Attirance interdite - Un risque à prendre

Dana Marton · Chapitre 4 sur 28

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Attirance interdite - Un risque à prendre

Chapitre 3

3

 

Il se sentait les idées plus claires, à présent, et le corps moins endolori. Il avait mal partout, certes, mais il pouvait marcher seul. Il y avait du progrès.

Cela dit, ils progressaient trop lentement, et ce n’était pas à cause d’Isabelle.

Vexé de ralentir leur marche, il essaya d’accélérer.

Ils avaient eu une chance insolente : les soldats ne les avaient pas retrouvés. Ils avaient vu les traces des ravisseurs, et les avaient suivies alors qu’Isabelle et lui n’étaient qu’à cent mètres d’eux.

— Si on se reposait un peu ? dit-elle, se retournant vers lui.

Il vit à son regard qu’elle s’inquiétait pour lui.

— Non. On s’arrêtera à la nuit tombée.

Il allait bientôt faire noir. Dans une heure tout au plus.

Ils arrivèrent sur un plateau couvert d’herbe et d’arbustes. Tout au bout, la montagne remontait à pic et les arbres semblaient aussi hauts que le ciel. Leurs cimes se noyaient dans une mer de brume. C’était magique.

— Comme c’est beau ! s’émerveilla-t-elle en approchant du pied de la montagne.

La tête rejetée en arrière, elle s’arrêta pour regarder en l’air. La lumière qui déclinait accrochait des reflets argentés à ses cheveux blonds. Elle avait l’air d’un lutin qui hante les forêts.

— Pour un peu, tu croirais aux fées ! lança-t-il.

C’était bon signe, il retrouvait la force de plaisanter.

Elle se tourna vers lui, et lui adressa ce sourire qui le faisait fondre sans qu’elle le sache.

— Je te jure que je ressens quelque chose de singulier, reprit-elle. Comme s’il n’y avait pas que des arbres dans cette montagne…

Il n’aurait jamais cru qu’une étrangère se laisserait prendre par cette atmosphère, par ce décor. Et si rapidement.

— C’est ce que pensent les tribus locales, dit-il.

Il haussa les épaules et essaya de refouler les souvenirs. Des souvenirs indésirables, des souvenirs d’un autre temps. A cette époque, il traînait dans une autre forêt aussi étrange que celle-ci, et y faisait des choses qu’il n’aurait pas dû faire. A cette époque, il avait entendu gronder la colère des esprits de la forêt.

Aujourd’hui, les arbres en majesté semblaient prêts à les accueillir et Isabelle s’extasiait, heureuse, comme si elle retrouvait un lieu aimé où elle aurait vécu autrefois. Il ne se lassait pas de la regarder. Elle souriait, lèvres pulpeuses et entrouvertes, tentantes, désirables, irrésistibles. A cet instant, une force qu’il ne contrôlait plus le poussa vers elle. Heureusement, il était trop faible pour faire un pas de trop —le pas vers elle qu’il devait éviter.

Il hésita, s’approcha tout de même, mais s’arrêta à temps.

Bon sang ! Comme il avait envie d’elle !

Ce n’était sans doute que l’effet secondaire du choc qu’il avait subi. Le fait d’avoir frôlé la mort. Après une émotion aussi violente, était-il anormal qu’on ait envie de mordre dans la vie, de prendre ce qu’elle a de plus excitant, de plus absolu à offrir ?

— Il faudrait avancer, dit-il.

Ils reprirent leur marche à travers bois, mais c’était plus facile, à présent. Le rêve se mêlait à la réalité, donnant à leurs pas un goût de randonnée. Il avait sorti son GPS et le consultait fréquemment.

— Tu étais déjà venu ici ?

— Pas exactement ici, mais dans les environs. Ma famille vit à Cedra, au sud.

— Qu’allons-nous faire, maintenant ? demanda-t-elle.

— Il faudrait voir si on retrouve les traces des ravisseurs.

— L’armée a sûrement tout écrasé avec ses engins, en nous recherchant.

— Je ne repars pas sans Sonya.

Ils étaient d’accord sur ce point. Il n’avait jamais eu l’intention de rentrer sans elle.

