Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 7
7
Réveillé en sursaut, Alberto Martinez écarquilla les yeux. Il connaissait Rodrigo Santiago sous le nom d’Antonio Waldez, homme d’affaires sans grande envergure qu’il avait aidé alors qu’il avait des difficultés.
Embarrassé, Rodrigo fixait le plancher en silence. Il n’avait pas dit un mot depuis que Raphaël l’avait traîné dans le salon où Martinez, éberlué, trônait dans son fauteuil de cuir.
— Vous avez appelé la police ? demanda Isabelle.
— Si, señorita. Elle ne va pas tarder à arriver. Je ne tolère aucune violence sous mon toit, et suis désolé que vous ayez été agressés. J’ose espérer que ce ne sera pas le souvenir que vous garderez de moi et du Ladéra…
Elle fit un signe de tête pour le rassurer et regarda Raphaël.
Rodrigo avait été formel : il n’avait rien à voir avec l’enlèvement de Sonya. Curieusement, elle était tentée de le croire. Il avait avoué la tentative d’assassinat sur Ronaldino et, maintenant qu’il était arrêté, il savait qu’il irait de toute façon en prison.
— Je suis doublement navré, reprit Martinez. Ce qui arrive est terrible pour ma réputation. Rendez-vous compte ! Rodrigo Santiago retrouvé vivant, chez moi. Quelle histoire ! Les médias vont en faire des gorges chaudes. C’est une mauvaise publicité pour moi.
Isabelle voulait bien le croire.
Elle s’apprêtait à poser des questions sur le genre d’affaires que faisait Santiago quand on frappa bruyamment à la porte.
— Señorita, señores. C’est Rodrigo Santiago ?
Le chef de la police fit signe à ses deux lieutenants de le menotter.
— Vos invités vont également me suivre, dit le commandant à Martinez. Aucun chef d’accusation n’étant retenu contre eux, je les relâche.
Il se tourna vers eux.
— Vous êtes libres. Je vous demande simplement de passer signer les papiers et reprendre vos affaires personnelles.
— Gracias, señor, dit Isabelle.
Tout bien pesé, leur passage chez Martinez avait été positif. Il serait inutile d’intenter une action en justice contre la police ladéraise pour détention abusive.
— Merci pour votre hospitalité, señor Martinez.
Elle lui adressa un sourire poli.
— Mucha gracias, señor, ajouta Raphaël avant de suivre les policiers.
A peine dehors, Isabelle lui prit la main.
— Bien joué, dans l’abri, dit-elle. Ta démonstration a été efficace : Rodrigo a parlé. Mais c’est bizarre, je n’ai pas vu de balle sortir du revolver.
Il la regarda, un sourire narquois aux lèvres.
— Et pour cause, dit-il, je n’ai pas tiré !
* * *
Les yeux rivés sur la route, Raphaël conduisait pied au plancher.
— Attention ! s’écria Isabelle en lui posant la main sur le bras. Tu as lu le panneau ? Je crois qu’on vient de dépasser l’embranchement pour Cedra.
Le temps d’aller au poste, de signer les documents, de récupérer leurs affaires, le jour s’était levé. Elle avait passé une nuit blanche, mais depuis que Raphaël conduisait, elle fermait les yeux de temps en temps pour se reposer. Ce n’était certes pas un sommeil profond, mais c’était tout de même réparateur.
— On devrait s’y arrêter, dit-elle.
Cedra, la ville où il avait grandi et où une grande partie de sa famille vivait, ne se trouvait qu’à quelques kilomètres. Le jour baissait déjà, et il fallait faire le plein d’essence. Il allait donc devoir s’arrêter, mais il n’avait pas prévu de le faire à Cedra.
Ils avaient perdu près de quatre heures quand ils s’étaient arrêtés pour déjeuner et qu’un voyou en avait profité pour leur voler leur roue de secours. En trouver une de rechange avait relevé du parcours du combattant. L’automobile n’était pas une industrie aussi développée au Ladéra qu’aux Etats-Unis.
— Je pense qu’on devrait plutôt continuer jusqu’à Malani et chercher une chambre là-bas.
— Tu n’as pas envie de voir ta famille ?
— Une autre fois. On est pressés.
