Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 9
9
Isabelle vérifia deux fois son arme, s’assurant que le holster que Raphaël lui avait fourni un peu plus tôt tenait bien en place.
Assis au pied du lit, Raphaël faisait comme elle.
Après avoir quitté Maggie, ils avaient roulé plein nord et s’étaient arrêtés quelque quatre-vingts kilomètres plus loin, juste avant Cedra. Il avait besoin de se retrouver dans son ancien environnement mais, ne voulant pas faire prendre de risques à sa famille, il avait décidé de passer la nuit à l’hôtel Iguana.
Par sécurité, ils avaient partagé la même chambre, mais occupé deux lits séparés.
Soyons amis…
Il l’avait repoussée, et cela lui avait fait très mal. C’était sa faute. Elle ne devait rejeter la responsabilité sur personne d’autre. Elle savait comment il se comportait avec les femmes. Elle le savait mais, l’ayant vu vivre depuis qu’ils effectuaient ensemble cette mission, elle avait cru, naïvement, qu’il avait changé.
Espoir fou, et totalement chimérique.
Pourtant, elle aurait juré qu’il n’était plus le même. Elle avait surpris d’étranges éclats dans ses yeux, et en avait conclu que de tels regards ne pouvaient exister que chez un homme qui abritait des sentiments profonds. Evidemment, elle s’était trompée sur toute la ligne.
Elle était adulte, maintenant. Et elle devait gérer sa déception. Ce n’était pas le moment de s’attendrir sur son amour blessé. Elle avait bien plus important à faire, en l’occurrence : sauver la vie de Sonya Botero.
— Tu devrais… commença Raphaël.
A son regard, elle comprit ce qu’il voulait dire.
— Non, je ne resterai pas ici, répliqua-t-elle.
— Ce sont des durs.
Il avait l’air tendu.
— Je sais. J’ai fait un stage à la brigade des stupéfiants. Tu as oublié ?
— Ce n’est pas la question.
Il se rallongea sur le lit, l’air fatigué. Il se passa la main sur le front.
— Laisse-moi t’expliquer… Les gens avec lesquels je frayais à l’époque ne me veulent pas précisément du bien. On s’est quittés plutôt en mauvais termes. Evidemment, quand on trempe dans ce milieu-là, on ne peut pas s’en aller comme ça… On se fait des ennemis.
— J’avais compris, dit-elle. C’est pour ça que je vais te couvrir.
Elle s’attendit à ce qu’il la rabroue mais il resta très calme, se contentant d’ajouter :
— S’il nous arrive quelque chose à tous les deux, qui s’occupera de libérer Sonya ?
Elle réfléchit avant de répondre.
Même si Katherine envoyait alors une nouvelle équipe, ce serait trop tard. Soit ils retrouvaient Sonya dans les vingt-quatre heures, soit ils adressaient leurs condoléances à Ronaldino.
Il fallait tout mettre en œuvre pour que leur mission réussisse.
— Tes anciennes connaissances sont notre seule piste, dit-elle. S’il t’arrive quelque chose, s’ils refusent de t’aider, je ne pourrai rien faire pour retrouver Sonya.
— Non, mais au moins, tu seras en vie.
Il la regarda. Comme s’il ne devait plus jamais la revoir, pensa-t-elle. Il avait la mine sombre, le regard grave, les mâchoires crispées. La tension qui régnait dans la pièce était presque palpable.
Elle s’efforça de se dégager de cette ambiance accablante.
— Ce qui est important, ce n’est pas que j’aie la vie sauve. Ce qui m’importe, c’est que tes anciens amis ne te descendent pas.
— J’espère arriver à les raisonner.
— Je ne sais pas, je ne les connais pas. Mais…
Elle fronça les sourcils.
— Ils n’ont rien contre moi, reprit-elle. Ils ne me connaissent pas. Si j’essayais de leur faire un numéro de charme ? Ça marchera peut-être mieux que si c’est toi qui leur demandes une faveur ?
— C’est possible.
Il parut soudain moins préoccupé.
