Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 5
5
Isabelle inspecta discrètement le système de surveillance. Il n’y avait pas de garde, pour l’instant du moins, mais des caméras étaient fixées en haut des murs. Un homme venait dans leur direction : la cinquantaine, des cheveux grisonnants gominés, une fine moustache. Il marchait d’un pas alerte, rapide mais pas précipité.
— Buenos dias, señor y señorita. Soy Umberto. Mon maître, señor Alberto Martinez, requiert le plaisir de votre compagnie en attendant que les autorités aient réglé les formalités vous concernant. Si vous voulez bien me permettre, je vais vous conduire à vos chambres. Vous avez le temps de vous rafraîchir avant que le dîner soit servi.
Sourire de convenance, accent parfait, manières irréprochables : le serviteur avait du style.
D’un mouvement de tête, il fit signe aux deux policiers de partir, et à Raphaël et Isabelle d’entrer.
— Veuillez prendre la peine… Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à me le demander. Je suis à votre service.
Elle jeta un coup d’œil à Raphaël ; il semblait aussi perplexe qu’elle.
Alberto Martinez… Le nom lui disait bien quelque chose, mais elle aurait été incapable de mettre un visage dessus. Elle ne se rappelait pas non plus où ni dans quelles circonstances elle l’avait entendu prononcer. Un proche de Ronaldino DeLeon, peut-être ?
— Muchas gracias, señor, dit Raphaël assortissant ses remerciements d’un sourire poli.
— Muchas gracias, répéta Isabelle.
Elle ignorait encore qui était leur hôte, mais il avait le mérite de les avoir tirés de prison.
Umberto les précéda dans un long couloir tendu de moire et tapissé de portraits d’ancêtres, puis s’arrêta devant les deux seules portes qui ouvraient, l’une en face de l’autre, dans la galerie.
— Vous déposerez votre linge à la porte. Je veillerai à ce qu’il soit lavé et repassé. Le dîner sera servi dans une heure. La salle à manger se situe au milieu de la maison. Pour vous y rendre, vous reprendrez ce couloir et traverserez le salon. Je vous souhaite un excellent séjour parmi nous.
Il indiqua à Raphaël la chambre de droite, à Isabelle celle de gauche, fit un ultime sourire et s’en alla.
Curieuse de découvrir les lieux, Isabelle entra tout de suite dans la chambre que le serviteur lui avait attribuée. Une carafe d’eau, une bouteille de vin et une coupe de fruits frais avaient été disposés sur une console de bois doré. Le mobilier était ancien, probablement d’époque. Un important chandelier de bronze était suspendu au plafond. Elle en compta les branches et remarqua qu’elles étaient toutes chevillées.
— Dix-huit lumières ! s’extasia-t-elle.
C’était un bel ouvrage.
Elle s’approcha de la console, prit une pomme dans le compotier de porcelaine et continua de faire le tour de la pièce.
Il y avait deux portes. Elle en ouvrait une quand Raphaël entra et alla droit à la fenêtre.
— On devrait prendre cette chambre, dit-il. D’ici, on voit l’entrée. On pourra surveiller les allées et venues, c’est plus sûr.
Il la regarda dans les yeux.
— Tu es d’accord pour qu’on reste ensemble ?
Sa voix était douce, chaleureuse. Comme une berceuse.
Isabelle sentit qu’elle piquait un fard. Devait-elle comprendre qu’il voulait partager un peu de sa vie avec elle, ou se faisait-elle encore des illusions ? Qu’importait ! L’idée était séduisante à plus d’un titre.
— Ce sera plus prudent, ajouta-t-il comme pour corriger un excès de tendresse.
Un peu déçue, elle fit oui de la tête.
— Alors, sais-tu qui est notre hôte ? Tu le connais ? demanda-t-elle. Son nom me dit quelque chose, mais je ne sais pas à quelle occasion j’ai entendu parler de lui…
La porte qu’elle venait d’ouvrir donnait sur une salle de bains.
— C’est Alberto Martinez, un homme politique. Au fait, j’ai oublié de te demander : tu as eu Katherine ?
Raphaël traversa la chambre et ouvrit la deuxième porte.
— Oui, je lui ai raconté nos malheurs au téléphone. Ils sont sur les dents, à l’agence Et toi, tu as appelé l’ambassade ?
Elle entra dans la salle de bains et, à la vue de l’immense baignoire, commença à se détendre. Sur un tabouret, il y avait une pile de serviettes qui semblaient moelleuses à souhait.
— Oui, répondit-il. Katherine a dû parler à Ronaldino. Martinez et lui sont sans doute amis, et Ronaldino lui aura demandé de nous aider.
C’était plausible, en effet.