— Arrêt pour arrêt, pourquoi Malani plutôt que Cedra ? insista Isabelle.
Elle avait raison.
Raphaël se frotta le menton.
Mais que penserait-elle de sa mère ? De ses frères et de ses sœurs ? Elle était issue d’un milieu bourgeois très aisé, alors que sa famille vivait dans une maison à peine plus digne qu’un taudis. Il avait proposé à sa mère de déménager, mais elle n’avait rien voulu entendre. Elle ne quitterait jamais la maison dans laquelle elle était née et avait grandi. C’était une femme de tradition : c’est là qu’elle avait ses souvenirs, là que sa famille puisait son bonheur.
Et bizarrement, il comprenait cet attachement. Lui-même éprouvait une grande émotion quand il revenait ici, même si ses visites étaient espacées. Il aimait tout, ici. Le grenier avec sa charpente de bois brut, la cave, la cour et sa poussière… Chaque fois qu’il se retrouvait dans cette maison, des myriades de souvenirs remontaient à la surface de sa mémoire, suscitant immanquablement une vague de nostalgie. Mais Isabelle ? De quel œil verrait-elle tout cela ? Et que penseraient-ils d’elle ?
— Vous vous voyez souvent ? demanda-t-elle.
— On se parle au téléphone. Je viens au moins une fois par an.
Et entre-temps, il envoyait de l’argent. Il les aimait, ils lui manquaient, mais sa vie était ailleurs. Loin d’eux, il ne les exposait pas au danger. Et sa mère était fière de lui. N’empêche, quinze années d’éloignement, c’était long, et ils n’étaient plus aussi proches qu’auparavant. Ils savaient peu de chose de sa vie à Miami, de l’homme qu’il était devenu.
En fait, personne ne connaissait vraiment l’homme qu’il était devenu. Cela fait trois ans qu’on travaille ensemble, et je te connais à peine, lui avait dit Isabelle.
Et c’était vrai. Il avait de nombreuses relations, mais pas de vrais amis, et personne ne pouvait prétendre bien le connaître. A son arrivée en Floride, il avait rencontré beaucoup de gens, mais les liens étaient restés superficiels : c’était un choix qu’il avait fait. Il n’était pas fier de son passé et ne souhaitait pas en faire état avec quiconque. Le temps aidant, il s’était fondu dans un moule et était devenu, sinon heureux, du moins à l’aise dans son environnement.
Et puis, il n’avait plus pensé à ça. Il avait fallu qu’Isabelle fasse allusion au fait qu’elle ne savait rien de lui pour qu’il songe de nouveau à sa vie. Une vie qui, tout bien pesé, ne lui apportait pas grand-chose.
Mais maintenant, il y avait Isabelle. Elle comptait beaucoup pour lui et il avait envie qu’elle le connaisse. Cela n’avait rien à voir avec une quelconque crise de la quarantaine. Isabelle était une fille droite, sincère, courageuse, le type de femme qui lui inspirait admiration et respect. Elle méritait mieux qu’une nuit dans ses bras, en passant. D’ailleurs, elle n’était pas une fille légère. Elle était profonde, elle réfléchissait. Il aurait pu bavarder des heures avec elle sans jamais s’ennuyer. Elle était vraie, dure au mal et ne cherchait jamais à se justifier.
Dès la seconde où il l’avait vue, elle l’avait intrigué, attiré. Qui ne l’aurait pas été ? Il n’y avait aucun péché à désirer une fille aussi jolie, et intelligente de surcroît.
L’ennui, c’est qu’après les quelques jours qu’il venait de passer avec elle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un nouveau type de relation s’était développé entre eux, et il n’avait plus envie de la quitter. Il voulait la ramener avec lui à Miami, et l’avoir toujours à ses côtés. Faire des choses ensemble, discuter, échanger. Il ne voulait surtout pas qu’elle se figure qu’il n’en voulait qu’à son corps… même s’il la désirait follement. C’était bien la première fois de sa vie qu’il avait envie de vivre avec quelqu’un.
La nuit tombait, et il alluma ses phares.