— Tu fais comme tu veux, dit-il, mais je te répète que personnellement, je préférerais que tu ne t’en mêles pas. J’aimerais mieux que tu m’attendes ici.
— C’est noté.
Elle passa un blouson léger sous lequel son revolver ne se voyait pas.
— J’y vais quand même. C’est décidé, je t’accompagne. Et tu ne me feras pas changer d’avis. Ce n’est donc pas la peine que tu insistes.
Il hocha la tête.
— Je m’en doutais.
Il se redressa, se dirigea vers la porte, l’ouvrit et la laissa passer devant lui.
— Que vas-tu leur dire ? demanda-t-elle.
Elle le précéda dans le couloir, le frôlant au passage.
— Ce que je vais leur dire ? Sûrement pas, en tout cas, que je suis en mission pour le Miami Confidential.
Il tira la porte derrière lui.
— Je vais rester aussi flou que possible. Je ne mentionnerai pas le nom de Sonya. S’il faut absolument que je donne des détails, je dirai que Ronaldino fait des affaires avec une société dont j’assure la sécurité, qui est basée au Ladéra, et que, comme il sait que je suis originaire du pays, il m’a demandé si je pouvais intervenir.
Ils arrivèrent à la réception. Il n’y avait personne, excepté un employé concentré sur son ordinateur.
— Bien… dit Isabelle. Par où commence-t-on ?
— Allons voir un de mes vieux amis. S’il vit toujours… Je pense qu’on pourrait commencer par rôder autour des repaires où il avait l’habitude de traîner. S’il n’est pas là, j’essaierai de voir quelqu’un d’autre. Tiens, monte dans la voiture.
Il l’aida à s’installer, claqua sa portière, fit le tour du véhicule et se glissa au volant.
— Qui est-ce, ce type ? Je veux dire, comment s’appelle-t-il ?
— Enrique Gonzales.
Il quitta le parking et s’engagea dans une rue animée. La tête penchée sur le côté, Isabelle regarda le spectacle qu’elle offrait. Les vendeurs à la sauvette sur les trottoirs, un vieux mendiant, une bande d’adolescents, des vieilles femmes aux jupes très colorées avec des paniers sur la tête, qui arrivaient sans doute d’un marché.
— Elle ne te manque pas, ton ancienne vie ?
— Ça m’arrive…
Il tourna au coin de la rue et traversa une place sur laquelle se dressait un grand crucifix. Il y avait des bouquets de fleurs au pied, certains fanés, d’autres tout frais, qui devaient avoir été déposés le matin même. Il y avait aussi des bougies avec des stalactites de cire froide. Les maisons étaient différentes de celles qui entouraient leur hôtel. C’était moins cossu, ici. Cette maison n’est pas à vendre, disait un panneau sur la maison la plus coquette de la place. Isabelle avait déjà vu des panneaux identiques à celui-ci en d’autres endroits.
— C’est bizarre, dit-elle. Est-ce que ça veut dire que les autres maisons sont à vendre ?
— Non, ça veut dire qu’il y a des voyous qui vont jusqu’à vendre des maisons qui ne leur appartiennent pas à l’insu de leurs propriétaires. Les panneaux sont là pour mettre en garde les acquéreurs potentiels.
— C’est dingue ! Tu imagines : quelqu’un frappe à ta porte et te demande de t’en aller parce qu’il a acheté ta maison ! Je n’avais jamais encore entendu d’histoires pareilles…
Un groupe d’enfants traversa sans regarder, obligeant Raphaël à freiner brutalement.
Les bars succédaient aux bars. Les trottoirs étaient noirs de piétons. Des gens assis sous les porches, en grappes, regardaient la circulation d’un air méfiant.
— Sois prête à tirer, mais sois discrète.
Elle se redressa sur son siège et regarda la rue avec attention. Ils continuèrent à rouler, et traversèrent une autre place. Une église à l’architecture typiquement espagnole dominait les maisons alentour, serrées les unes contre les autres et bariolées.
— Il n’y a rien, ici, dit-il. Poursuivons.
