Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 6
6
Un instant plus tôt, Eric lui parlait, il était avec elle. Or, soudain, il avait disparu. Déconcertée par le silence qui avait envahi son récepteur, Rachel consulta son réveil. Il était 2 h 11. Grace était-elle entrée dans la chambre d’Eric ?
Entendre une voix — autre que la sienne — résonner dans sa tête procurait une sensation plutôt effrayante. Etait-ce là ce qu’expérimentaient les schizophrènes ? s’interrogea-t-elle. Cependant, une fois qu’elle s’était accoutumée à percevoir la voix d’Eric à l’intérieur de son oreille, son murmure l’avait au contraire soulagée comme un baume. C’était le son le plus réconfortant qu’elle ait jamais entendu, même s’il éveillait en elle des pulsions qu’elle aurait préféré ne pas éprouver.
Car Eric Baldwyn n’était pas le genre d’homme dont elle avait besoin. Elle ne pouvait en effet oublier qu’il avait un frère jumeau affligé d’une maladie aussi invalidante que celle de sa mère. Or, cette pensée la dérangeait profondément.
Si elle savait que les jumeaux ne présentaient pas toujours des pathologies similaires, une pointe d’appréhension ne l’en étreignait pas moins concernant la potentielle fragilité psychique d’Eric. De plus, son intérêt pour cet homme n’avait rien de personnel. Il était le seul fruit de sa solitude et de l’étrange intimité qui s’était créée entre eux tandis qu’ils se parlaient du fond de leurs lits respectifs. En bref, même si elle reconnaissait éprouver une certaine attirance à son égard, elle ne prendrait pas le risque de s’engager avec lui.
— Hé…
Rachel sentit son cœur se serrer. Malgré ses résolutions, la voix chaude d’Eric l’électrisa.
— Hé, dit-elle. Je vous croyais assoupi.
— Non, mais Grace a ouvert ma porte. Je vous ai réveillée ?
— Je crois que suis un peu trop nerveuse pour dormir.
— Et moi je n’ai fait que ça toute la journée. Nous pouvons discuter un peu, si vous voulez ?
Bercée par l’écho de sa voix comme par une douce musique, Rachel ferma les yeux.
— D’accord.
— Expliquez-moi pourquoi vous êtes devenue psychiatre.
— A cause de ma mère.
— Elle vous y a encouragée ?
Un pincement d’amertume — une douleur ancienne, profondément enracinée — acheva de la réveiller. Eric l’avait prise par surprise. Car jamais elle ne parlait de sa mère. A quiconque.
— On peut dire ça comme ça, répliqua Rachel, évasive.
Eric demeura silencieux un instant.
— Je suis désolé, Rachel, dit-il au bout d’un moment.
En réaction à l’empathie qui perçait dans sa voix, elle rétorqua vivement :
— Désolé de quoi ?
— Pour votre mère. Elle est malade, n’est-ce pas ?
Rachel s’assit dans son lit et serra son oreiller contre elle.
— Comment… qu’est-ce qui vous le fait penser ?
— La souffrance dans votre voix.
Sentant une boule se loger dans sa gorge, elle pressa ses lèvres l’une contre l’autre.
— N’essayez pas de me psychanalyser, monsieur l’agent secret. C’est hors de vos compétences.
Sa riposte résonna à ses propres oreilles avec une dureté exagérée. D’une voix radoucie, elle déclara :
— A moi, maintenant. Pourquoi êtes-vous devenu agent du FBI ?
— C’est à votre tour de me psychanalyser ?
Rachel pouffa doucement.
— J’entretiens simplement la conversation.
Eric demeura silencieux quelques secondes.
— J’ai toujours eu… un talent particulier pour comprendre les autres et je me suis passionné très jeune pour les livres traitant de pathologie criminelle.
— Oui, Mitch m’a dit que vous aviez une maîtrise en psychologie. J’imagine que vous avez, vous aussi, choisi cette voie à cause de votre frère.
Eric ne répondant pas, Rachel interpréta son silence comme un acquiescement. N’était-il pas ironique de voir que son entière existence, comme la sienne, avait été guidée par l’aliénation mentale ?
— Ne vous arrive-t-il pas de vous demander ce qu’aurait été votre vie, si la maladie n’avait pas touché votre famille ?
— Et vous ?
Recevant cette riposte comme une gifle, Rachel resserra un peu plus l’oreiller contre sa poitrine.
— Parlez-moi de votre mère, suggéra doucement Eric. Est-elle schizophrène, comme Caleb ?
Rachel se sentit acculée, avec l’impression — exacerbée par le murmure de sa voix à son oreille — qu’Eric se trouvait beaucoup trop près d’elle, qu’il était même capable de lire dans ses pensées.
— Non, répondit-elle vivement, elle souffre d’une pathologie bipolaire.
Rachel tressaillit. Elle n’avait jamais parlé de cela à personne. Excepté aux thérapeutes qu’elle avait été contrainte de consulter dans le cadre de ses études.
— Vous vous êtes donc lancée dans ce métier pour l’aider ?
Elle eut un rire gêné.
— Pas exactement. Ma mère gère très bien son existence. Si j’ai choisi la psychiatrie, c’est dans le but d’aider et de soulager les malades, mais aussi leur entourage. J’aime mes patients, mais je voudrais les débarrasser des pathologies qui les affectent.