Elle caressa les carreaux anciens qui couvraient les murs, se regarda dans le miroir qui courait du sol au plafond derrière la baignoire, et y vit le reflet de Raphaël. Il la dévisageait avec un regard si fiévreux qu’elle ne put réprimer un frisson.
— Ça veut dire que nous sommes libres ?
Il ne répondit pas tout de suite.
— Je ne crois pas que ce soit aussi simple que ça. Je pense que nous sommes en liberté surveillée dans la propriété de Martinez, qui s’est sans doute porté garant pour nous devant les autorités locales.
Elle hocha la tête et revint vers la chambre, le frôlant au passage.
De l’autre côté de la pièce, il y avait une superbe véranda. Des colonnes en pierre, sculptées, soutenaient des arcades. Une table en fer forgé et des sièges assortis semblaient attendre des invités.
— C’est une maison de détention ?
Le contraste entre la cellule fétide qu’elle occupait encore une heure plus tôt et les chambres dans lesquelles ils se trouvaient ne cessait de l’étonner.
— Où sont nos bracelets de chevilles ? demanda-t-elle, moqueuse, en sortant.
— Je te dis qu’Alberto Martinez a dû se porter garant. Dans ce pays, ça suffit.
Il s’assit en souriant et allongea les jambes devant lui.
— Le majordome a dit que nous avions une heure devant nous pour nous rafraîchir. Commence la première, si tu veux. Je prendrai la salle de bains après toi.
Elle examina ses bras, et vit qu’ils étaient très sales.
— Prends ton temps, insista-t-il. Détends-toi. Je crains que notre répit ne soit de courte durée.
— Ce qui veut dire ?
Il haussa les épaules.
— A supposer que nos ennuis avec la police se terminent demain, il faudra qu’on mette les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu. Si, en revanche, rien ne se passe, nous devrons nous débrouiller pour sortir d’ici par nos propres moyens.
Elle opina, et retourna dans la salle de bains.
Voyant un placard, elle l’ouvrit.
— Viens voir… Il y a des vêtements dans la penderie. Tu crois que je peux me servir ?
— Umberto nous a dit de mettre nos vêtements sales dans le couloir. On ne va pas descendre dîner tout nus ! Ils sont sûrement là pour être portés.
Cette image d’elle et lui dînant nus, en tête à tête, à la lumière des bougies, la fit rougir. Heureusement, il était resté de l’autre côté et ne pouvait la voir. Elle ne se connaissait pas ce sens de la fantaisie érotique…
Elle décrocha une robe, légère et chic, parfaite pour un dîner. Et elle fit couler l’eau. En attendant que la baignoire se remplisse, elle retourna dans la chambre. Elle allait rappeler Katherine et lui faire part des derniers rebondissements. Curieusement, il n’y avait pas de téléphone. Comme elle s’en étonnait, Raphaël lui expliqua qu’au Ladéra, il n’y avait pas de téléphones dans toutes les pièces. C’était bon pour les névrosés de la consommation.
— Je demanderai à notre hôte si je peux utiliser le sien, dit-il.
Elle retourna dans la salle de bains. La baignoire était pleine. Quel plaisir ! D’ici à quelques minutes, elle serait propre.
Elle laissa tomber ses vêtements sur les tomettes, enjamba la baignoire et se laissa glisser dans l’eau tiède jusqu’au cou. Les yeux fermés, elle se força à ne penser à rien, sauf au bonheur d’être plongée dans une eau tiède qui l’enveloppait totalement.
Après quelques minutes d’un plaisir indicible, elle se décida à se frotter un peu. Puis plus fort, jusqu’à ce que sa peau pique. Elle se lava les cheveux, plongea la tête en arrière dans l’eau pour les rincer et se débarrasser des derniers relents de la prison.
Se sentant purifiée, elle se leva et sortit de la baignoire. Puis elle se sécha et s’habilla. Fin prête, elle revint dans la chambre.
Raphaël, les yeux mi-clos, l’observait. Elle ajustait les bretelles de sa robe sur ses épaules. Le fourreau de soie, couleur pain grillé, lui arrivait juste au-dessus du genou, révélant ses longues jambes.
Troublé, il se leva, fit un pas vers elle, mais se ravisa.
— Ne bouge pas, querida, lui dit-il en se dirigeant vers la salle de bains. Je vais me laver. Tant que je ne suis pas revenu, tu restes ici. C’est promis ?
Sa voix avait changé. Elle était étrange, rauque et sensuelle à donner le frisson.
Isabelle, d’ailleurs, frémit. Elle sentait une chaleur qui l’imprégnait bien au-delà de sa peau.
Si elle croyait encore que les choses pourraient redevenir normales entre eux, elle devait cesser de se faire des illusions.