Ils reprirent la rue principale, et roulèrent lentement en tâchant de ne pas se faire remarquer.
— Il y avait une casse pas très loin, autrefois, où ils trafiquaient les voitures volées ou accidentées. Allons voir si elle existe toujours.
Charmant ! se dit Isabelle, les yeux rivés sur la rue. Pourvu qu’ils n’aient pas à sortir de leur voiture ici…
Le quartier suivant était aussi peu engageant que celui qu’ils venaient de quitter, mais il y avait plus d’entrepôts et ils étaient encore plus délabrés. Un parking avait été transformé en parc à cabanes. Un enfant en haillons gesticulait au sommet d’un tas d’immondices. Un homme urinait contre une balustrade. C’était sale, inquiétant et surtout désolant. Un tel étalement de pauvreté ne pouvait laisser indifférent.
Pourvu qu’Enrique ne soit pas là ! se dit-elle, angoissée à l’idée de devoir descendre de voiture dans ce décor désespérant.
Elle était plongée dans ses pensées quand elle vit Raphaël ouvrir sa vitre.
— Paco Loco ! appela-t-il.
Un des voyous tourna la tête, jeta un regard à la voiture et se sauva en courant dans le dédale des taudis.
Raphaël freina brusquement.
— Ne bouge pas. Si tu quittes la voiture, elle aura disparu à notre retour. Et je ne tiens pas à rester coincé ici sans moyen de locomotion, dit-il en tirant le frein à main.
Sur ces mots, il descendit.
Isabelle se pencha pour fermer la portière et le regarda disparaître à la recherche du dénommé Paco. Ses amis la regardaient avec curiosité, mais elle fit celle qui ne les voyait pas. Mieux valait les laisser ignorer qu’elle n’en menait pas large. Du coin de l’œil, elle vit un garçon dégringoler d’un tas de briques. Il devait avoir une vingtaine d’années. Un deuxième en fit autant. Puis un autre, et enfin un dernier.
Ils avaient tous entre vingt et trente ans, des balafres sur le visage et, visiblement, des têtes de marginaux. L’air goguenard, ils avançaient vers elle en se donnant des coups de coude dans les côtes.
Pas franchement rassurée, elle passa sur le siège du conducteur et mit le contact, prête à démarrer.
— Que pasa, mamacita ?
Le premier des garçons s’appuya, la hanche contre le capot.
— J’attends un ami, répondit-elle en espagnol.
— C’est qui, ton ami ?
Le plus grand des trois, les cheveux noirs retenus par un bandana, se pencha contre la vitre.
— Un ami de Paco, dit-elle.
— Ça m’étonnerait ! siffla-t-il entre ses dents mal plantées et jaunies par le tabac.
Le dernier tenta de forcer sa portière.
— Pourquoi t’as fermé ? Les potes de Paco sont nos potes. Pas vrai, les gars ? Pourquoi tu viens pas jouer avec nous ? ricana-t-il.
La sueur commença à perler dans son dos. Malgré la peur qui la tenaillait, elle ne laissa rien paraître et s’arrangea même pour que les deux côtés de son blouson, qu’elle avait entrouvert, s’écartent et qu’ils voient son arme.
— Oh là ! On joue les dures, mamacita ! Un flingue ! Un vrai !
Le plus grand des quatre s’esclaffa en soulevant sa chemise élimée. Coincé sous sa ceinture, il avait un semi-automatique, à côté duquel le revolver que Raphaël avait échangé la veille contre sa montre avait l’air d’un jouet.
— Raconte pas de craques ! T’es pas d’ici. T’es un flic ou quoi ?
Il la jaugea.
— Non.
— Alors, pourquoi ton pote il course Paco ?
— Il veut peut-être lui faire un cadeau, au garçon.
— Ah !
Celui qui avait la hanche contre le capot se redressa et ricana.
— Mamacita appelle Paco un garçon !
Ils éclatèrent de rire. Apparemment, la situation était comique. Elle l’était peut-être à leurs yeux, mais pas à ceux d’Isabelle. Car ils la dominaient, à la fois par le nombre et par les armes. Et elle se sentait comme une souris dans les pattes de gros chats mal intentionnés.
