Une fenêtre sur Tribeca

Kyle Lucia Wu · Chapitre 20 sur 33

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Une fenêtre sur Tribeca

20 - Kent, État de New York, 2005

20

Kent, État de New York, 2005

 

Nous appelions ma grand-mère Nai Nai parce qu’elle était la mère de mon père. Il existait un autre mot pour désigner la grand-mère maternelle mais, ma mère n’étant pas chinoise, je ne connaissais pas le terme. Cet été-là, j’étais restée avec mon père, et Nai Nai était également venue passer une semaine chez lui. Ils lui avaient installé un lit dans leur bureau du rez-de-chaussée pour qu’elle n’ait pas à monter les escaliers. Elle nous cuisinait des œufs au thé, de la poitrine de porc et du riz frit, et regardait des films dans le salon. Je voulais lui poser des questions, mais je ne savais pas comment m’y prendre.

J’avais toujours su que mon grand-père était mort quand mon père était âgé de vingt-six ans, juste après ma naissance. Dix ans de plus que moi, cela semblait adulte, mais j’imaginais que c’était aussi un peu jeune. Peut-être que cela l’attristait que son propre père n’ait jamais rencontré ses filles ou sa femme actuelle. Je me demandais si son père lui manquait, comme le mien me manquait. Dix ans de plus ne suffiraient pas.

Même si mon père ne parlait pas beaucoup de son enfance, il me semblait en connaître la mythologie par cœur, comme s’il s’agissait d’une bande dessinée que j’aurais feuilletée quotidiennement étant enfant. Parfois, je ne savais pas trop comment j’avais entendu ces histoires, ou pourquoi elles m’apparaissaient comme des pierres précieuses, mais je me raccrochais à elles, à ces rares choses que je savais : qu’il était venu vivre ici quand il avait dix ans sans connaître un mot d’anglais et s’était présenté à l’école publique ; qu’il regardait des sitcoms pour apprendre la langue ; qu’on l’avait plaqué un jour contre son casier tout en lui étirant les yeux ; qu’il avait été suspendu pour avoir poussé un enfant dans une poubelle après avoir été traité de chinetoque. Une fois, j’avais trouvé ce mot enfoncé entre les lattes de mon casier, griffonné sur un dépliant pour le concours de talents de l’école. Je l’avais tenu entre mes mains, soudain consciente du sang qui pulsait entre mes oreilles. J’avais songé à le rapporter à la maison, mais mon père ne devait venir me chercher que onze jours plus tard. Si je le montrais à ma mère, il faudrait que je lui explique ce que c’était – cette sensation brûlante, oppressante. Je l’avais soigneusement plié en trois, glissé entre mes livres puis jeté dans des toilettes désertes.

Un jour, Nai Nai était dans la cuisine. Une casserole d’eau bouillait sur le feu et elle avait disposé les ingrédients pour le riz frit sur le comptoir. Son riz était différent de celui des restaurants, ces grains durs et brunâtres qui tombent du carton comme des cailloux. Sa recette était simple et colorée : du riz blanc parsemé de petits pois, de lamelles de jaunes d’œufs, et de crevettes et de jambon coupés en dés. Elle semblait contrariée que ce plat nous plaise tant, disait que le riz frit était bon pour accompagner les restes, mais elle nous le préparait quand même.

Je me tenais timidement devant la porte. « Est-ce que je peux t’aider ? » demandai-je.

Elle sortit un long rectangle de poitrine de porc de la marmite et le passa sous l’eau froide de l’évier. « Pendant que ça refroidit, tu peux couper les crevettes. Ton père les a prises trop grosses. »

Je me plaçai à côté d’elle et attrapai le sac humide de crevettes grises. Elle utilisait normalement les mini-crevettes précuites surgelées, pas plus grosses qu’un petit doigt, et mon père en avait achetées des fraîches, dont chaque anneau était plus grand que mon index. Le couteau tranchait laborieusement pendant que je les coupais en trois. Ça me faisait bizarre de tenir un couteau. On ne cuisinait pas chez ma mère et on ne hachait jamais rien ensemble, et j’espérais que je le faisais correctement. Je voulais lui demander comment était mon père quand il était enfant. Et aussi comment elle était quand elle était enfant. Ma langue restait immobile dans ma bouche. « Tu as des frères et sœurs ? finis-je par dire.

— Tu as rencontré ma sœur. Elle est venue à New York cette fois-là, le jour de mon anniversaire, il y a dix ans.

— Ah oui », dis-je. J’entrevoyais un souvenir : un plateau tournant à une grande table en verre, avec une minuscule tasse de thé, le spectacle des assiettes tournoyant incessamment. « Mais je ne me rappelle pas lui avoir parlé.

— Tu ne pouvais pas ! Elle ne parle pas beaucoup l’anglais, et vous les enfants, aucune de vous ne parle le mandarin ou le shanghaïen.

— Ah. Tu parles quelle langue avec ta sœur ?

— On parle en shanghaïen, dit-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a de différent dans le shanghaïen ? »

Elle découpait une omelette jaune et plate en fines lamelles. « C’est plus doux. Mélodieux.

— Est-ce que papa le parle ?