— Idiote ! grogna-t-elle, furieuse contre elle-même.
Pourquoi s’était-elle mise dans cette situation ? Pourquoi la jetait-il dans un état pareil ?
Mais ce n’était ni l’endroit ni le moment pour se poser cette question.
Elle le regarda disparaître dans la salle de bains, entendit l’eau couler, et se mit à fantasmer de plus belle.
Elle rêvait de fouiller encore sa toison douce et soyeuse, de parcourir son sexe du bout des doigts, de sentir le poids de son corps sur elle et cette pression à l’intérieur d’elle…
De plus en plus agacée par ses réactions, elle essaya de réfléchir posément.
C’était certain, il se passait quelque chose entre eux. Un courant les reliait. Mais ce n’était pas le moment de s’attarder en vaines rêveries.
D’un pas décidé, elle traversa la chambre en direction de la véranda. Il fallait qu’elle étudie la maison, car Raphaël avait raison. Si ni Katherine ni l’ambassade ne se manifestaient, il faudrait qu’ils se débrouillent par leurs propres moyens pour se sauver d’ici. C’était le moment de faire le tour du propriétaire.
Elle sortit dans le jardin, et le gravier de l’allée qui serpentait sous les palmiers et les cactées crissa sous ses pas. Sans se faire voir, elle traversa une succession de pelouses pour bien voir l’hacienda dans son ensemble. Elle compta les portes et les fenêtres de chaque étage — il y en avait beaucoup — et remarqua que certaines étaient équipées de barreaux. Des gens parlaient dans une des pièces du bas, et leurs voix lui parvenaient par la fenêtre ouverte.
Intéressée, elle s’approcha et s’arrêta pour écouter. En d’autres lieux, elle se serait abstenue, mais il y en allait peut-être de leur vie.
* * *
Isabelle… Sa silhouette menue et son sourire charmant cachaient en fait une femme de fer, déterminée. Ajouté à cette apparente fragilité, son poste de chargée de communication lui offrait une formidable couverture pour cacher ses activités d’agent spécial du Miami Confidential.
Elle l’impressionnait, l’intriguait, le fascinait. Il aimait son enthousiasme, son ton parfois grinçant. Ses lèvres satinées, lumineuses. Son teint pétale de fleur, relevé d’une touche de rose quand elle était gênée. Elle attisait sa curiosité en cultivant les paradoxes : derrière sa frêle silhouette, elle se donnait des airs de fille intraitable, comme lorsqu’elle avait manié la machette. Elle l’émouvait et le charmait, et surtout, elle le rendait fou, preuve qu’en chaque femme, même la plus pudique, sommeillait une petite flamme qui ne demandait que l’étincelle pour s’embraser…
Raphaël se lava, se frotta, se rinça pour éliminer toutes les traces de leur équipée, sans pouvoir repousser l’image de son corps nu, qui s’était attardé dans cette même baignoire, quelques instants plus tôt.
C’était déplacé, mais il trouvait cette image très excitante. Il la désirait comme un fou. Il avait déjà désiré de multiples femmes, mais jamais autant qu’Isabelle.
Il se leva et s’ébroua, inondant les tomettes de terre cuite. Son désir était évident, mais heureusement, elle n’était pas là pour le voir. Il n’avait qu’à se concentrer sur Alberto Martinez pour se rafraîchir les idées.
Dégoulinant d’eau, il enjamba la baignoire, attrapa un drap de bain et se sécha vigoureusement.
Combien de temps faudrait-il à Katherine pour les sortir de là ? Car si quelqu’un devait les aider, ce serait elle, l’ambassadeur se contentant de faire pression auprès des autorités locales.
Il passa les vêtements qu’on avait déposés à son intention — un léger costume bleu marine, de bonne facture. Il frôla son menton — il venait de se raser — et se coiffa. Puis il regagna la chambre. Isabelle était là, et laçait ses sandales à hauts talons.
— Tu sais que tu es très belle ?
Elle se redressa et plongea son regard dans le sien.
— Tu sais que tu n’es pas mal, toi non plus… surtout quand tu es propre ?
Quelques instants plus tôt, dans la véranda, il s’en était fallu de peu qu’il ne l’embrasse. Mais la raison l’avait emporté, et il avait étouffé la pulsion qui le poussait vers elle. Cette fois-ci…
Il s’approcha d’elle et fit pivoter la chaise où elle était assise. Il flottait autour d’elle une odeur mentholée qu’il attribua, très prosaïquement, au dentifrice qu’ils avaient tous deux utilisé.
Emu de la voir là, si fraîche et si belle, il se pencha sur elle. Sur cette odeur de menthe. Sur ses lèvres charnues.
Il se sentait heureux. Heureux et soulagé. Elle était saine et sauve et, surtout, elle existait !