Se rendant compte qu’elle crispait ses mains autour de l’oreiller, Rachel se força à les détendre. Elle en avait dit plus qu’elle ne le souhaitait.
— Certaines maladies sont hélas, incurables, déclara Eric.
— Metzger a très subtilement étayé la théorie contraire.
— Ah oui ? Ce que j’ai pu voir de son travail me semble plutôt barbare que subtil.
— Vous êtes braqué contre lui à cause de votre frère, mais sa thèse associant certaines maladies psychiques au processus des affections auto-immunitaires est saisissante.
— Le corps se combattant lui-même, voulez-vous dire ? Comme dans le cas de l’arthrite ?
— C’est cela. Il s’agirait plus précisément de composés chimiques du cerveau se détruisant entre eux. Metzger a déjà effectué de nombreuses recherches à ce sujet, mais il peine à obtenir les bourses nécessaires à leur mise en pratique.
— Je n’en doute pas.
Hérissée par le sarcasme qui perçait dans l’inflexion d’Eric, Rachel insista néanmoins. S’il comprenait ce que le praticien cherchait à faire, peut-être se montrerait-il moins hostile.
— Le Dr Metzger pense qu’à l’instar des traitements anti-allergiques, l’injection de désensibilisateurs rééquilibrerait les réactions excessives du cerveau à ces composés et éradiquerait définitivement la maladie.
— C’est peut-être ce qu’il administre à Caleb.
Rachel secoua la tête.
— Non. Cette théorie n’est qu’expérimentale et ne peut être appliquée que dans le cadre de recherches ; or, il n’en mène aucune pour l’instant. Il attend l’habilitation d’un nouveau traitement, que l’agence du médicament tarde à lui accorder.
— Je croyais que vous n’aviez pas encore eu l’occasion de travailler avec lui, l’interrompit Eric d’un ton soupçonneux.
— En effet, rétorqua vivement Rachel. Mais j’ai lu tous ses livres et chacun des articles scientifiques qu’il a publiés.
Avec un soupir exaspéré, elle repoussa l’oreiller qu’elle tenait contre elle.
— Pourquoi désirez-vous tellement croire que le Dr Metzger est une sorte de savant fou pratiquant d’atroces expériences sur ses patients ?
— Parce que j’ai foi en mon frère et que je veux l’aider.
La souffrance dans la voix d’Eric la força à s’interroger. Si Caleb avait été son frère, n’aurait-elle pas, elle aussi, cédé à l’envie de lui faire confiance ?
Son cœur se serra un peu plus.
Non, car son expérience auprès de sa mère l’avait échaudée. Elle ne croyait plus aux chimères des aliénés mentaux. Elle les soignait, mais jamais elle ne se fiait à eux.
— N’aimeriez-vous pas, vous aussi, aider votre mère ?
La question d’Eric l’irrita.
— Ma mère n’a pas besoin de mon aide. Son troisième époux se charge d’elle et nous vivons mieux séparément.
— Pourquoi donc ?
— Disons que j’ai plus de facilité à gérer les rapports humains lorsque mes émotions ne sont pas impliquées.
— Comment pouvez-vous exercer un métier comme le vôtre sans vous impliquer émotionnellement ?
Une réserve glacée perçait dans la voix d’Eric.
— Je m’engage bien sûr auprès de mes patients, mais j’évite les relations personnelles.
— C’est une façon bien solitaire d’exercer votre vocation.
Cette phrase résonnant un peu plus douloureusement dans son cœur à chacun de ses battements, Rachel se pelotonna dans son lit.
Les secondes s’écoulèrent.
— Pardonnez-moi, dit Eric après un long silence. Rien ne m’autorisait à faire cette remarque.
— Ce n’est rien, marmonna Rachel. Je suis simplement en train de m’endormir.
— Très bien. Appelez-moi à 9 h 15 demain matin. Et, Rachel…
Elle ne répondit pas. Sa lèvre inférieure tremblait, les larmes lui brûlaient les paupières.
— Merci d’avoir répondu présente. Et rappelez-vous que je suis là pour vous, moi aussi, si vous avez besoin de parler. N’oubliez pas d’éteindre votre transmetteur. Bonne nuit.
Après quoi ce fut le silence.
L’oreiller serré contre sa poitrine, Rachel tentait de se détendre et de mettre de l’ordre ses pensées, lorsqu’une question s’imposa sournoisement à son esprit.
Qu’éprouverait-elle, si cette voix protectrice l’enveloppait chaque jour ? Si Eric étendait chaque soir son corps puissant contre le sien ?
— Tu peux toujours rêver, marmonna-t-elle tout exerçant une pression sur son oreille pour éteindre son récepteur.
Elle roula sur le dos.
Si Eric Baldwyn se trouvait à la clinique, c’était dans l’unique but de protéger son frère. Elle, il l’utilisait — comme le FBI l’utilisait — en guise d’appât dans la traque d’un éventuel meurtrier.
* * *
Quelqu’un remonta les stores et la lumière aveuglante du jour envahit la chambre. Eric émit un grognement puis cligna des yeux. Une petite femme aux cheveux gris et vêtue d’une blouse blanche se dressait devant lui.
— Bonjour, Caleb, dit-elle avec un sourire. Nous sommes si heureux de vous revoir. Comment vous sentez-vous ?
