom, dit-il.
— Je n’ai jamais rien lu de Stephen King.
— Willa n’est pas très connue. Mais rien du tout ? Pas même Ça ? Ou Carrie ?
— J’ai vu l’adaptation cinématographique de Carrie », mentis-je. J’en savais assez sur l’intrigue : une fille seule, un seau de sang, une vengeance. J’étalai ma serviette sur mes genoux en glissant les coins sous mes cuisses.
La table était magnifiquement dressée. Je découvrais qu’elle disposait de rallonges en demi-lunes, idéales pour un festin prolongé. Elle était en bois recyclé, drapée de plusieurs nappes et chemins de table en dentelle que Nathalie avait superposés et qui laissaient entrevoir le bois ici et là. Il y avait un pichet en verre couvert de rosée, rempli d’eau, de glace et de citrons coupés en fines lamelles. Il y avait deux bouteilles de vin rouge déjà ouvertes sur la table, mais tout le monde avait un élégant verre à vin rempli à moitié d’un blanc frais, moi y compris. Ils ne me laissaient pas boire ni même m’asseoir avec eux à chaque dîner. Parfois, quand Gabe et Nathalie étaient tous les deux à la maison, ils me congédiaient en douceur en disant : « Nous n’avons besoin de rien d’autre, Willa. » Je savais que c’était à moi de me nourrir et je courais acheter un sandwich ou grignotais ce qu’il y avait dans mon mini-réfrigérateur.
Les accompagnements étaient éparpillés un peu partout sur la table : pommes de terre au romarin dans un plat en porcelaine à motifs bleu et blanc, haricots verts à la sauce tomate mitonnés dans une cocotte rouge Le Creuset. La purée de pommes de terre était amoncelée en nuages dans un grand bol blanc. Une corbeille tapissée de serviettes à carreaux regorgeait de petits pains, avec de part et d’autre des rondelles de beurre tendre dans des plats transparents. Nathalie était toujours dans la cuisine, et je la vis se pencher et allumer la lumière du four.
« Et donc, tu fais quoi dans la vie ? » demandai-je à Ethan. Je voulais parler à Deirdre, mais elle était trop loin et je ne voulais pas rester silencieuse.
« Il étudie, dit Bijou.
— Je n’ai plus qu’un semestre en doctorat, dit-il. Littérature comparée. Et j’enseigne. À Princeton. Nathalie aussi a étudié là-bas, mais j’ai de meilleures notes. »
Je regardai vers elle. Elle ne pouvait pas nous entendre.
« Tu as étudié à l’université ? »
Je hochai la tête et il continua à me regarder. « J’ai fait des études de psychologie », dis-je. Je ne voulais pas lui donner le nom de ma petite fac qui n’appartenait pas à l’Ivy League.
« La littérature est une sorte de psychologie. » À l’écouter, il paraissait avoir bien plus de vingt-huit ans, comme s’il avait déjà un travail, une maison ou une vie. « Tu aimes lire ?
— Je lis beaucoup de poésie. » Je ne l’avais encore dit à personne, mais c’était bel et bien la vérité.
« Je n’ai pas lu de poésie depuis mes premières années de fac, dit-il. Tu aimes qui ? »
J’avais déjà ouvert la bouche pour répondre lorsque Nathalie m’appela. « Excuse-moi », dis-je avec un sentiment d’importance.
« Tu peux m’aider à apporter ça ? » Nathalie désigna un long plateau ovale sur le comptoir contenant quatre filets de porc coupés en morceaux de cinq centimètres d’épaisseur. Elle émietta le romarin et le saupoudra par-dessus. « J’ai quasiment fini. »
Alors que je posais le plateau au milieu de la table, Nathalie lança d’une voix chantante : « Le dîner est prêt. » Les invités poussèrent des oh et des ah en chœur et commencèrent à se servir.
« Portons un toast », dit Gabe. Il leva son verre et tout le monde l’imita. « À Deirdre, Paul et Tommy pour avoir fait le déplacement jusqu’ici, à Ethan pour en avoir fait autant, et à Nathalie pour nous avoir préparé ce délicieux repas. »
Bijou le regarda fixement.