C’était fou, la vie !
La veille, il se sentait d’humeur volage et vagabonde. Et voilà qu’à présent, il ne rêvait que tendresse et baisers, promesses et félicité. Avec elle. Pour le restant de ses jours.
Un brusque coup de chaleur fit battre son sang très fort dans ses tempes.
La crise de la quarantaine… Le démon de midi… L’idée le fit sourire. Le démon avait des ailes, en l’occurrence : c’était un ange, un séraphin aux boucles dorées.
Il lui tendit la main.
— Si nous allions dîner ?
Elle rougit et se regarda brièvement dans la glace.
— Allons voir ce M. Martinez, dit-elle en évitant son regard.
Le couloir était désert, leurs pas étouffés par les riches tapis de laine et le capiton de moire sur les murs.
— Sauf erreur, la politique paie grassement, dans ce pays, fit-elle remarquer.
Comment faisait-elle pour passer avec cette désinvolture du baiser le plus fougueux à une remarque aussi banale, quand il en était encore à fantasmer sur leur baiser ?
— Ce n’est pas la politique qui paie, c’est la corruption générale qui engraisse, rectifia-t-il. En ce qui concerne Martinez, ce n’est pas tout à fait vrai. Sa fortune lui vient de sa famille : ils sont propriétaires de mines depuis des générations.
Effectivement, la résidence témoignait d’une fortune peu commune. Tableaux de maîtres, mobilier d’époque, statuettes incas authentiques, objets amérindiens. Nombre de musées ne pouvaient s’enorgueillir de posséder autant d’œuvres d’une telle valeur.
Ils arrivèrent dans le salon, le traversèrent et aperçurent Martinez plongé dans la lecture. La soixantaine avancée, les cheveux argentés, toujours mince malgré son âge, et très chic dans un costume sans doute confectionné sur mesure, il avait l’air d’un homme avenant.
Les apercevant, il posa le dossier qu’il lisait et se leva pour venir au devant d’eux.
— Bienvenidos… Bienvenue.
Il s’approcha, et fit un baise-main à Isabelle avant de serrer la main à Raphaël.
— Je suis très heureux de vous recevoir. Quand j’ai appris que des amis de Ronaldino avaient des ennuis, j’ai tout de suite proposé mon aide.
— Merci, monsieur Martinez, dit Raphaël. Vous avez donc parlé à Ronaldino récemment ?
L’homme sourit de toutes ses dents.
— Hélas ! non. Cela fait un moment qu’il n’est pas venu à son bureau. J’ai cru comprendre qu’il était toujours à Miami, c’est bien cela ? Quelle tragédie ! Sa fiancée ! Après ce qui est arrivé à sa femme…
Il hocha la tête, l’air de compatir.
— C’est inhumain, ajouta-t-il.
— Heureusement, Sonya sera bientôt libre, dit Isabelle.
— Naturalmente.
Martinez leur fit alors signe de prendre un siège.
— Puis-je vous offrir quelque chose à boire ? J’exploite quelques hectares de vigne. C’est insuffisant pour commercialiser mon vin, mais dans la famille, nous l’apprécions tous. Je serais heureux de vous le faire goûter, si cela vous tente.
— Volontiers, dit Isabelle.
Aussitôt servie, elle porta son verre à ses lèvres et en avala une petite gorgée.
— Il est très bon, reprit-elle, de l’air d’un connaisseur averti. Il est dommage que vous ne puissiez en produire davantage pour l’exporter.
Ravi du compliment, Martinez lui adressa un sourire de grand séducteur.
— Il m’arrive de rêver que je suis un gros éleveur et que tous les Américains en raffolent… Ceux qui ont du palais, évidemment !
Il s’esclaffa.
— Peut-être plus tard, quand je prendrai ma retraite, consacrerai-je plus du temps à mes vignes ?
Sa retraite ? Si la loi de Ronaldino visant à limiter la durée des mandats était votée, il risquait d’être très vite atteint par la limite d’âge.
Que pouvait penser Martinez du programme de Ronaldino DeLeon ? se demanda Raphaël.
Isabelle se pencha vers lui.
— Pourrais-je utiliser votre téléphone, monsieur Martinez ?
— Non, hélas non… Le téléphone de la maison ne fonctionne toujours pas. Il y a eu des vents violents la semaine passée. Tenez, prenez mon portable.
Il tapota sa poche de poitrine, puis l’autre.
— Oh ! je suis navré… J’ai dû l’oublier là-haut, dans mon bureau. Je vais demander qu’on me le descende.
Son verre à la main, il se leva.