Il fallait qu’il se tienne comme un gentleman. C’était la seule façon de gagner son cœur. Mais elle ? Que pensait-elle de leur relation ? Il la trouvait prudente. Sur la réserve. Peut-être même distante. Avait-elle peur de mélanger vie privée et vie professionnelle ? Si, côté cœur, les choses tournaient mal entre eux, craignait-elle que la vie au bureau ne devienne un enfer ? Car ils seraient forcés de continuer à collaborer ou contraints de trouver un autre job.
Elle n’avait pas tort : mélanger les genres, c’était prendre un risque. Mais la vie valait-elle la peine d’être vécue, si l’on refusait de s’engager ?
* * *
Il mijote manifestement quelque chose, se dit Isabelle en le regardant. Peut-être un plan pour approcher Maggie ?
Bien qu’intriguée, elle se tut. Elle ne voulait pas avoir l’air de s’immiscer dans ses pensées.
— Tu veux bien m’accompagner ? dit-il subitement, d’une voix qui semblait tomber des nues.
Etait-ce un piège ? Pourquoi lui posait-il cette question étrange, sans préambule ?
— Tu as mis le temps, dis-moi ! s’exclama-t-elle d’un ton moqueur.
— Est-ce que tu aimes les enfants ?
Elle crut que son cœur s’arrêtait.
— Si j’aime les enfants ? Pourquoi cette question ?
Elle le fixa, éberluée.
— Parce que si on s’arrête dans ma famille, il faudra que tu partages le lit d’une des filles.
Il lui parut soudain plus détendu.
— Ne joue pas à chatouille avec elles, elles sont sans pitié.
Isabelle éclata de rire. Décidément, cet homme était imprévisible.
Après quelques minutes, il mit son clignotant et tourna à droite sur une route qui menait à Cedra.
Vingt minutes plus tard, il se garait devant une maison quelque peu délabrée, dans un quartier où elle n’aurait jamais osé s’aventurer toute seule. La demeure des Montoya n’était pas la plus sordide. C’était même la moins misérable de toute la rue. Comme les autres, elle était faite de briques de boue séchée, consolidée çà et là par des pierres. Les maisons étaient collées les unes aux autres, comme pour se soutenir mutuellement. Etroites et hautes, de trois étages en général, elles donnaient l’impression de monter vers le ciel pour y chercher la lumière. La lune brillait sur les toitures le plus souvent faites de dalles de plastique. Le quartier transpirait la pauvreté.
— Attends-toi à un interrogatoire en règle, la prévint-il. Ça fait un bail que je n’ai pas ramené de fille à la maison.
* * *
— Est-ce que je peux vous aider ? proposa Isabelle à Rosina.
Elle avait suivi la sœur de Raphaël dans la cuisine, où le réfrigérateur faisait un bruit qui laissait supposer qu’il n’allait plus tarder à rendre l’âme.
— On vient de passer des heures en voiture, ça fait du bien de bouger un peu…
Rosina, une beauté typiquement latino, adressa à Isabelle un sourire gêné. Sa culture devait lui interdire de laisser une invitée mettre la main à la pâte.
Sans attendre de réponse, Isabelle alla droit à l’évier et se lava les mains.
— Que puis-je faire ?
Mme Montoya lui passa le plat de viande qu’elle tenait à la main.
— Tenez, vous n’avez qu’à plonger ces morceaux de bœuf dans la pâte à beignet.
Isabelle prit le plat et se mit à la tâche.
— Il doit vous manquer ? dit-elle en regardant du côté de Raphaël.
La señora Montoya, petite dame aux cheveux aussi noirs que ses yeux, fit oui de la tête. Il y avait en elle une dignité qui forçait le respect.
— Mais je suis heureuse pour lui. C’est bien pour lui, ce qu’il a fait. Il a un bon travail, là-bas.
— Vous n’envisagez pas de déménager en Floride ? C’est une grande ville, Miami, et vous seriez tout près de lui.
Isabelle jeta un coup d’œil vers la salle à manger.
Raphaël discutait avec un de ses frères, Eduardo, et la discussion était animée. Des neveux et des nièces lui tournaient autour ; il avait beau les repousser, ils revenaient sans cesse à la charge.