Eric plissa les yeux pour mieux discerner son nom sur son badge : Marie Simmons. Il la jaugea du regard tandis qu’elle sortait un stéthoscope de sa poche et enroulait un tensiomètre autour de son bras. Quelle relation cette femme entretenait-elle habituellement avec Caleb ? Elle paraissait, en tout cas, sincèrement ravie de le voir.
— Votre tension est inhabituellement basse. Avez-vous reçu un nouveau traitement depuis votre retour ?
Eric hésita avant de répondre. Il détenait peu de renseignements sur les réactions de Caleb aux événements quotidiens. Tout ce qu’il savait, c’était que son frère était schizophrène et paranoïaque. Ce qui, en un sens, rendait peut-être sa tâche plus aisée. Car tout ce qu’il dirait de bizarre ou d’incongru pourrait être imputé à sa pathologie.
— Pas que je sache, répliqua-t-il. Mais à la manière dont vont les choses ici, ils peuvent m’avoir injecté une de leurs sales mixtures pendant mon sommeil.
Marie émit un léger rire qui n’atteignit pas son regard.
— Que prescrit mon dossier médical ? s’enquit Eric.
— Vous savez parfaitement ce qu’on vous donne. Une injection quotidienne de dix milligrammes de Fenpiprazole.
— Quotidienne ? répéta-t-il malgré lui.
Il tressaillit intérieurement et réprima un frisson à l’idée de recevoir chaque jour une dose de ce poison.
— On ne m’a pas fait cette piqûre, hier.
— Non. Parce qu’on vous avait administré un sédatif et que le Dr Metzger n’aime pas mélanger les remèdes.
— Il ferait mieux de changer le mien, en tout cas.
L’infirmière lui tapota maternellement la joue.
— Laissez faire le docteur. Il sait ce qui vous convient le mieux.
— En êtes-vous si sûre ?
— Ecoutez, Caleb, vous savez que nous ne discutons jamais les décisions des médecins avec les patients.
Elle consulta le planning suspendu au panneau de la porte.
— Voyons ce qui vous attend aujourd’hui. Oh ! vous êtes censé consulter le Dr Metzger à 10 heures ! Vous feriez mieux de vous lever. Je vous reverrai à l’heure du déjeuner, puis cet après-midi, vous subirez quelques examens.
— Des examens ?
Eric sentit son pouls s’accélérer.
— Quel genre d’examens ?
Marie agita une main rassurante.
— Les tests habituels, certainement. Après ce que vous venez de traverser, ils vont sans doute vouloir vous faire un scanner. Maintenant, il est temps de vous lever. Sinon, vous allez manquer le petit déjeuner.
Eric consulta le réveil sur sa table de chevet. Il était un peu moins de 9 heures. Il avait juste le temps de se préparer avant l’appel de Rachel.
Rachel. Il avait rêvé d’elle la nuit dernière. Tout en se douchant rapidement, il se remémora les détails de son rêve. Suspendus dans le vide, Rachel et Caleb se retenaient du bout des doigts aux rebords d’une falaise. Des vagues furibondes se brisaient sous eux contre des roches menaçantes et l’eau montait à vive allure. Lui-même disposait d’une seule corde pour leur venir en aide. Si bien que dans le meilleur des cas, il n’aurait pu en sauver qu’un.
Eric éleva son visage vers le flux bienfaisant de l’eau, tentant de purger son esprit de ces images effrayantes ainsi que du brouillard provoqué par les sédatifs. Pas besoin d’être psychiatre pour interpréter ce rêve, songea-t-il. A l’évidence, se sentant tout autant responsable de Rachel que de Caleb, il redoutait de ne pouvoir tous deux les protéger.
Chaque fois qu’il pensait à son frère, interné dans cet asile depuis des années, il se sentait coupable. Comment avait-il pu ignorer le fait que Caleb était en vie ?
Il ferma les yeux à la recherche de l’étrange sentiment qui, aussi loin qu’il s’en souvienne, l’avait toujours habité. Celui de ne pas être seul.
A présent, il comprenait qu’il ne l’avait jamais été.
Car Caleb était toujours demeuré à ses côtés.
Contrairement à la crainte qui l’avait taraudé, il savait aujourd’hui que les voix qui le hantaient n’étaient pas les signes précurseurs de la schizophrénie, mais l’écho indistinct des pensées de son frère.
Il tenta de se connecter à lui de manière plus concrète, comme ils le faisaient lorsqu’ils étaient enfants. Mais son esprit était distrait — sans doute par l’effet des médicaments.
Mais aussi par l’image de Rachel, qui ne le quittait pas. La nuit dernière, sa voix mélodieuse l’avait excité à tel point que lorsqu’ils avaient coupé la communication, malgré l’abrutissement occasionné par les sédatifs, un désir impatient et douloureux avait continué de l’étreindre.
De surcroît, ce matin, le simple fait de penser à elle réveillait aussitôt la part la plus virile de son être. Que lui arrivait-il ? Il se comportait comme un adolescent. Or, jamais, pas même à cet âge, il n’avait réagi de la sorte. Endeuillée par la culpabilité et par le traumatisme de la mort de son frère, cette période de sa vie avait été privée des pulsions insouciantes qui la caractérisent.