— Si nous allions dîner ? J’ai hâte que vous me donniez des nouvelles de mon grand ami Ronaldino et que vous me racontiez ce qui vous est arrivé. Quelle méprise ! Il ne faut pas en vouloir à notre police. L’armée lui met tellement la pression qu’il y a parfois des bavures.
Il les précéda dans un patio où gargouillait une fontaine. Des palmiers géants, dans de grands pots de grès, ceinturaient les murs. Ils passèrent sous une arcade de pierres dorées et débouchèrent dans la salle à manger, où le couvert avait été dressé sur une belle nappe blanche.
— Permettez.
Martinez tira la chaise d’Isabelle pour qu’elle s’assoie, au moment où Raphaël s’avançait pour le faire.
— Merci, dit Isabelle tout sourire.
Des dizaines de bougies plantées dans des candélabres en argent éclairaient la pièce. Une porcelaine très fine et des couverts en argent étaient disposés sur la nappe d’organdi rebrodé. C’était luxueux et raffiné.
— C’est beau ! s’extasia Isabelle.
— Rien ne saurait égaler la beauté de votre présence parmi nous, ici.
Martinez, tout miel, avait sur les lèvres un perpétuel sourire.
— Bon appétit, ajouta-t-il, tandis qu’une femme apportait l’entrée.
Agacé par les regards que Martinez jetait à Isabelle, Raphaël rongeait son frein. Heureusement, la soupe épicée était bonne et, peu à peu, les souvenirs qu’elle réveillait détournèrent son attention.
Que de fois, depuis qu’il vivait à Miami, le parfum et le goût de ces épices lui avaient manqué ! Que de fois il avait regretté les ragoûts de sa mère, avec leurs saveurs brûlantes et inimitables…
— Ainsi donc, mon ami DeLeon est aux Etats-Unis, reprit Martinez.
— Oui, pour l’instant, répondit Isabelle, conformément à ce qu’ils étaient convenus de raconter. Son futur beau-père ne va pas très bien. Il est très éprouvé par l’enlèvement de sa fille et lui a demandé de venir le soutenir. Ils attendent que les ravisseurs se manifestent de nouveau. Ronaldino restera aux Etats-Unis aussi longtemps que Sonya y sera.
Le plan consistait à faire en sorte que personne ne sache que Sonya avait été transférée hors du pays. Ils voulaient prendre les kidnappeurs par surprise.
Martinez hocha la tête. Raphaël, qui l’observait attentivement, crut voir une forme de soulagement passer dans son regard. Mais très vite, l’homme retrouva son air contrit.
— Si j’ai bien compris, vous aidez Ronaldino à préparer son mariage ?
Il y avait de l’ironie dans le ton. S’il pensait humilier Raphaël en se moquant de son rôle de conseiller en mariage, Martinez manquait son but. Raphaël aimait sa couverture. Elle amenait nombre de ses ennemis à le sous-estimer, ce qui lui rendait plutôt service dans ses missions.
— Nous travaillons tous les deux pour Le Mariage à la Carte, la société qui organise le mariage de M. DeLeon, dit-il. Isabelle est notre directrice de communication ; quant à moi, je suis chargé d’assurer la sécurité de la cérémonie. Le directeur de notre société a pensé qu’il serait de bon ton que nous nous rapprochions de la famille de Ronaldino pour la rassurer, et également que nous tenions la presse du Ladéra informée. Un mariage aussi people…
Il haussa les épaules.
— … suscite beaucoup de commentaires, de spéculations, ajouta-t-il.
— C’est évident. Ronaldino est un personnage public. Un homme merveilleux qui a beaucoup œuvré pour notre pays. Grâce à son action, le niveau de vie de ses habitants s’est amélioré.
Martinez se pencha en arrière sur sa chaise pour permettre au serviteur de débarrasser son assiette vide.
— Venez-vous souvent ici ? s’enquit Raphaël, qui se penchait lui aussi pour laisser le domestique prendre son assiette.
— Aussi souvent que mon travail me le permet.
On apportait une viande découpée et entourée de légumes colorés sur un plat d’argent massif.
Raphaël se servit. Bœuf grillé, poivrons. Heureusement pour Isabelle, ils n’étaient pas dans le sud du Ladéra, car on lui aurait servi de la chèvre. Les Ladérais étaient friands de viande, il ne l’avait pas oublié, mais à force de vivre en Floride, il s’était habitué à d’autres cuisines. Cubaine, coréenne, mexicaine, chinoise… Si un jour il troquait son trois pièces-cuisine contre une maison avec jardin, il ferait des barbecues auxquels il inviterait ses amis du bureau.
Comme Isabelle, par exemple.
A propos, que faisait-elle de son temps libre ? Pourquoi ne sortaient-ils pas plus souvent ensemble, au lieu de rester seuls, chacun de son côté ?