Bon sang ! Que faisait donc Raphaël ? Elle n’avait vraiment pas envie d’être obligée de tirer sur quelqu’un.
Mais la situation s’aggravait. Le plus jeune des trois jugea bon de sortir une arme et de viser la portière.
— Voyons un peu si ma clé ouvre la serrure ! lança-t-il.
Elle dégaina son Beretta. A cet instant, un sifflement prolongé les fit se retourner. Paco et Raphaël revenaient, bras dessus bras dessous comme de vieux copains. Souriant, Raphaël bavardait avec Paco et la conversation semblait amicale. Mais il avait les yeux sur la voiture et la main sur la crosse de son arme, prêt à tirer.
— C’est bon, les gars. C’est un vieux pote, dit Paco en espagnol.
La bande s’approcha des deux hommes et regarda Raphaël comme si c’était un martien.
Isabelle rengaina son Beretta dans son holster et se détendit. Puis elle déverrouilla les portières.
Quel jeu jouait Raphaël ? Elle n’aurait su le dire.
Allait-il se précipiter dans la voiture et s’enfuir ?
Attentive, prête à l’aider, elle ne le quittait pas des yeux. Mais il ne semblait pas avoir besoin d’assistance.
La conversation entre les deux hommes se prolongea. Les quatre garçons reprirent leur place sur le tas de briques tandis que Raphaël et Paco s’installaient à l’arrière de la voiture. Le malheureux était squelettique, le visage émacié, d’âge incertain. Entre vingt et vingt-cinq ans, sans doute, comme ses comparses d’infortune.
— Ça faisait quinze ans que tu ne l’avais pas vu et tu l’as reconnu ? demanda Isabelle.
— C’est le portrait de son père ! répliqua Raphaël.
Paco parlait en ce moment dans son portable.
— Enrique est à la station d’essence derrière l’église, dit-il.
— Tu lui as dit que je venais ?
Paco fit la moue.
— Je veux voir si tu lui fais la même impression qu’à moi. Tu sais, au premier abord, j’aurais parié que t’étais flic.
Ils se racontèrent des tas de choses, énumérèrent une liste de noms. Beaucoup étaient morts dans des bagarres de rues, ou d’overdoses. Ou ils étaient en prison.
Elle regarda Raphaël. C’était un miracle qu’il soit devenu l’homme qu’il était aujourd’hui. Il avait eu la sagesse de voir à temps où allait le mener la rue, et avait eu la volonté de s’en sortir. De choisir un autre destin.
Des millions et des millions d’êtres humains naissaient chaque jour dans des conditions de misère identiques à celles qu’il avait connues, mais lui, il s’en était tiré, il s’était construit une autre vie. Il avait sauvé sa famille et continuait de les aider tous, parents, neveux et nièces. Aucun d’eux n’aurait à vendre son âme aux seigneurs de la drogue pour survivre. Avec la brigade de répression des drogues et Miami Confidential, il avait connu des missions périlleuses, en sous-marin dans le cartel de la drogue bolivien, entre autres. Il avait risqué sa vie pour tenter d’enrayer le mal à sa source.
Elle devait l’avouer, elle éprouvait une immense admiration pour lui, et cette admiration n’était pas faite pour l’aider à s’affranchir de son amour naissant.
* * *
— Bon, qu’est-ce que tu leur veux, aux gars de Fuentes ? Qu’ils te balancent son testament ?
Assis en face de Raphaël dans l’arrière salle d’un bistrot malfamé, Enrique était visiblement sur ses gardes.
— Je me méfie, tu piges ? ajouta-t-il.
Il avait la main sur la cuisse, et c’était préoccupant. Avait-il toujours le même vieux pistolet ou s’en était-il procuré un plus récent, et qui visait mieux ?
Dans le fond, songeait Raphaël, peu importait.