Avec un grognement, Eric ferma le robinet d’eau chaude et acheva de se rincer sous un jet glacé.
Dès qu’il sortit de la salle d’eau, il consulta son réveil et activa aussitôt son récepteur d’une pression du doigt.
Surpris par son reflet fugitif dans le miroir, il se figea. Il n’avait pas mesuré à quel point il ressemblait à Caleb, avec ses cheveux coupés ras. Il considéra ses ongles rongés, puis éleva vers la glace un regard délibérément sombre et effrayant.
Hanté par la folie paranoïaque et par la colère.
— Eric ?
Son prénom, égrené tel les arpèges d’une harpe au creux de son oreille, interrompit brutalement son jeu.
— Oui, répondit-il, la voix rauque.
— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Rachel.
— Rien. Où êtes-vous ?
— Dans le pavillon des femmes. J’y serai toute la journée.
Eric se débarrassa de sa serviette, puis, tout en maudissant les caprices de sa libido, il ouvrit un tiroir duquel il sortit un caleçon, un jean et un T-shirt.
— J’ai rendez-vous avec Metzger, ce matin, annonça-t-il. Que va t-il attendre de moi ?
— Il voudra sans doute savoir ce que vous m’avez dit, ainsi que ce que vous — ce que Caleb — a raconté au FBI.
— Metzger reçoit-il très régulièrement ses patients, ou bien cette consultation a-t-elle un caractère inhabituel ?
— Je crois qu’il voit ses malades atteints de schizophrénie au moins une fois par semaine. Eric, je dois vous informer d’une chose : hier soir, Grace a mentionné l’existence d’une liste dont je n’avais jamais entendu parler et sur laquelle figure Caleb — ce qui l’a apparemment contrainte à avertir la sécurité l’autre nuit au mépris de mes consignes.
— Très intéressant. Il pourrait s’agir de la liste des patients sur lesquels, d’après mon frère, Metzger pratique ses expériences. Avez-vous appelé Natasha ?
— Pas encore. Je le ferai dans quelques minutes.
— Ne vous attardez pas au téléphone. Dites-lui de se procurer une vue aérienne, ainsi que des plans récents de la propriété, de les comparer avec les documents anciens dont elle dispose et de souligner en rouge toutes les dissemblances qu’elle notera. Et… parlez-lui de cette liste.
— D’accord. Mais comment nous remettra-t-elle ces plans ?
— Vous devrez peut-être sortir pour rencontrer quelqu’un à l’extérieur. Prétextez un dîner en ville. A plus tard. Je dois y aller.
— Eric, votre frère est un véritable charmeur, terriblement intelligent et parfois provocateur. Metzger va s’attendre à ce que vous lui répondiez du tac au tac et à ce que vous mettiez en doute chacun de ses propos.
— Bien, merci pour le conseil. Allumez votre micro transmetteur durant au moins cinq minutes au quart de chaque heure. Mais surtout, ne parlez pas. C’est moi qui le ferai dès que possible.
Eric éteignit vivement son appareil et passa une main sur son visage. Jamais il ne parviendrait à se concentrer, avec la voix de Rachel résonnant dans sa tête à chaque heure du jour.
Il contempla le regard hanté par la folie que lui renvoyait de nouveau le miroir, plaqua un sourire sur ses lèvres et haussa un sourcil sardonique. Avait-il suffisamment l’air d’un dément et d’un provocateur ?
Quant au charme, il sembla à Eric qu’il lui serait plus facile de résister à une longue et pénible séance de torture que d’en déployer. Adressant un dernier coup d’œil à son reflet, il sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle à manger.
* * *
Tout en grattant ses favoris, Gerhardt Metzger regarda Caleb sortir de son bureau.
Au cours des vingt-quatre heures que son précieux patient avait passées hors de la clinique, quelque chose en lui — sans qu’il parvienne à discerner quoi exactement — avait changé.
Même s’il l’avait toisé avec son mépris habituel, comme s’il cherchait à inverser les rôles, Caleb avait eu un comportement différent des autres fois.
En premier lieu, il s’était montré plus tendu, plus sur ses gardes que de coutume.
Metzger attrapa un bloc et prit son stylo dans sa poche, puis commença la rédaction de son rapport.
« Grande vivacité intellectuelle. Irascible, mais contenu. Symptômes de fatigue évidents, cependant respiration régulière. Teint normal, quelques signes de paranoïa, mais aucun de schizophrénie patente. Moins communicatif que d’habitude. Excellent état général. »
Excellent état général.
Metzger fixa cette dernière phrase.
Bien trop excellent, songea-t-il. Car l’injection quotidienne depuis sept ans de composés chimiques extraits de son cerveau faisait de Caleb Baldwyn son plus ancien sujet d’expérience. Au long de ces années, ce protocole n’avait été rompu qu’à une seule occasion, par la négligence d’une stupide infirmière lors d’un transfert de Caleb au CVI.
Au bout de douze heures de sevrage, le patient avait manifesté des signes croissants de paranoïa et rencontré d’importants problèmes respiratoires, neutralisés dès l’administration de son traitement.
« Aucun symptôme de manque », écrivit Metzger.
Il tapota pensivement l’extrémité de son stylo sur l’acajou de son bureau.
Puis il prit son téléphone portable dans sa poche, consulta sa montre et composa un numéro familier. En Allemagne.