« À Bijou pour l’avoir aidée à s’occuper du repas, bien sûr, et à Willa pour nous aider à nous occuper de Bijou. »
Pourrai-je jamais entendre mon nom de façon ordinaire, pas comme si on allait me faire une remarque ? Tout le monde trinqua et je sentis mes doigts picoter. J’avais été la dernière. J’avalai une gorgée. Il y eut une brève accalmie pendant que chacun tirait sa serviette du rond, attrapait sa fourchette et passait pommes de terre et haricots verts à son voisin.
Paul fut le premier à briser le silence. Il demanda à Gabe comment cela se passait à l’hôpital et ajouta qu’il avait entendu dire que Gabe était souvent en déplacement. Deirdre essaya de servir un généreux tas de haricots verts à Tom qui bouillit intérieurement. Bijou se pencha vers Nathalie et lui murmura quelque chose à l’oreille. Je me sentais exclue, coincée à côté d’Ethan. Je tendis la main pour attraper le plat d’accompagnement le plus proche – du chou frisé sauté avec de petits haricots blancs et des oignons – et j’en versai une cuillerée dans mon assiette.
« Bijou ? interrompis-je. Tu en veux ? » Je suis votre invitée, pensai-je de manière irrationnelle.
« Bijou, ma chérie, comment se passe ton année scolaire ? » demanda Deirdre. Je fus soulagée de me trouver physiquement au milieu d’une conversation, même si je n’y étais pas incluse.
« Ça se passe bien, dit Bijou.
— Bijou adore l’école, dit Gabe. Et elle étudie toujours le mandarin et devient vraiment bonne.
— Je ne suis pas bonne, papa, c’est ma première année.
— Mais le mandarin est difficile, ma chérie », dit Nathalie. Je vis Deirdre jeter un coup d’œil dans ma direction en entendant le mot mandarin. « Ça peut prendre plus de dix ans pour le parler couramment, à moins d’être en immersion, dit Nathalie à l’ensemble des convives.
— Donc... Willa, dit Paul. Tu es avec eux depuis combien de temps ?
— Depuis la fin août.
— Juste après que Machine soit partie, dit Deirdre à Paul avant de se tourner vers moi. Et tu viens d’où ?
— Du New Jersey ». Mais comme je m’y attendais, ils inclinèrent légèrement la tête sur le côté, formulant la suite de leur question en fronçant les sourcils. J’en connaissais la signification, alors je répondis : « Je suis à moitié chinoise, si c’est le sens de la question.
— Ta mère ou ton père ? demanda Paul aimablement.
— Mon père est né à Taïwan.
— Dans Willa, la nouvelle de Stephen King, est-ce que quelqu’un connaît le rebondissement de l’intrigue ? » coupa Ethan en moulinant sa fourchette dans un tas de purée de pommes de terre. « Willa, notre dernière invitée en date, tu ne le sais pas ? » Je sentis mes cheveux coller à ma nuque en secouant la tête.
« Ils sont amoureux. C’est une histoire d’amour. Un homme se réveille dans son train qui vient d’avoir un accident et il ne trouve pas sa fiancée parmi les décombres. »
Au mot fiancée, je me souvins que Nathalie avait dit qu’Ethan en avait une. C’était en partie la raison pour laquelle, quand ils parlaient de lui, je m’attendais à ce qu’il soit beaucoup plus âgé. Où était-elle ? Ethan coupa un morceau de sa tranche de filet mignon et le planta dans le côté gauche de sa bouche tout en continuant à parler.
« Les autres passagers lui disent que le train est sur le point d’arriver, mais il ne peut pas aller la chercher, c’est trop dangereux pour lui. Mais comme pour Orphée, c’est plus fort que lui. Bijou, dit-il en se tournant vers elle, qui est Orphée ?