— Non, non. Ton père a appris le mandarin. On était à Taïwan. Mais maintenant... » Elle poussa une expiration. « Maintenant, il ne parle plus rien du tout. » Elle inclina sa planche à découper couverte de poivrons et d’omelette dans un wok en inox qui était posé sur la cuisinière et déjà rempli de riz. « Il est important que le riz soit de la veille, dit-elle. Même de l’avant-veille, c’est bien. Il ne faut pas qu’il soit frais. » Elle fit tourner le riz dans l’huile, puis creusa un petit puits au centre d’où l’on apercevait le fond du wok. Elle rajouta de d’huile et cassa un œuf dans l’espace vide. Je regardai ses mains pendant qu’elle était à l’ouvrage : elles étaient ridées, mais semblaient douces, hydratées, d’un éclat presque iridescent. Des doigts longs et fins et des ongles propres et recourbés. Elle mélangea le jaune d’œuf, qui fut absorbé puis disparut dans le riz. Je l’avais entendue raconter qu’elle avait détesté cuisiner pour toute la famille de son mari au début de leur mariage, mais si elle détestait aussi cuisiner pour celle de son fils, elle n’en fit pas mention. Peut-être qu’il serait plus facile de lui poser des questions plus tard, après avoir passé plus de temps avec elle et gagné en décontraction. Elle me fit signe de verser les crevettes dans le wok. Je m’exécutai et les regardai rosir. Le wok grésilla, la vapeur s’éleva et, l’espace de quelques secondes, je me sentis dissimulée par son rideau.

« Papa était comment quand il était petit ? » dis-je précipitamment.

Je crus d’abord qu’elle ne m’avait pas entendue. La vapeur se dissipa et son visage m’apparut à nouveau. Je l’avais toujours connue avec les sourcils dessinés, et ses cheveux toujours noirs étaient striés de quelques fils drus et gris. Les gens disaient parfois que je lui ressemblais quand elle était jeune. Je me demandais si je lui ressemblerais quand je serais vieille. Je me demandais aussi de quelle façon j’aurais été différente si c’était ma mère, et non mon père, qui avait été le parent chinois. Si elle m’avait préparé le matin du congee avec du porc séché plutôt que des pancakes, parlé dans deux langues plutôt qu’une. Ou de quelle façon j’aurais été différente si j’avais grandi protégée sous l’aile de mon père plutôt qu’accrochée à celle de ma mère. Je me voyais m’effiler dans trois directions, et je ne savais pas où je voulais être.

« Quand je travaillais, je rentrais à la maison et les enfants étaient avec leur nounou. J’arrivais et elle leur donnait une friandise, par exemple un biscuit. Il y avait ces biscuits qu’elle rapportait de sa ville une fois par semaine, et elle en amenait un pour chacun des enfants. Et je disais : “Oh, je peux en avoir un morceau ?” Je plaisantais, pour voir ce qu’ils feraient. “Je peux en avoir ?” Et ses sœurs regardaient leur biscuit, en réfléchissant à la quantité à me céder, et ton père... il venait directement à moi et me donnait tout son biscuit. Il ne pensait même pas à en manger un morceau. » Je la regardai, tandis que cette histoire me perçait jusque derrière les yeux. « Trop généreux, dit-elle, depuis le départ. »

*

L’été se passa sans événement particulier. Je restais la même personne. Mais un jour, mon père posa devant moi un petit déjeuner différent des autres fois. Un morceau de pain brûlé avec deux noix de beurre en train de fondre. Quatre tranches de lard formant des boucles épaisses, le gras écumant de minuscules bulles blanches. Deux œufs, croustillants sur les bords et tremblotants au centre, qui me fixaient comme des soleils jumeaux que je pouvais ouvrir sur le monde. Le jaune était si vif qu’il tirait sur l’orange, des œufs bio dont les entrailles rappelaient le jus de fruit Sunny Delight. Je regardai mon assiette. Ç’aurait pu être un petit déjeuner servi n’importe où en Amérique, avec une telle quantité de nourriture qu’elle menaçait de déborder de l’assiette. Normal, me dis-je, mais cela me fit l’effet d’un séisme. Mon père ne me regarda pas après m’avoir passé l’assiette. Mais j’avais l’impression de reconnaître ce langage. Je mordis dans la moitié du bacon, pressant le flot de gras contre mon palais. Je broyai les parties dures entre mes molaires. Je coupai et mélangeai les œufs jusqu’à ce que leurs couleurs se mêlent, puis je mangeai chaque bouchée, du milieu moelleux jusqu’aux bords de dentelle brûlée. Je trempai du pain dans le jaune, l’utilisai comme une extension de ma langue, lui faisant lécher l’assiette à ma place après l’avoir entièrement terminée.

« Tu dis que tu préférerais vivre avec lui », avait dit ma mère avant mon départ. Elle berçait Alex dans son bras gauche tandis qu’il avait la bouche ventousée à sa poitrine. Ses seins étaient devenus énormes et veinés, et je les voyais tout le temps, si blancs qu’ils en étaient presque bleus, ses mamelons d’un rouge violacé là où ils avaient été pastel, chacun d’eux remplissant toute la bouche du nourrisson. Il tétait pendant qu’elle balançait ses hanches, une serviette sur l’épaule, ses cheveux emmêlés sortant en boucles de sa queue-de-cheval. « Tu te comportes comme si j’étais une très mauvaise mère, avait-elle dit.

— Tu l’es », avais-je rétorqué. Et même si c’était elle qui l’avait dit en premier, j’avais vu comment ses yeux – ces yeux bleus que j’aurais voulu avoir et qu’Alex avait hérités – s’étaient remplis de larmes, qu’elle avait chassées d’un battement de paupières. « Tu es une très mauvaise mère, avais-je répété.

— Petite veinarde, avait-elle répondu. Passe un bel été avec ton père parfait. »

Quand j’étais revenue à la fin du séjour, j’aurais pu lui dire la vérité, toutes ces journées que j’avais passées dans l’ennui et la solitude, toutes ces nuits où j’avais voulu l’appeler. Mais quand j’étais revenue, je ne lui avais raconté que ce matin-là, les œufs que mon père m’avait préparés, le fait qu’il ait su exactement ce que je désirais.

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