— James, mon ami.
— Gerhardt, j’allais rentrer chez moi. Votre patient vous a-t-il été enfin rendu ?
— Ja. Et en parfaite santé.
— Vraiment ? s’étonna son interlocuteur. Combien de prises a-t-il manqué, au juste ?
Metzger hocha la tête avec satisfaction. Fidèle à lui-même, James avait aussitôt deviné la source de son inquiétude.
— Deux. Il a été absent plus de quarante-huit heures. Il aurait normalement dû faire un arrêt respiratoire.
Il était si agréable de pouvoir s’entretenir avec quelqu’un qui comprenait l’importance de son travail ainsi que la gravité de la situation !
Le Dr James Farmer, lauréat du prix Nobel de Médecine, était son ami et mentor depuis de nombreuses années. C’était lui qui avait élaboré le premier la thèse très controversée associant les maladies psychiques à des pathologies auto-immunitaires. Une thèse qu’il partageait avec ardeur.
— N’avait-il pas également kidnappé une jeune psychiatre ? s’enquit Farmer.
— Si. Le Dr Rachel Harper, dont je vous ai déjà parlé.
— Ah oui. La jeune personne qui a une telle admiration pour vous ?
— Ce sont nos théories qu’elle admire. Ainsi que je vous l’avais confié, son bagage universitaire et la croisade qu’elle semble vouloir mener contre la maladie faisaient d’elle la candidate idéale pour remplacer le Dr Green.
— Et combien de temps a-t-elle passé seule en compagnie du patient ?
— Un peu moins de vingt-quatre heures. Ils ont ensuite été placés en observation à l’hôpital Walter Reed de Washington, puis ramenés ici le surlendemain de l’incident.
— Quels symptômes a-t-elle diagnostiqués chez Baldwyn ?
Meztger tapota pensivement son stylo contre le plateau de son bureau avant de répondre :
— Elle aurait constaté quelques signes de paranoïa et une insuffisance respiratoire non aggravée. Il y a quelque chose qui cloche, James.
— J’en conviens. Se pourrait-il que Baldwyn ait développé une meilleure résistance aux effets du sevrage ?
— J’en doute. Il y a seulement huit mois, suite à la stupide omission d’une infirmière, Baldwyn a frôlé l’arrêt respiratoire, associé à un état de paranoïa aiguë et à une forte baisse d’oxygène dans le sang.
— Ah. Mais n’avez-vous pas poursuivi vos recherches concernant l’affinage du produit ?
— Si. Je dois avouer l’avoir considérablement amélioré au cours des trois derniers mois. Je compare en ce moment les effets de la solution actuelle à ceux de la précédente.
— Vous pensez toujours que les problèmes respiratoires constatés sont causés par un contaminant quelconque ?
— Oui. Je l’espère, en tout cas. Ah, si j’avais la liberté de mener mes expériences comme je l’entends, c’est-à-dire d’augmenter les doses jusqu’au seuil maximum de tolérance du patient, je serais certain de parvenir à isoler ce problème.
— Quand serez-vous prêt à mettre vos projets à exécution en venant installer votre laboratoire ici ? demanda James.
Son ami vivait et travaillait en Allemagne depuis vingt ans tandis que lui avait choisi d’exercer aux Etats-Unis dans l’espoir d’obtenir l’habilitation par l’agence du médicament du traitement qu’il avait mis au point. Sauf qu’il n’était jusque-là jamais parvenu à répondre à leurs exigences.
— Je n’en sais rien, répliqua Metzger. J’ai plus d’un souci en tête, en ce moment. Comme vous le savez, l’agence du médicament a encore refusé ma demande d’habilitation.
— Vous ne leur avez tout de même pas indiqué que les composés chimiques utilisés étaient d’origine humaine ?
— Bien sûr que non. Mais ils semblent néanmoins s’interroger sur le procédé exact de fabrication du produit. Ce qui m’inquiète le plus, à l’heure actuelle, c’est cette affaire de coups de feu et de kidnapping. Le FBI s’en est mêlé et je n’ai aucun moyen de savoir ce que leur a dit mon patient.
— D’autant qu’il semble s’approcher dangereusement de la vérité concernant la nature particulière de son traitement.
— Oui. Jusque-là, nous avons réussi à mettre ses divagations sur le compte de la paranoïa, mais un jour, quelqu’un finira par le croire. Une psychiatre comme le Dr Harper, habitée par l’idéalisme de la jeunesse, peut facilement se laisser manipuler par Baldwyn.
— Le FBI vous a-t-il interrogé ?
— Pas vraiment, mais d’ici à quinze jours, Caleb sera appelé à comparaître devant un juge et mon témoignage sera bien évidemment requis. J’aimerais être parti avant cela.
— Projetez-vous toujours d’emmener Baldwyn avec vous ?
— Bien entendu, repartit Metzger.
Il avait déjà procédé aux formalités nécessaires pour rendre ce départ possible.
— Il me servira de sujet d’étude lors du symposium psychiatrique qui se tiendra incessamment à Hambourg. Après quoi, une fois en Allemagne…
— Et sa comparution en justice ?
— Ce patient ayant été officiellement replacé sous notre entière responsabilité, il est autorisé à effectuer d’ici là un bref voyage sous ma surveillance.