Il avait l’air heureux et détendu, ce qui lui arrivait rarement. Le Raphaël nerveux, vraie machine de combat, avait cédé la place à un homme tendre, ravi de s’amuser avec des enfants. Et cet homme qu’elle voyait là était particulièrement attendrissant.
— Miami, c’est tellement loin… dit Rosina. Peut-être que quand les enfants seront plus grands, on ira.
— On n’est pas mal au Ladéra, déclara Mme Montoya. Il se passe peut-être des choses pas belles, ici, et il y a sans doute de mauvaises gens, mais si tous les bons s’en vont, qu’est-ce qu’il va rester ?
Elle touilla quelque chose dans une marmite.
— Nous, on reste pour que ça s’améliore.
— On aide la mission, expliqua Rosina. On prépare des plats pour les plus démunis. D’ailleurs, Raphaël envoie de l’argent et des colis.
— Ah ?
Etonnée, Isabelle lui lança de nouveau un regard.
Pudique, il ne le lui avait jamais dit. Et elle ne l’aurait jamais soupçonné.
Rosina opina.
— Des livres, aussi. Grâce à lui, on a mis en place une bibliothèque de quartier. Il dit que certaines librairies de Floride se débarrassent parfois de certains livres, et qu’on peut en acheter un plein sac pour un dollar. Il y va le samedi, récupère tout ce qu’il peut, surtout les livres en espagnol, et nous les envoie.
Isabelle fronça les sourcils.
— Le samedi ?
En effet, Raphaël s’arrangeait pour ne pas être de service le samedi, à moins d’absolue nécessité. D’ailleurs, un mois plus tôt, elle lui en avait fait la réflexion d’un ton acerbe et il n’avait pas répliqué. Mais il avait eu l’air peiné, elle s’en souvenait très bien.
— Vous n’avez pas assez de bibliothèques ?
— On en a quelques-unes, mais ceux qui s’en occupent ont peur des pauvres. Ils pensent qu’ils vont voler les livres pour les revendre. Et puis, pour être inscrit, il faut payer une cotisation. Tout le monde n’a pas assez d’argent pour ça, même si ça ne coûte pas cher. Alors, on vient dans notre bibliothèque gratuite de très loin. Même les professeurs et les médecins y viennent pour faire de la recherche ! conclut Rosina, les yeux pétillants de fierté.
Isabelle avait toujours pensé que Raphaël avait choisi de vivre à Miami parce que le Ladéra n’était pas assez sûr pour lui, et que la vie à Miami était nettement plus facile. Mais elle l’avait mal jugé. S’il avait décidé de vivre en Floride, c’était sans doute parce qu’il avait estimé que, de là-bas, il pourrait aider plus efficacement ses proches.
A cette pensée, elle se sentit fondre.
Prenant soudain conscience qu’elle était en train de le couver du regard, ce même regard attendri et plein d’admiration que Rosina et sa mère portaient sur lui, elle replongea le nez dans les fourneaux.
* * *
Tout en jouant avec les enfants, Raphaël suivait Isabelle des yeux. Elle s’affairait dans la cuisine avec sa mère et sa sœur. C’était troublant de la voir dans cette maison où il avait grandi et, en même temps, cela semblait naturel, comme si sa place avait toujours été ici, parmi les Montoya.
Sa famille devait éprouver cette même impression. La dernière fois qu’il avait amené une fille à la maison, sa mère et sa sœur lui avaient fait les yeux noirs.
Pauvre Carmen !
Aujourd’hui, Isabelle était là. Il l’avait présentée à tout le monde et, en moins de dix minutes, elle avait réussi l’exploit de se faire accepter. Pour ne pas dire adopter. Pour l’heure, sa mère l’avait engagée dans la cuisine et préposée à la cuisson des empanadas, besogne qu’elle accomplissait comme si elle avait fait cela toute sa vie.
Le dîner fut une cérémonie. Il en avait toujours été ainsi, se rappela-t-il. Chacun y allait de sa bonne histoire, n’hésitant pas à lui répéter les « bien bonnes » qu’il lui avait déjà racontées au téléphone. On éclatait de rire. L’atmosphère était bon enfant.
— Tu viens pêcher avec nous, oncle Raphaël ?
— C’est trop tard pour aller pêcher, répondit-il, comme le faisait toujours leur père.