Qu’Enrique soit armé n’était pas foncièrement inquiétant. Entre Isabelle, qui se tenait à deux mètres derrière, et lui, Enrique n’avait qu’à bien se tenir. Ils étaient couverts.
— Je pige, dit-il. Tu ne serais plus de ce monde si tu ne te méfiais pas.
Enrique approuva de la tête et servit une nouvelle tournée de tequila de sa main gauche. Il était toujours adroit. Pourtant, remarqua Raphaël, sa main tremblait. Il semblait avoir pris trente ans en quinze ans. Ses cheveux étaient complètement gris, et il les nouait toujours en queue-de-cheval sur la nuque. Il avait deux nouvelles balafres sur la joue et devait s’être encore cassé le nez, car celui-ci était plus cabossé qu’autrefois.
Raphaël vida son verre, même s’il n’aimait plus l’alcool, à présent. Mais refuser aurait été une grossière erreur, et n’aurait pas ressemblé au Raphaël qu’Enrique avait connu autrefois. Montrer combien il avait changé n’aurait pas joué en sa faveur. Il fallait qu’il réussisse à convaincre Enrique qu’il était toujours le même, que ses anciens acolytes pouvaient lui faire confiance.
— Fuentes avait quelque chose qui appartenait à mon employeur, dit-il. Je pense que ses amis ont ce « quelque chose », maintenant. Et j’aimerais le récupérer.
Se venger et travailler pour un employeur impitoyable, c’étaient des valeurs que les gens comme Enrique comprenaient.
— Il y aura du fric ? demanda-t-il.
Il plissa les yeux, comme s’il se mesurait à son interlocuteur.
Pendant que Raphaël s’interrogeait sur le montant qu’il fallait proposer, Enrique devait se demander combien un employeur qui pouvait s’offrir les services de Raphaël était prêt à payer.
— Oui, intervint Isabelle qui n’avait pas encore dit un mot.
— Ça dépend de la qualité de l’information, corrigea Raphaël, comme s’il lui reprochait d’avoir parlé trop vite.
Enrique servit encore une tournée, mais hésita avant de lever son verre.
— Pedro Carrera ? Tu te souviens de lui ?
— Tu parles !
A une certaine époque, Pedro et lui avaient été comme des frères.
— Qu’est-ce qu’il fait en ce moment ?
Enrique haussa les épaules.
— Il grossit, il développe son business.
— Avec Fuentes ?
— La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, il avait un associé qui s’était fait descendre quelque part aux Etats-Unis. Ça a dû être une délivrance. Je crois bien qu’il s’appelait Fuentes.
Raphaël se pencha par-dessus la table. Il tenait son homme. Evidemment, il aurait préféré que ce soit quelqu’un d’autre que Pedro Carrera.
— Tu sais ou je peux le trouver, Pedro ?
— Je sais pas où il traîne ses guêtres en ce moment, mais je peux peut-être arriver à savoir où il sera ce soir. J’ai un pote qui a rendez-vous avec lui.
— Si tu peux me dire ça, tu seras un vrai copain ! déclara Raphaël.
— Il sera pas heureux, s’il sait que c’est moi qui ai vendu la mèche. Mon copain non plus. Ils font du business et…
— C’est pas pour fourrer le nez dans leurs affaires. Je suis là pour reprendre un paquet et le ramener chez moi.
— Peut-être que les affaires de mon pote, c’est ce paquet dont tu parles, justement ? répliqua-t-il, manifestement désireux d’en savoir plus long.
— Tu as des potes dans l’humanitaire, maintenant ?
Enrique haussa les sourcils et prit un air dégoûté.
— Non.
Puis il cracha par terre.
— C’est du pipeau, ces machins-là. J’ai une tante qui a été enlevée quand j’étais tout gosse. N’ont pas été fichus de la retrouver. Du pipeau, je te dis…
Raphaël opina. Cette histoire-là, il la connaissait par cœur.
— N’empêche que si Carrera sait que c’est moi qui t’ai dit où le trouver…
Enrique tapota le dessus de la table du bout des doigts.