Seul.
Curieux… L’idée de sa solitude lui donnait subitement le cafard. Il se rangeait plutôt dans la catégorie des célibataires heureux, d’habitude.
Isabelle et Martinez discutaient à présent peinture. Les tableaux accrochés aux murs étaient des portraits de la señora Martinez, décédée, s’il avait bien entendu, quelques années plus tôt, et de leurs cinq enfants, deux garçons et trois filles. Des tableaux d’une famille heureuse.
Bizarrement, cette harmonie lui fit mal.
Isabelle avait raison. Son retour au Ladéra avait dû déclencher en lui une crise — la fameuse crise de la quarantaine. Chaque fois qu’il revenait dans son pays, une émotion l’étreignait, puissante mais jamais cafardeuse comme aujourd’hui. Sans doute se dissiperait-elle quand il retrouverait Miami ? Il oublierait vite, alors, son délire de maison avec jardin. Il s’achèterait plutôt un cabriolet : c’était ce que faisaient souvent les célibataires aux abords de la quarantaine. Un cabriolet et une liaison incendiaire, voilà ce qu’il s’offrirait.
Il regarda Isabelle qui parlait toujours avec Martinez. Dans la lumière douce des bougies, les reflets des flammes vacillant sur son visage, elle était belle comme une madone. C’était sûr, elle regrettait déjà leur nuit au temple inca et, manque de chance pour lui, c’était la seule femme qui l’intéressait. Mais à quoi bon épiloguer ? Se nourrir d’espoirs impossibles ? Il valait mieux qu’il se mêle à leur conversation qui avait trait, semblait-il, à l’histoire de la propriété.
Après dîner, on leur servit du dulce de leche, confiture de lait au doux parfum de caramel. Puis du café fortement torréfié. Ils allèrent ensuite s’asseoir dans la véranda, où on leur apporta du pisco dans de jolis verres en cristal de Baccarat.
— C’est un brandy, expliqua Martinez à Isabelle qui faisait tourner le précieux alcool dans son verre. En France, on dit du « cognac ».
Raphaël regarda ses doigts élancés, le geste sensuel qu’elle faisait avec sa main, et avala une gorgée du pisco qu’on lui avait servi.
— C’est de l’alcool maison, ajouta Martinez, manifestement fier de ses vignobles. Mais vous devez être fatigués… Je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Nous avons du temps devant nous pour profiter les uns des autres.
Profiter ! Le terme était abusif, mais la rencontre n’avait pas été inintéressante, se dit Raphaël en se levant.
— Le téléphone, au fait ? demanda Isabelle.
— Oui, c’est vrai. J’allais oublier, pardonnez-moi. C’est tellement rare que j’aie des hôtes aussi intéressants, ici. Je vais vous faire apporter un mobile dans votre chambre. Vous pourrez le garder aussi longtemps que vous resterez. J’imagine que vous devez être impatients de parler à vos familles et à vos amis. A propos de famille…
Il se tourna vers Raphaël.
— Vous avez encore de la famille, ici ?
— Oui, mais au sud.
— Je les connais peut-être ?
— Cela m’étonnerait. Ce sont des gens modestes. Merci de votre hospitalité.
Raphaël fit un signe de tête à Martinez et prit ostensiblement la main d’Isabelle, afin de bien montrer à son hôte qu’il n’appréciait guère les yeux doux qu’il lui avait faits pendant toute la soirée.
— Buenas noches, leur dit Martinez, tout sourire.
— Bonne nuit à vous aussi, répondit Raphaël.
« Et tâchez de dormir profondément », pensa-t-il en s’éloignant.
Il n’avait pas été dupe de l’amabilité de Martinez et comptait bien, cette nuit, explorer la propriété.
* * *
— Tu n’es pas fou ?
Isabelle ôta ses sandales, qui étaient légèrement trop petites pour elle, mais supportables. Les vêtements qu’elle avait empruntés dans le placard appartenaient à la fille de Martinez. Il le lui avait dit à la fin du dîner. Celle-ci laissait toujours de quoi se changer chez son père, afin de trouver quelque chose à mettre en cas de visite impromptue. Elle ne verrait aucun inconvénient à ce que quelqu’un les porte, l’avait-il rassurée.
— Si on nous surprend en train de fouiner et que notre hôte nous jette dehors, nous sommes bons pour retourner en prison, dit-elle à Raphaël.
— Pourquoi veux-tu qu’on se fasse prendre ? Et puis, c’est toi qui as commencé à « fouiner » tout à l’heure !
— Je me suis promenée dans le jardin pour voir s’il y avait des issues ! Je n’ai pas fouillé dans les chambres, ni dans les affaires personnelles de Martinez.