Cela faisait partie du rituel.
— Oncle Raphaël, on est vendredi. Y a pas école, demain. C’est pas juste.
Les enfants se mirent à courir autour de la table en chantant à tue-tête pour bien montrer qu’ils n’étaient pas fatigués.
— Il fait noir, dit Eduardo, hochant la tête de droite à gauche en signe de refus.
— C’est quand il fait nuit qu’on pêche bien, objecta le petit garçon. On allume une petite bougie et le poisson est attiré.
Après dix bonnes minutes passées à ergoter, à raisonner, ils finirent par obtenir gain de cause. Aux anges, criant victoire, ils filèrent chercher leur matériel qui était remisé dans l’appentis.
— Ne vous attardez pas dehors trop tard, leur ordonna Rosina. Et n’attrapez pas froid.
Sans demander leur reste, les enfants sortirent par la véranda. Eduardo leur emboîta le pas.
A son tour, Raphaël se leva pour les suivre, jeta un coup d’œil à Isabelle pour voir si elle les accompagnait, mais elle hocha la tête de droite à gauche.
— Je reste aider à faire la vaisselle, dit-elle.
Il sortit et emprunta le chemin qui descendait vers le lac.
Mon Dieu ! Comme il était doux de retrouver sa maison, sa famille… La petite promenade jusqu’au lac lui rappelait une foule de souvenirs heureux. Rien n’avait changé, ou si peu. Il y avait juste le nombre de bateaux à l’ancre qui avait augmenté, ainsi que leur taille. Ils appartenaient aux gens fortunés qui habitaient sur la rive d’en face. Mais à part cela…
— Ça va ? dit-il à Eduardo.
Son frère hocha la tête.
— Ça va. Et toi ? Tu fais un boulot dangereux, je crois ?
Il jeta un regard sur la veste de Raphaël, côté gauche, pour lui faire comprendre qu’il avait remarqué qu’il était armé.
Eduardo était un fin observateur, à qui peu de chose échappait.
Raphaël aurait préféré ne pas introduire son arme dans la maison, mais il n’avait pas voulu la laisser dans la voiture, de peur qu’il n’y ait effraction pendant la nuit. Il l’avait déchargée, cependant, par mesure de prudence, et l’avait cachée dans le couloir pendant qu’il jouait avec les enfants.
— Quelquefois, répondit-il.
— Pourtant, assurer la sécurité lors de mariages ne devrait pas poser beaucoup de problèmes ? Tes anciens…
Il laissa sa phrase en suspens.
— Mes anciens potes ? Je ne les vois plus. Tout ça, c’est fini. Aujourd’hui, il y a des gens qui ont des problèmes. On les aide, c’est tout.
— Ta partenaire, la femme qui t’accompagne, tu as confiance en elle ?
La question ne le dérouta pas. Avant de quitter le Ladéra, il frayait avec des gens peu recommandables et cela avait failli lui coûter la vie, la sienne et celle d’un membre de sa famille. A l’époque, il avait ramené à la maison des gens qui n’y avaient pas leur place, et ses proches avaient failli payer le prix fort pour ces folies.
— Je lui fais autant confiance qu’à toi.
— J’ai vu comment tu la regardais. Si tu lui fais confiance et si tu l’aimes, pourquoi tu ne l’épouses pas ? demanda brusquement son frère.
La réflexion étonna Raphaël. Il n’avait pas encore envisagé cette éventualité. Pour l’instant, il en était à se demander comment faire pour établir une relation suivie avec Isabelle. Il n’en était pas à parler mariage. Tant s’en fallait !
— On travaille ensemble, répondit-il, pris de court.
Un silence un peu gêné s’installa. Puis Raphaël reprit :
— Ma question va te paraître idiote, Eduardo. Mais tant pis, je te la pose… Comment as-tu su que tu voulais épouser Juanita ?
Eduardo faillit éclater de rire.
— Dès qu’elle n’était pas là, je la cherchais partout. Ne pas la voir me faisait… comment dire… mal !
Il se frappa la poitrine.
— Ici.
Très sérieux, il se tourna vers son frère.