— Tu le connais pas ! Il joue au grand monsieur, depuis que tu n’es plus là…
— Il ne saura pas comment j’ai fait pour le retrouver. Je te jure.
— Paco sait que tu m’as vu.
— Je ne lui ai pas dit pourquoi je voulais te voir. J’ai raconté que je voulais revoir un vieux pote. J’ai le droit, non ?
Enrique porta sa tequila à ses lèvres. Mais manifestement, le goût n’y était plus.
— Il va falloir que j’appelle partout pour être sûr que mon renseignement est bon. Il faudra que je demande ça comme une faveur…
L’heure de la négociation avait sonné. L’homme exprimait sa demande à demi mots.
— Combien ? demanda Raphaël.
Enrique reposa son verre et se gratta l’aile du nez.
— Dix mille pesos ladérais.
Raphaël n’acquiesça pas tout de suite. La somme était exorbitante, disproportionnée. Il aurait pu discuter et la faire tomber de moitié. C’était de l’extorsion de fonds, mais il fallait en passer par là s’il voulait avoir des chances de réussir. Et il n’avait pas de temps à perdre en marchandage.
— Tu sauras quand, de manière sûre ?
— D’ici deux heures.
— Dès que tu sais, tu m’appelles.
Il sortit une note de restaurant de sa poche et y griffonna son numéro de portable.
— Si ton tuyau est bon, tu auras tes dix mille.
L’homme hocha la tête et le regarda de ses petits yeux de renard rusé et méfiant. Si Raphaël avait accepté si facilement, devait-il se dire, c’est qu’il n’avait pas demandé assez.
— Tu me paies les dix mille maintenant et tu prends la direction de Maratina. Je t’indiquerai l’endroit exact au téléphone, dès que je saurai. Ça ne sera pas long. Tu n’as qu’à attendre là-bas dans le secteur, pour être sûr de ne pas manquer le rendez-vous.
Maratina…
Raphaël hésita quelques secondes et finit par sortir son portefeuille. Sachant qu’il verrait Enrique et connaissant ses méthodes, il était passé à la banque le matin même.
Il compta dix mille pesos et les étala sur la table. Enrique les fit glisser directement dans le tiroir.
— Bonne chance à toi, alors, lui dit ce dernier.
Avant d’ajouter :
— Mais ne reviens pas si Carrera est à tes trousses.
— Merci de votre aide, dit Isabelle, en s’éloignant vers la porte. Et ne vous en faites pas pour Carrera. Quand on en aura terminé avec lui, on n’ennuiera plus personne.
Raphaël réprima un sourire.
Bon sang, comme elle était belle ! Et culottée !
C’était un vrai plaisir d’être avec elle, même dans ces circonstances vraiment peu idéales.
Paco les attendait dehors dans la voiture.
— Tout va bien ?
— Oui ! Je me proposais de t’offrir un verre, maintenant que tu es un adulte, mais je viens d’avoir un coup de fil et il faut que j’y aille, répondit Raphaël.
Il plongea la main dans sa poche et en sortit un billet de cent pesos qu’il lui tendit.
— Tiens, va boire un coup à ma santé avec tes copains, d’accord ?
— Longue vie, bonne santé et plein de bambinos ! répondit Paco.
Jetant alors un coup d’œil au billet, il fit un clin d’œil à Raphaël.
— Tu veux qu’on te dépose quelque part ? proposa celui-ci.
— C’est bon, ça va aller. J’ai un truc à faire ici. Je vais en profiter, puisque je suis là… Adios, amigo.
Pas dupe, Raphaël hocha la tête.
Le « truc » dont Paco avait parlé devait être une incursion dans la rue infâme où les prostituées se vendaient pour une poignée de pesos. Puisqu’il avait de l’argent en poche, maintenant…
— Amuse-toi, mais fais attention à toi ! cria-t-il à Paco qui traversait la rue.
— J’imagine que tu connais bien Enrique, pour lui laisser l’argent et t’en aller sans aucune garantie ? demanda Isabelle, alors qu’ils s’installaient dans la voiture.