— Parfait. De mon côté, j’ai tout organisé pour vous faire disparaître, une fois la douane passée. Gerhardt…
Farmer s’interrompit un instant.
— Et la jeune psychiatre ?
Metzger repoussa son siège et, le téléphone serré dans son poing, gagna la fenêtre.
— Baldwyn est persuadé que nous avons assassiné son amie Misty. De plus, il ne cesse de dire à qui veut l’entendre que des expériences secrètes sont menées dans cette clinique.
— Vous pensez qu’il a confié ses soupçons au Dr Harper ?
— Je sais qu’il lui a parlé. Elle y a fait allusion. Elle semble pour l’heure associer ses propos à un délire paranoïaque, mais sa profonde implication dans cet incident vient contrarier mes plans. De plus, elle n’est là que depuis deux mois, si bien que je ne peux même pas compter sur sa loyauté. Cela fait d’elle un réel problème.
— Comme Charles Green, commenta Farmer.
Metzger émit un soupir.
— Exactement.
— Pensez-vous qu’elle en sache vraiment beaucoup ?
— A ce stade de mes projets, elle en saura toujours trop, rétorqua Metzger avec sécheresse.
Après avoir pris congé de son ami, il fixa du regard les pelouses irréprochables.
Rachel Harper s’était mise en travers de son chemin. Elle devait disparaître.
* * *
— Eric ?
C’était Rachel.
Eric faillit hurler son soulagement en percevant le murmure mélodieux de sa voix à l’intérieur de son oreille. Il était fatigué de demeurer assis dans ce foyer luxueusement décoré, en compagnie de victimes d’accidents cérébraux ou de la maladie d’Alzheimer. Pourquoi Caleb, qui aurait dû se trouver en psychiatrie, était-il interné dans ce service de neurologie ? Et combien des patients présents dans cette pièce étaient-ils suivis par le Dr Metzger ?
— Mm ? murmura Eric en baissant la tête pour camoufler le mouvement de ses lèvres.
Les infirmiers l’avaient eu à l’œil tout au long de l’après-midi. Le grand balèze qui l’avait accompagné jusqu’à la salle de sport était même resté, bras croisés, à l’observer faire ses exercices une heure durant.
— J’imagine que vous ne pouvez pas parler, chuchota Rachel. Je suis chez moi.
Eric se leva et se dirigea vers une large fenêtre à petits carreaux par laquelle il feignit de contempler le parc. Sentant le regard de l’infirmier rivé dans son dos, il produisit un son étouffé en guise de réponse.
— J’ai discuté avec Natasha, reprit Rachel. Elle s’occupe de nous fournir les plans que vous avez réclamés. Elle a déjà repéré une ancienne entrée de service au niveau du sous-sol, à l’arrière du bâtiment.
— Sur la façade nord ? marmonna Eric.
— Oui. Nord. J’ai également pu consulter les documents que j’avais subtilisés. Certaines de ces prescriptions, qui remontent toutes à environ six mois, sont signées par le Dr Green. Mais une fois encore, seul le code dont je vous parlais hier soir y figure. Vous vous en souvenez ?
— Oui. Nous en discuterons plus tard.
Eric jeta un coup d’œil sur le côté pour s’assurer que personne ne s’approchait.
— D’accord. Eric ? Comment s’est passé votre entretien avec le Dr Metzger ? Pouvez-vous m’en parler ?
L’inquiétude qui perça dans la voix de Rachel lui réchauffa le cœur.
— Il a des soupçons.
Eric couvrit le son de sa voix en grattant une tache imaginaire sur le carreau étincelant de propreté.
— Pourrez-vous leurrer une fois de plus la sécurité et venir me voir, ce soir ?
— Je vais plutôt essayer cette entrée par la cave.
— Non ! C’est insensé !
Il avait parlé trop fort.
Avant qu’il n’ait le temps de se retourner, l’imposant infirmier surgit à son côté. Tout en se maudissant pour s’être vendu, Eric se prépara à donner une représentation.
— Insensé ! répéta-t-il en frottant rageusement le carreau.
— Eric ? Que se passe-t-il ? murmura la voix inquiète de Rachel à son oreille.
Il aurait voulu pouvoir la rassurer. Au lieu de cela, feignant de se gratter l’oreille, Eric éteignit son récepteur.
— Qu’est-ce qu’il y a, Caleb ? s’enquit l’infirmier d’un ton cassant. Vous avez un problème ?
Eric se retourna et toisa le costaud à la face hâlée.
— Il y a des taches sur la vitre, grogna-t-il. Vous ne faites donc pas votre travail ? Des taches. C’est insensé. Insensé.
L’infirmier lui décocha un regard dégoûté.
— Vous recommencez, à ce que je vois. Vos petites vacances ne semblent pas vous avoir réussi, hein ?
Sur ces mots, il empoigna le bras d’Eric avec brutalité.
Eric tressaillit violemment. Mais lorsque la prise d’acier de l’infirmier se resserra autour de sa chair, se retenant de s’en dégager ainsi qu’il avait été spécialement entraîné à le faire, il lança avec sarcasme :
— Les muscles avant la tête.
Sans comprendre d’où provenait son désir aussi subit qu’irrépressible de provoquer l’infirmier, il continua :
— C’est à l’intérieur de ces gros biscoteaux que vous rangez votre cerveau, hein ?