— On est pareils, elle et moi. C’est ma meilleure amie, c’est mon amour. J’espère que ça restera toujours comme ça entre nous.
Marié ? Raphaël repoussa cette idée. Le mariage était fait pour les gens normaux qui menaient des vies normales.
— Mon travail est trop dangereux.
Eduardo éclata de rire.
— Avec toi, elle est déjà en danger !
Son frère avait raison. Avec lui, Isabelle était déjà en danger. Comme Juanita et Eduardo, ils étaient les meilleurs amis, et elle était son amour…
Mon Dieu ! Tout cela avait un sérieux avant-goût de mariage…
Mais elle ? Qu’en pensait-elle ? Il n’était même pas sûr qu’elle veuille sortir avec lui.
— Isabelle est… commença-t-il.
Il haussa les épaules. Comment expliquer ? Il en était sûr, il serait heureux avec elle. Mais saurait-il la rendre heureuse ? Et puis, que savait-il du mariage ?
— Je pense qu’elle veut davantage que ce que je peux lui offrir.
Etonné, Eduardo haussa les sourcils.
— C’est bien la première fois que je te vois te soucier de ce qu’une femme peut vouloir ! D’habitude, tu pensais surtout à toi.
Raphaël jeta à son frère un regard noir.
— Si je comprends bien, reprit Eduardo, tu es amoureux d’elle.
— Papa ! Papa ! J’en ai un gros ! lança alors le petit garçon.
La conversation en resta là.
Les deux frères s’approchèrent de l’enfant pour l’aider. Le premier poisson de la nuit était magnifique, mais deux heures plus tard, ils n’en avaient pas pris d’autres. Les enfants perdant leur enthousiasme, ils commencèrent à se disputer.
— Allez, on rentre. Au lit tout le monde ! lança Eduardo.
— Mais… Papa ! Qu’est-ce qu’on va vendre au marché demain ?
Le samedi était jour de marché, et l’argent que leur rapportait le poisson pêché le vendredi soir revenait aux enfants. Ils étaient autorisés à le dépenser comme il leur plaisait. C’était une tradition familiale qui se perpétuait depuis toujours.
— Je vais rester, dit Raphaël. Je vais essayer d’en prendre d’autres.
Il n’avait pas envie de rentrer, de répondre à d’autres questions. Si Eduardo avait été discret, sa mère et Rosina le seraient beaucoup moins. C’était une des raisons pour lesquelles il n’était jamais revenu à la maison avec une femme depuis quinze ans.
Le groupe rassembla son matériel et rentra. Resté seul sur la rive du lac, Raphaël, pensif, continua de pêcher.
Cette visite était différente de ses visites précédentes. En quoi exactement ? Il n’aurait su le dire. Les lieux étaient empreints de nostalgie et les questions se bousculaient dans son esprit.
Que se serait-il passé s’il était resté ici ? Serait-il mort, ou toujours en vie ? Peut-être aurait-il fondé une famille, comme Rosina et Eduardo ?
Mais d’abord, les enviait-il ?
Il se frotta le menton.
Oui, un peu…
L’eau qui s’agitait attira son attention. Une des lignes remua. Il saisit la canne.
— Tu veux de l’aide ?
La voix d’Isabelle venait de derrière lui.
— Prends l’épuisette, dit-il.
Il moulina, s’arrêta, moulina encore et attendit que le poisson se fatigue.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle tandis que le poisson affleurait à la surface.
— Une grosse daurade. Elle fait pas loin de dix kilos.
— C’est vilain, dit Isabelle, l’air dégoûté.
— Tu ne diras pas ça quand tu la mangeras. Ma mère les prépare à la poêle avec des épices. C’est savoureux. En tout cas, j’adore ça.
Elle s’approcha du panier en osier et reçut des éclaboussures en pleine figure.
— Viens, lui dit-il.
Il prit un pan de sa chemise et lui essuya les joues.
L’eau léchait le rivage et le ciel était pur. Les étoiles brillaient dans les yeux d’Isabelle, devenus noirs dans la nuit. Elle sentait bon l’orange. Il devait y en avoir dans la crème qu’elle appliquait sur son visage pour se protéger de la sécheresse du climat.