— Je peux faire ça parce qu’il me connaît bien. Si Enrique ne tenait pas ses promesses, il sait qu’il aurait à faire à Raphaël.
— Tu sais, dit-elle, pensive, c’est un peu bizarre d’imaginer ce que tu étais, et de penser à l’homme que tu es devenu… La différence est tellement saisissante… Tu traînais autour de ces masures, toi aussi, quand tu étais jeune ? Comme Paco, je veux dire ?
— J’ai traîné dans des endroits pires que ça.
— Ça a dû être difficile d’en sortir. Il a dû te falloir beaucoup de volonté.
— Oui.
Personne ne mesurerait jamais ce que cela lui avait coûté, et la détermination qu’il lui avait fallu pour s’en sortir.
Il enclencha la vitesse et prit la direction de leur hôtel. Il était temps de faire les bagages et de continuer.
— Quand je vois ces gens, enchaîna-t-elle, je me demande pourquoi ils ne vont pas ailleurs, pourquoi ils ne repartent pas à zéro… Ils n’ont rien à perdre, c’est tellement misérable ! La pauvreté, le crime… Il y a tellement d’endroits au Ladéra où ils trouveraient du travail, des logements dignes de ce nom, où ils vivraient mieux…
Il lui jeta un regard de côté.
— Ce n’est pas si mal que ça, ici. Il règne une espèce de sécurité qui, finalement, leur fait moins peur que l’inconnu. Ils en connaissent les règles. Ils ont leurs copains, leurs familles. Tu sais, si ça se trouve, il y en a qui ignorent qu’il existe autre chose ailleurs.
Elle se tourna vers la vitre et regarda dehors.
— Il y a aussi ceux qui, comme ta famille, restent parce qu’ils croient en ce quartier et veulent œuvrer pour l’améliorer, fit-elle remarquer.
Devant eux, le feu passa au rouge. Raphaël ralentit. Cela tombait bien, car il avait envie de la regarder.
Elle comprenait. Isabelle Rush, avec sa générosité et son ouverture aux autres, le connaissait mieux au bout de deux semaines que la plupart de ses relations de Miami après plusieurs années. En dehors de sa famille, c’était elle qui le connaissait le mieux. Peut-être même mieux que sa famille. Ses proches n’avaient finalement que de brefs aperçus de l’homme qu’il était devenu depuis son arrivée en Floride, alors qu’Isabelle l’avait vu vivre au quotidien pendant quinze jours.
A présent, des liens s’étaient noués entre eux, et elle aurait beau se débattre pour les défaire, elle ne réussirait pas. Ils étaient trop solides, trop serrés. D’ailleurs, il ferait tout pour qu’elle échoue : il aimait trop être avec elle. Il adorait la finesse de son intelligence et son humour, ses lèvres gourmandes et son souffle, si léger à côté de lui la nuit.
Il la désirait, il voulait tout d’elle, aujourd’hui et à jamais. Et il voulait qu’elle soit amoureuse folle de lui, autant qu’il l’était d’elle. Il allait tout faire pour y parvenir.
* * *
Allongée sur le plancher de vieilles lattes de bois, Sonya écoutait la conversation des hommes qui bavardaient en dessous, et essayait de distinguer les bruits qui lui parvenaient de la rue. Des gens allaient et venaient, dehors. Des femmes se disputaient, des enfants jouaient en criant, des hommes se plaignaient du gouvernement et de la police. Quand on l’avait amenée ici, elle avait commencé par hurler à s’en arracher la gorge, mais personne n’avait semblé l’entendre.
L’oreille collée au plancher, elle redoubla d’attention. Peut-être discutait-on de son sort, en bas ?
Apparemment, c’était ça…
Les hommes étaient d’accord sur un point : retourner chercher la rançon aux Etats-Unis, après tout le bruit qu’avait provoqué cette affaire, c’était très risqué.
Elle les entendit maudire un certain Fuentes, et quelqu’un d’autre qui devait être médecin. Elle tendit encore l’oreille. Il s’agissait d’un certain Dr Ramon. Un nom qui ne lui disait rien.