— Fermez-la, Baldwyn, ou je vous montrerai une fois de plus de quoi ces biscoteaux sont capables.
L’infirmier l’entraîna en direction de la porte.
— Je suis certain que vous vous souvenez de leur efficacité.
Comprenant à ces mots que l’infirmier avait par le passé fait usage de sa force contre Caleb, Eric serra les dents.
— Je crois que vous allez passer le restant de l’après-midi dans votre chambre, ajouta l’homme avec un sourire.
Voilà qui lui convenait parfaitement, se réjouit Eric. Cela lui permettrait d’être seul et de contacter Rachel.
L’infirmier le poussa avec brutalité le long du couloir, puis à l’intérieur de sa chambre.
— Je vais dire à Thomas de vous apporter un petit cocktail.
Sur ces mots, il sortit en claquant la porte, suite à quoi Eric exerça aussitôt une pression sur son oreille.
— Rachel ?
— Eric, que s’est-il passé ? Pourquoi avez-vous éteint votre récepteur ?
— Rachel, qu’appellent-ils un « cocktail ? »
La vive inspiration de la jeune femme le chatouilla comme si elle lui avait soufflé au plus profond de l’oreille.
— Vous a-t-on administré un de ces cocktails ?
— Non. Mais il en est question. De quoi s’agit-il ?
— Un assortiment massif de sédatifs et d’anti-psychotiques, administré non pas dans un verre avec une paille, mais sous forme d’injection.
— Je reçois déjà une piqûre par jour.
— Je sais. C’est supposé être du Fenpiprazole.
Une légère inquiétude résonna dans la voix de Rachel.
— Avez-vous commencé à en noter les effets ?
— Rien, à part le fait que je déteste encore plus les aiguilles qu’auparavant. Rachel, ai-je un moyen de les empêcher de m’injecter ce prétendu cocktail ?
La jeune femme demeura silencieuse quelques secondes.
— Vous êtes dans votre chambre ?
— Oui.
— Bien, alors, ça peut marcher. Allongez-vous et lorsque l’infirmier arrivera, faites semblant de dormir. Il se peut alors qu’il vous laisse tranquille.
— Merci. Quant à vous, je vous interdis de vous aventurer seule dans les sous-sols. Promettez-moi que vous n’irez pas.
— Mais…
— Promettez-le-moi ! insista Eric avec fougue.
— Je ferais mieux de vous laisser. Feignez d’être endormi.
Sur ce, le murmure à son oreille cessa.
— Bon sang, Rachel… marmonna Eric, les muscles noués par la frustration.
Elle avait refusé de lui jurer qu’elle ne s’aventurerait pas seule dans des parties inconnues du bâtiment !
Conscient qu’il n’avait pas de temps à perdre, il s’allongea vivement sur son lit, puis dos à la porte, il pratiqua une technique de respiration et de relaxation jusqu’à détendre chacun de ses muscles. Mais rien ne parvint à interrompre la course effrénée de ses pensées.
Ce soir, il allait devoir trouver un moyen de s’échapper de cette chambre. Il ne pouvait en aucun cas laisser Rachel errer seule en quête d’un autre accès au bâtiment.
* * *
Rachel se frayait péniblement un chemin au travers des fourrés bordant le parc de la clinique, reconnaissante que la lune soit presque pleine, mais redoutant en même temps que la clarté ne la fasse repérer. Elle espérait que son pull-over à col roulé noir, son pantalon et ses chaussures de sport du même ton, la camouflent suffisamment.
La clinique était implantée sur une propriété boisée d’une trentaine d’hectares, au sud du Connecticut. La demeure d’origine, datant du début du dix-neuvième siècle, avait été laissée à l’abandon jusqu’à son rachat en 1917 par le Dr William Carpenter, qui l’avait transformée en un asile pour aliénés. Ce bâtiment était aujourd’hui entouré de quatre structures plus récentes, accueillant le pavillon des femmes, le centre de vie indépendante, des logements de fonction pour le personnel médical et d’autres, pour les employés à la maintenance. La plus ancienne de ces constructions, que Rachel s’efforçait de rejoindre, comprenait aujourd’hui une unité de soins neurologiques intensifs, un centre de convalescence et des bureaux administratifs.
Après avoir galvanisé son courage à l’aide d’un café noir, elle avait décidé de traverser le parc à pied, de crainte qu’on ne reconnaisse son véhicule.
Sans quitter les fourrés, Rachel contourna la vieille bâtisse à distance, tout en tentant de situer mentalement l’entrée dont lui avait parlé Natasha. Elle se sentait coupable d’avoir coupé sa communication avec Eric de manière aussi brutale, mais elle avait craint que l’infirmier ne les surprenne en pleine dispute. Et à vrai dire, elle n’avait pas voulu offrir à Eric l’occasion de la dissuader d’exécuter son projet.
Elle n’allait pas attendre les bras croisés qu’il déniche un moyen de quitter sa chambre.
Ayant promis d’aider à découvrir ce qui se passait à la clinique des Prairies, elle se devait de trouver les anciens dossiers de Caleb. En dépit de la terreur qui l’étreignait et de son fervent espoir que le Dr Metzger ne soit impliqué dans aucune activité suspecte, elle n’allait pas reculer maintenant.