— Tu as épié sa conversation sous une fenêtre.
— C’est vrai, je n’aurais pas dû. De toute manière, il n’a rien dit de passionnant. J’ai compris qu’il attendait un invité.
— Ce Martinez me déplaît.
— Personnellement, je ne le trouve pas désagréable… Plutôt sympathique, même.
Ce n’était pas tout à fait vrai. Martinez faisait des efforts pour paraître aimable, cela se voyait. Mais il forçait son talent. Sans doute était-ce l’homme politique qui voulait ça ?
— Je ne comprends pas ce qu’il fait à la campagne en pleine session parlementaire, fit remarquer Raphaël. Ils sont sur le point de voter des lois qui sont très contestées, et il reste ici. C’est étrange.
La remarque la troubla. Ronaldino avait effectivement dit que la période était cruciale. C’est d’ailleurs ce qui avait amené Raphaël à penser que l’enlèvement avait été commandité par un de ses ennemis politiques, afin de le détourner ponctuellement de la vie publique.
Pour Isabelle, c’était Maggie, l’ex-femme de Ronaldino, qui tirait les ficelles. Son médecin, le Dr Ramon, avait essayé de tuer le chauffeur de Sonya Botero aux Etats-Unis, et quand Miami Confidential l’avait placé en garde à vue, il s’était suicidé. Le cousin de Maggie, José Fuentes, s’était fait pincer au moment de la remise de la rançon. L’ex-femme de DeLeon était indéniablement dans le coup. Pour Isabelle, le motif de l’enlèvement ne faisait aucun doute : c’était la jalousie.
Ou la drogue. Dans la famille de Maggie, certains membres étaient impliqués dans le trafic de drogue et, si les lois de Ronaldino passaient, elles porteraient un coup fatal à leurs affaires.
— Il a pu être appelé en urgence ici, peut-être ? suggéra-t-elle.
— Pour quelle raison ?
Raphaël s’enfonça dans son fauteuil et croisa les pieds sur le guéridon.
— Des problèmes avec ses vignes, par exemple, reprit Isabelle.
— J’en doute. Ses vignobles se trouvent dans le sud du pays. Quand la bataille politique fait rage, ce n’est pas le moment de s’éloigner de la capitale.
— Il se dit ami de Ronaldino.
— C’est ce qu’il prétend.
— Il s’est montré très charmant avec nous. Sans lui, nous serions toujours en prison. S’il était un ennemi de Ronaldino, pourquoi nous aiderait-il ?
— Nous aide-t-il vraiment ? Je me demande s’il ne nous surveille pas, plutôt. Où est le téléphone ?
Cela faisait plus d’une heure qu’ils avaient fini de dîner, et personne ne leur avait apporté l’appareil tant réclamé.
— Le personnel doit être occupé, dit Isabelle. Il n’a pas eu le temps de nous le monter.
— A moins que Martinez ne soit pas enthousiaste à l’idée que nous parlions à quelqu’un ?
L’intuition de Raphaël ne l’avait guère trompé depuis leur départ. Elle avait intérêt à l’écouter.
— Nous devrions inspecter la maison, dit-elle tout d’un coup. Nous apprendrons peut-être des choses…
Il déplia ses longues jambes et se leva.
— Il faut commencer par trouver un téléphone. Katherine ne sait pas où nous sommes, il faut le lui dire. Je ne serais pas mécontent non plus de mettre la main sur un revolver ou deux. Etre ici sans arme me déplaît. L’endroit est tellement étrange…
— Je ne pense pas qu’on ait grand-chose à craindre. C’est un homme politique, et il ne prendrait pas ce risque. Les tueurs ont un autre profil.
— Je ne demande qu’à te croire, dit-il. Tu dois savoir de quoi tu parles : c’est toi la criminologue.
Il s’approcha d’elle et lui serra la main très fort.
— Fais quand même attention et reste près de moi.
Elle n’aimait guère les ordres.
— Je suis toujours prudente. Mais je vais où il faut quand il le faut.
L’air grave, il la regarda.
— Voilà exactement le genre de discours qui me rend fou… Fou de toi.
Sur ces mots, il se pencha vers elle, la prit par la taille et la serra contre lui, mais elle le repoussa.
— Non, dit-elle.
— Quoi, non ? Ne dis pas que tu n’en as pas envie, tu mentirais ! Or, une des choses que j’aime en toi, c’est ta franchise.
Elle gesticula pour se dégager, mais il s’empara violemment de ses lèvres.
— Je vois bien tes yeux, insista-t-il. Tu brûles de désir.
La gorge sèche, elle s’écria :
— Non, non, non !
Elle détourna le regard de ses yeux fiévreux et vit le lit, derrière lui.