Qui étaient ces hommes ? Et qu’avaient-ils à voir avec elle ?
Elle avait si mal à la tête qu’il lui était difficile de réfléchir.
Une odeur de fumée et de nourriture s’infiltra par les interstices entre les lattes, et elle eut un haut-le-cœur. Ils lui avaient donné à manger un peu plus tôt et, comme elle mourait de faim, elle s’était jetée sur la nourriture comme une bête vorace. A présent, ces relents de cuisine l’écœuraient.
Au-dessous, le ton monta.
Apparemment, ils n’étaient pas d’accord. Un ou deux d’entre eux avaient peur, et proposaient de la jeter dans le fleuve avant de se faire épingler. Les autres, les plus nombreux apparemment, évoquaient la possibilité de la vendre. Un type de l’Est, bourré d’argent, était prêt à payer très cher pour avoir à sa disposition une fille sur laquelle assouvir ses plaisirs les plus pervers. Evidemment, ce serait moins juteux que ce que la rançon aurait rapporté si Fuentes et le médecin n’avaient pas tout fichu en l’air, mais ils n’allaient pas faire la fine bouche…
Elle les entendit ensuite discuter de sa santé.
Etait-elle en assez bonne forme pour satisfaire l’appétit de l’homme de l’Est ? Au moins un jour ? Parce qu’autrement, s’il considérait qu’il n’en avait pas pour son argent, il leur ferait payer cher cette marchandise de mauvaise qualité. Il y aurait des représailles.
Elle ignorait évidemment qui était cet homme de l’Est, mais il était clair, à les entendre, qu’ils ne voulaient pas le contrarier.
L’un des gardes se mit à s’en prendre aux imbéciles qui l’avaient laissée dépérir, au point qu’elle ne valait quasiment plus rien, à présent.
Ils semblaient plus nerveux que d’habitude. Ils aboyaient, grognaient les uns sur les autres, comme une horde de chiens. Ils ne voulaient plus entendre parler d’elle, souhaitaient s’en débarrasser au plus vite… Encore fallait-il qu’ils se mettent d’accord sur ce qu’ils allaient faire d’elle.
Elle n’avait pas une minute à perdre.
Elle ferma les yeux. Au prochain garde qui viendrait la voir, elle jouerait la comédie et feindrait d’être à l’article de la mort. Ce qui ne serait pas très difficile, vu son état de faiblesse. Il fallait qu’ils croient qu’elle ne survivrait pas à un voyage à l’Est, et encore moins à ce que l’acheteur voulait obtenir d’elle.
La descendraient-ils avant de la jeter dans le fleuve, ou resteraient-ils à la regarder se noyer ? Et puis, peu importait… Au moins, son calvaire serait fini.
Non, il ne fallait pas qu’elle baisse les bras ! Pourtant, elle n’avait qu’une envie : se rouler en boule dans un coin et mourir. Son cerveau, logique, lui disait qu’elle ne pouvait pas s’en sortir, que les choses étaient allées trop loin. La situation était sans espoir. Irréversible.
Heureusement pour elle, elle était entêtée, et son amour pour Ronaldino et pour son père lui dictait de tenir bon. Mais il était presque insensé d’espérer.
Avant de tenter quoi que ce soit, une question se posait. Une question essentielle. Lui restait-il assez de force pour agir ?
En admettant qu’elle parvienne à s’enfuir, ils la rattraperaient et l’exécuteraient sur-le-champ. Mais cela ne valait-il pas mieux que croupir ici, ou de devenir l’esclave sexuelle d’un pervers qui risquait de la torturer à mort, par vice et par sadisme ?
Elle porta les mains à sa bouche et, l’énergie décuplée par la volonté de s’en sortir, commença à ronger la corde qui lui liait les poignets. Les torons, rugueux, lui écorchaient les gencives fragilisées par la fatigue, la sécheresse et le jeûne. Ses lèvres, déjà fendillées, se mirent à saigner. Mais comme elle avait déjà mal partout, elle sentit à peine cette douleur supplémentaire.
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