A l’instant où Rachel vit apparaître l’arrière de la clinique, une chouette hulula et quelque chose se faufila devant elle entre les fourrés. Réprimant un frisson, elle examina la façade du bâtiment. A part l’éclairage de deux spots anémiques fixés aux extrémités du toit, la bâtisse était plongée dans l’obscurité.
Les muscles bandés, Rachel s’apprêtait à traverser l’espace de pelouse qui la séparait du mur, lorsqu’elle entendit un bruit.
Elle tourna la tête et aperçut deux ombres qui se profilaient sur l’allée longeant l’est de la bâtisse. Puis elle vit un garde, tenant en laisse un berger allemand, contourner l’angle du mur.
Elle se figea et baissa la tête, dissimulant son visage derrière ses cheveux. Qu’adviendrait-il si le chien sentait son odeur ? Si le garde braquait sa torche dans sa direction ?
Les battements affolés de son cœur la privant d’oxygène, elle ouvrit la bouche et se força à respirer plus calmement.
Les oreilles du chien se dressèrent et il émit un jappement. Puis un autre. La terreur étreignit alors Rachel.
La grosse voix du garde résonna dans la nuit.
— Qu’est-ce qui se passe, Rex ? T’as senti quelque chose ?
Il agita paresseusement sa lampe en direction des broussailles.
Le halo lumineux balaya le bas du pantalon noir de Rachel et la jeune femme se recroquevilla sur elle-même.
— Qu’est-ce que tu as vu, le chien ? Tu veux encore courir après un écureuil, c’est ça ?
L’animal tira sur sa laisse en gémissant. La sueur perlant à son front, Rachel n’osa pas lever les yeux de crainte que son visage jusque-là dissimulé sous ses cheveux bruns ne soit soudain visible.
Le garde se rapprocha à pas feutrés, les gémissements du chien s’intensifièrent. Le dos voûté, Rachel s’efforça de demeurer aussi immobile que les arbres qui l’entouraient.
A quelques mètres d’elle, un oiseau émit un cri strident.
Le garde gloussa.
— Calme-toi, Rex. Le voilà, ton intrus ! Tu ne vas tout de même pas te lancer à la poursuite d’une chouette ? Allez, viens.
Rachel n’osa pas bouger avant que le vigile et son chien aient disparu à l’angle de l’imposante bâtisse et que le silence soit redevenu complet.
De combien de temps disposait-elle avant qu’il ne revienne ? Elle aurait dû se renseigner sur la cadence de ses rondes. Mais bien sûr, cela aurait pu éveiller les soupçons.
Accroupie dans l’herbe, elle examina l’arrière de la clinique, plissa les yeux et distingua un rectangle sombre situé aux deux tiers de sa longueur, là où Natasha lui avait indiqué l’emplacement d’une porte.
Avec l’impression d’être un lapin s’apprêtant à traverser un territoire de chasse, Rachel prit une profonde inspiration et fonça à travers la large étendue de pelouse. Elle regarda son ombre courir devant elle, sentant la lueur de la lune braquée dans son dos comme celle d’un projecteur.
Lorsqu’elle atteignit le bâtiment, elle se plaqua au mur et repéra aussitôt le renfoncement dont lui avait parlé Natasha.
— Oui ! murmura-t-elle triomphalement.
Merci, Natasha. Maintenant, si par miracle cette porte pouvait ne pas être fermée à clé…
Rachel s’était munie d’une lime à ongles, d’un petit tournevis et d’une pince à épiler, ainsi que d’une carte plastifiée, mais elle doutait malgré cela de parvenir à forcer cette serrure, aussi vieille soit-elle.
Avec précaution, Rachel tourna la poignée rouillée de la porte, qui émit un léger grincement — sans que rien ne bouge.
Bon sang ! Etait-elle verrouillée, ou simplement bloquée par le temps ? Elle pariait sur la première de ces hypothèses.
Rachel actionna de nouveau la poignée, tout en poussant cette fois le panneau de bois de toutes ses forces.
Toujours rien.
Elle sortit sa carte de crédit de sa poche, la glissa entre le cadre et le panneau de la porte et secoua la poignée. Sans plus de succès.
Elle plongea alors une main dans son sac à la recherche de sa lime à ongles, qu’elle inséra dans le trou de la serrure. Puis, tout en manipulant précautionneusement son outil de fortune, elle tourna la poignée… et crut percevoir un déclic.
Un coup de sifflet, suivi d’un aboiement, résonna au loin.
Les épaules tendues, Rachel se figea. C’était le garde qui revenait. Elle marmonna un juron. N’avait-il rien d’autre à faire que tourner autour de cette bâtisse toute la nuit ?
S’arc-boutant contre la porte, Rachel agrippa la poignée, enfonça la lime et poussa en même temps le panneau.
Le chien gémit. Elle se redressa, aussi raide qu’une statue, sa main cramponnée à la poignée.
La voix du garde déchira de nouveau la nuit :
— T’es encore après ces écureuils, Rex ? Je t’ai expliqué qu’il s’agissait d’une chouette. C’est elle que tu vois, hein ?
Le chien se mit à aboyer avec férocité.
— Qu’y a-t-il, mon beau ?
A cet instant, la porte céda et Rachel perdit l’équilibre.
Elle sentit deux mains l’empoigner, l’obscurité l’avaler brutalement, et un hurlement monta dans sa gorge.
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