Une fenêtre sur Tribeca
24 - New York, 2014
24
New York, 2014
« Te voilà. Tu es rentrée tard hier soir, hein ? Est-ce que tu sais où sont les autres sacs plastique ? »
Ethan se promenait en pyjama, à treize heures, quand il me trouva dans la cuisine. Sa présence altérait ce que j’avais si soigneusement mémorisé sur la maison et sur son organisation. Des heures habituellement silencieuses étaient percées par ses bruits, quand il claquait les placards à la recherche des céréales, des cuillères ou du plus grand bol. Son bureau étant occupé, Nathalie ne travaillait pas autant à la maison, et je regrettais sa présence parfumée et ses pas de velours. Si j’étais dans une pièce adjacente, Ethan me demandait où étaient les choses, et au début j’aimais cela, qu’il concède le fait que je le savais, que c’était moi qui vivais là. Mais ensuite je l’entendis poser les mêmes questions à la femme de ménage. « Donna, où est-ce qu’ils rangent le thé ? Je ne prends pas de café aujourd’hui. » Le même ton de voix que lorsqu’il me parlait pour me demander où était la télécommande, où ils remisaient les parapluies ou les Tupperwares et, en l’occurrence, s’ils avaient d’autres sacs plastique.
« On utilise les sacs qui sont sous l’évier pour les courses, dis-je. Ceux qui sont réutilisables.
— Et si je veux un sac à usage unique ? Et si je veux le jeter quand je n’en ai plus besoin ? »
Je me préparai un œuf et un avocat pour le déjeuner avant d’aller chercher Bijou. Je coupai la chair vert tendre avec un couteau et saupoudrai une pincée de sel et de poivre par-dessus, en lui tournant le dos. Je sentais qu’il attendait toujours ma réponse.
« Je ne sais pas, achète ton propre rasoir jetable chez Duane Reade et garde ensuite le sac qu’ils te donnent ? »
Ethan personnifiait la confusion que je ressentais face au monde. Étais-je sur les nerfs ou était-il un connard ? Tout le monde semblait l’apprécier. Pourquoi est-ce que tout paraissait toujours être dans ma tête ?
La nuit que je venais de passer me donnait plus d’audace pour répondre à Ethan. J’étais partie de chez Andrew à minuit dans un taxi qu’il m’avait appelé, je m’étais mise au lit à minuit et demi. Même pas si tard que cela. Je ne pourrais pas le revoir : il pensait que j’avais un vrai travail, que j’étais quelqu’un d’autre. Pourtant, j’étais sortie vivante de mon expérience, rentrée saine et sauve à la maison. J’avais même aimé cela, je m’étais surprise moi-même. Alors que l’ascenseur s’élevait dans les étages, je m’étais souvenue d’une fois où un homme m’avait suivie pendant que je rentrais chez moi après avoir dîné dans un snack-bar ouvert tard la nuit. Je l’avais vu descendre du taxi derrière moi, j’avais grimpé à toute vitesse les escaliers de mon immeuble et posé un couteau de cuisine sur ma table de chevet. Mais je m’étais rendu compte à mon réveil que je l’avais laissé si clairement en évidence qu’on aurait dit que j’avais offert une arme au lieu de m’armer moi-même. C’est loin derrière moi, avais-je pensé gaiement.
« Je peux manger ? » dis-je à Ethan. Il se tenait toujours là, comme s’il attendait que je lui sorte un sac en plastique de ma poche.
« Je ne t’en empêche pas », répondit-il avant de sortir. Ma solitude me donna un sentiment de triomphe, qu’il m’ait cédé cette pièce.
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