— Le mari d’Eurydice, répondit-elle comme si elle était chronométrée. Il est descendu aux Enfers pour la ramener à la vie, mais Hadès a dit qu’il ne devait pas la regarder pendant qu’ils marchaient vers la sortie, et il l’a fait quand même. »
Il tendit le bras derrière mes épaules pour lui ébouriffer les cheveux. Ses manches étaient retroussées jusqu’aux coudes, et je remarquai que son bras était recouvert de poils si blonds qu’ils en étaient presque transparents.
« Tu te souviens quand je te lisais toutes ces histoires, Bee ? Tu n’oublies rien. » La voix d’Ethan avait le même timbre que celle de Nathalie, mélodieuse avec une pointe rauque, mais dès qu’il ouvrait la bouche, il semblait très puissant et arrogant, alors que Nathalie avait une sorte de charme confiant.
« Alors c’est vrai, dit-il. Un homme amoureux n’a pas les idées claires ! J’ai pas raison, Gabriel ? » Gabe retira ses lunettes pour les nettoyer. « Sur le chemin de la ville, il est presque mis en pièces par un loup, mais ce n’est pas très important dans ma version condensée. Il retrouve Willa dans le box d’angle d’un bar, toute seule. Musique, lumières, vitres embuées. »
C’était étrange de l’entendre raconter une histoire à propos d’une femme portant le même prénom que moi. Je n’avais rencontré personne d’autre qui portait ce prénom. Il paraissait tellement vieillot, comme les boules de naphtaline et la lavande. Willa dans le box d’angle d’un bar, toute seule. Comme une moquerie. « Il parle de l’accident et des autres passagers, et il essaie de la convaincre de revenir à la gare et de monter dans un autre train.
— Qui remonterait dans un train juste après avoir eu un accident ? » dit Deirdre avant de prendre une bonne rasade de vin. Tout le monde était passé au rouge, le premier verre ayant coulé dans nos gorges comme du petit-lait. Je m’étais servie de la bouteille la plus proche, j’avais rempli mon verre assez haut quand tout le monde regardait ailleurs pour ne pas avoir à me resservir. Bijou tapota les dents de sa fourchette contre son assiette, envoya de petites vibrations métalliques sur la table.
« C’est un peu le problème, Dee, dit-il. Ils ne peuvent pas. Parce qu’on apprend qu’ils sont morts dans l’accident. Qu’ils sont des fantômes, comme tous les autres passagers, et c’est seulement quand ils le comprennent qu’ils voient une affiche placardée sur la gare annonçant qu’elle sera démolie. C’est comme s’ils étaient au purgatoire, mais la seule chose qui les retient, c’est leur propre déni. »
Il prononça cette dernière phrase avec emphase, comme si elle soulignait le reste de son discours, mais cela donna l’impression que la boucle restait ouverte, et nous attendions tous qu’elle soit refermée. Je me demandais si Ethan était ivre. Peut-être que si je l’avais été davantage, j’aurais trouvé cela amusant.
« Oui, la vie est fragile, l’amour est aveugle et le déni fait souffrir, dit Nathalie comme si elle avait déjà entendu cela. Est-ce que quelqu’un veut reprendre du filet mignon ?
— Nathalie, tout est délicieux », dis-je, en me rendant compte que je ne l’avais pas complimentée, même si j’avais déjà fini mon assiette. Tout le monde acquiesça dans un murmure. Gabe prit un autre morceau et Tom fit de même. Deirdre se servit une autre portion de haricots verts. Je pris une autre cuillerée de purée de pommes de terre. Mon regard passa de Nathalie à Ethan. Ils étaient jeunes pour avoir perdu leur mère. Cette pensée me fit songer à ma propre mère, une image fugace où je la revis quelques Noëls plus tôt en train de sortir le canard du four, une bretelle de soutien-gorge rose descendue quasiment jusqu’à son coude, son comptoir de cuisine couvert de tasses et de casseroles. Le canard était trop cuit, première fois qu’elle essayait cette recette. J’avais voulu l’aider à faire la vaisselle, mais cela semblait interminable. Alex, ses yeux comme ceux de ma mère, me montrait sa collection de jeux vidéo dans le salon. Je battis des paupières et renvoyai le souvenir dans sa cage.
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