— J’aime cet endroit, dit-elle. C’est beau…
Le cœur de Raphaël se serra. Il ne pensait pas que quelqu’un pourrait voir, au-delà de la misère qui gangrenait ce pays, toute sa beauté, toute la richesse des gens qui le peuplaient. Il avait toujours cru que cette émotion lui était réservée, parce qu’il était sentimental, et surtout parce qu’il était né ici.
— Oui, c’est beau, répéta-t-il en la regardant avec tendresse.
Ils avaient été amants, mais étaient-ils amis ? Pour durer, leur relation devait s’ancrer dans l’amitié, faute de quoi il ne la garderait pas longtemps dans sa vie.
Il était perdu dans ses pensées quand elle se pencha et lui prit la bouche. Il leva la main pour protester, mais elle interpréta mal ce geste et, au contraire, s’approcha davantage de lui. Il sentit ses seins sur sa poitrine et frissonna.
Soudain, un splash dans le lac les fit se retourner.
— Les lignes… dit-il.
Tout à son trouble, il les avait oubliées.
Il jeta un coup d’œil à sa canne, vit que tout allait bien, et ramena les yeux sur Isabelle. Elle ne s’était pas éloignée.
Il la reprit par la taille et l’attira à lui. Elle était vraiment menue. Cela faisait un an qu’ils collaboraient, et il n’en prenait réellement conscience que maintenant. En fait, sa volonté, sa force morale, sa résistance au mal faisaient oublier qu’elle était frêle.
Il la serra contre lui et ils tombèrent à terre.
Il enfouit alors la tête dans ses cheveux, dans le creux de son cou, et recommença à l’embrasser.
Elle avait plongé les doigts dans ses cheveux, les avait emmêlés, puis ses mains avaient glissé sur ses épaules, les avaient pétries, et elle avait empoigné ses vêtements.
Il l’avait à moitié dévêtue et elle avait la poitrine nue, les mamelons raidis par le froid de la nuit. Pour les réchauffer, il les prit un à un dans sa bouche, les mordilla du bout des dents, lui arrachant un râle de plaisir.
Ils s’embrassèrent encore, tentant de lutter contre le désir qui les emportait. Ils furent bientôt nus tous deux, et il roula sur elle.
Oubliant toute pudeur, ne pensant qu’à être pénétrée, elle s’offrit à lui, tendue, cambrée pour mieux l’accueillir.
Sentant son agitation, il la posséda avec une fougue débridée, un lyrisme inégalé, balbutiant à son oreille un chapelet de « Je t’aime » fervents.
Comme les eaux du lac attirées par la lune, le plaisir enfla en elle. Il se mit à aller et venir, doucement d’abord, puis plus vite, encore plus vite, jusqu’à ce que le raz de marée les submerge.
Elle gémit, cria non, mais tout son corps disait oui.
— Isabelle…
Il l’avait appelée par son prénom.
Des nuages assiégèrent le ciel. Elle se leva la première, attrapa ses vêtements et, apparemment gênée, lui tourna le dos.
Il comprit que quelque chose n’allait pas. Sans doute regrettait-elle d’avoir fait l’amour une nouvelle fois avec lui ? Sans doute estimait-elle que c’était une erreur ?
Oui, c’était sûrement ça : elle voulait s’isoler, s’écarter de lui…
Pourquoi avaient-ils fait cela ? Pourquoi lui avait-il infligé une telle chose ? La prendre sur l’herbe que ses neveux avaient foulée, à la belle étoile, là où n’importe qui aurait pu les voir… Etait-il complètement fou pour agir ainsi ? Avait-il perdu la tête ?
Il ne voulait pas la perdre. Il ne supporterait pas qu’elle le tienne à distance comme elle le faisait avant leur départ pour cette mission, quand ils étaient de simples partenaires de travail.
Il avait besoin d’elle dans sa vie.
Pour continuer à vivre. Tout simplement.
Il la désirait, il voulait tout d’elle. La force de son plaisir quand elle se laissait dévaster sans résistance. Sa tendresse. Sa présence.
— Je suis désolé. Je suis désolé, dit-il. S’il te plaît, pardonne-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris… Je n’aurais pas dû.
Il tendit la main vers elle.
— Soyons amis, tu veux bien ?
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