Non, il ne fallait pas. Ils n’étaient pas là pour ça. Ils avaient une mission à accomplir.
— Tu n’as pas le droit de me repousser comme ça, Isabelle, grommela-t-il en s’écartant d’elle. Je veux comprendre ce que tu as dans la tête.
— Rien ! gronda-t-elle.
Elle vit le visage de Raphaël s’assombrir.
— Tu ne sais pas mentir. Tu ne l’as jamais fait, tu ne vas pas commencer maintenant…
Il lui tenait les mains.
— D’accord, il y a quelque chose, dit-elle.
— Quoi, bon sang ? Parle !
— Ça n’a pas d’importance. Le fait de reconnaître qu’on a un problème, c’est déjà la moitié de la guérison.
— Tu vois ! Maintenant, répète après moi : « Raphaël, je veux que tu m’embrasses ».
Il avait la voix rauque et la serrait de plus en plus fort. Il pencha la tête et lui prit les lèvres.
— Non, dit-elle dans un souffle. Il faut y aller.
— On a le temps. Il faut d’abord que tout le monde dorme.
— Raphaël, je…
Quelle nouvelle excuse allait-elle inventer ?
Impatient, il lui reprit la bouche pour la faire taire de force.
Malgré elle, elle gémit. C’était si bon… Il avait les lèvres les plus tendres de la terre. Mais brusquement, il s’écarta d’elle et scruta son visage.
— A quoi penses-tu ? demanda-t-il.
— Tu veux vraiment que je te le dise ?
Elle sentit qu’elle rougissait.
— Que tu me plais. Mais je ne veux pas que nous allions plus loin. Nous n’avons pas d’avenir ensemble. Nous ne désirons pas les mêmes choses et tu le sais. Et je ne veux pas souffrir bêtement.
— Parce que tu sais ce que je désire ?
— Oui, je crois.
Elle abaissa les yeux — elle sentait sa virilité, durcie tout contre elle — pour lui faire comprendre ce qu’elle voulait dire.
— Moi, je veux autre chose, insista-t-elle en rougissant de plus belle. Tu serais surpris si…
Le bruit d’une voiture qui arrivait attira leur attention.
Intrigués, ils se précipitèrent à la fenêtre, mais le temps d’arriver, le véhicule avait disparu sous les arbres.
Curieuse d’en savoir plus, elle lui prit la main et l’entraîna dehors. Si quelqu’un les apercevait, il croirait à une ballade en amoureux.
— Par ici.
Elle traversa la pelouse.
Il l’avait prise par la taille et la tenait serrée contre lui. Ils faisaient mine de ne pas se presser mais essayaient de hâter le pas.
Au détour d’un groupe de palmiers, ils virent une grosse Mercedes noire garée devant l’hacienda. Le visiteur avait déjà gravi les marches du perron et s’apprêtait à frapper. Ils ne purent qu’entrevoir sa silhouette. Il devait avoir l’âge de Martinez, il était également de type hispanique, mais nettement moins élégant.
— Tu le connais ? demanda Isabelle.
— Non. Il va falloir attendre demain matin pour savoir qui c’est.
Ils continuèrent à marcher, main dans la main, en amoureux. Ils entendirent une fenêtre qu’on fermait quelque part à l’étage. Le temps de lever les yeux, Isabelle vit une ombre qui disparaissait.
— Ça doit être une domestique.
— Attendons un peu ici, dit-il.
Elle regarda en l’air. Certaines fenêtres étaient allumées. L’idée qu’on puisse les épier d’une pièce plongée dans l’obscurité lui donna froid dans le dos.
Martinez n’était peut-être pas l’homme affable dont il se plaisait à donner l’image.
Seraient-ils relâchés le lendemain ? Trouveraient-ils Sonya à temps ?
Et Raphaël ? Réussirait-elle à le faire sortir de ses pensées sans trop souffrir ? Pourrait-elle l’oublier ?
Un coup de vent balaya l’herbe et la fit frissonner, la ramenant à la réalité.
— Tu as froid ?
Il la serra plus fort encore contre lui.
— On peut rentrer, si tu veux, ajouta-t-il.
— Non, ça va.
S’ils étaient observés, mieux valait qu’ils continuent de jouer les amoureux transis. D’ailleurs, si Martinez les faisait surveiller, il devait déjà savoir qu’ils allaient partager la même chambre.
Les étoiles brillaient dans le ciel, l’air était vif et l’hacienda suffisamment belle pour mériter un tableau. Soudain il s’arrêta et, la plaquant contre lui, lui prit les lèvres. Elle crut d’abord qu’il jouait la comédie. Pour la galerie. Mais non. Il était sincère, ému et très sentimental.
Et elle se prit à rêver qu’il ne s’arrête jamais.
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