— Les deux seules personnes dont nous sommes certains qu’elles ont un lien avec l’enlèvement, le Dr Ramon et Fuentes, connaissent Maggie, dit Isabelle. Il faut lui parler.

— Ethan lui a parlé. Tu as vu les rushes de l’interview. Elle est enfermée dans un institut psychiatrique. Je ne vois pas comment elle aurait pu orchestrer un enlèvement avec des ramifications internationales à partir d’un endroit comme celui-là.

— Pourtant, tout nous ramène à elle.

— Non, pas la tentative d’assassinat sur Ronaldino, il y un mois… objecta Raphaël. A moins que l’enlèvement et ce crime manqué n’aient un lien ?

Ils ne cessaient de rabâcher les mêmes hypothèses, ce qui devenait agaçant.

Exaspéré, Raphaël donna un coup de pied dans une branche et poussa un cri de douleur. Il leur manquait quelque chose, un maillon de la chaîne.

Qui donc détenait Sonya, maintenant ?

— Dès qu’on parle des femmes, tu montes sur tes grands chevaux, fit-elle remarquer. Tu as vis-à-vis d’elles un comportement singulier.

— Je les aime, c’est tout.

— Si on veut ! Soit tu leur fais du charme, soit tu cherches à les prendre sous ton aile.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à cela. Au Ladéra, on respecte encore les valeurs traditionnelles de la famille qui veulent que les femmes soient protégées.

— Tu ne supportes pas qu’on les harcèle, qu’on les persécute. Aussi, l’idée que Maggie puisse avoir des ennuis et être incarcérée te met mal à l’aise.

Il n’y avait pas pensé, mais elle n’avait peut-être pas tort.

— Ton besoin de protéger les femmes, tu sais que ce n’est pas typiquement masculin ?

— Ah ? s’étonna-t-il.

— C’est une prédisposition que tu as en toi, parce que tu es un horrible macho. C’est tout.

— Je ne suis pas un macho !

Il respectait les femmes, Isabelle en était le plus bel exemple. Elle était aussi dure au mal, résistante et compétente que la plupart des hommes qu’il avait connus, et il n’aurait pas hésité à la recruter dans son équipe, de préférence à un agent du sexe masculin.

— Tu es quoi, alors ? demanda-t-elle. Tu protèges les femmes parce qu’elles sont le sexe fort ?

Il y eut un bref silence pendant lequel il réfléchit.

— C’est simplement que… Comment dire ? Si quelqu’un a besoin d’aide et que je peux l’aider, je l’aide, c’est tout.

— Tu me fais confiance ?

La question le surprit.

— Evidemment. En revanche, si tu penses que je vais te laisser prendre une balle sans chercher à intervenir, tu as tout faux.

— Tu ne fais pas confiance à mon intuition ?

En ce qui concernait Maggie, c’était non. Ce que lui disait son intuition allait à l’encontre de ce que lui soufflait la sienne. Cela aurait été de l’aveuglement. Il n’était pas un mouton de Panurge. Il avait appris à ses dépens que ce genre d’attitude pouvait mener très loin. Cependant, s’il avait dû suivre quelqu’un aveuglément, il aurait choisi Isabelle. C’était une vraie pro, elle inspirait confiance. Il y avait en elle un souci de vérité et de justice qu’il revendiquait lui aussi depuis qu’il avait changé de vie. Sur ce point, ils étaient sur la même longueur d’onde.

Si donc elle avait de tels doutes au sujet de Maggie, si elle n’en démordait pas, il se devait de reconsidérer son jugement.

— D’accord, dit-il.

— D’accord quoi ?

Elle se retourna pour le regarder.

— Pendant que Katherine glane des infos sur le Dr Ramon et le cousin de Maggie, on s’arrêtera pour voir l’ex-Mme DeLeon.

— Merci ! dit-elle avec un accent de triomphe.

— De rien.

Ils continuèrent à marcher. La montagne, très abrupte, exigeait des efforts physiques qu’ils avaient de plus en plus de mal à fournir. Ils grimpaient en silence pour économiser leurs forces.

Plusieurs heures passèrent.

Peu à peu, le soir étendait son ombre sur la forêt.

Ils aperçurent enfin une clairière et décidèrent de s’y reposer. Il faisait presque nuit, maintenant. Juste en face d’eux, la paroi de la montagne était tapissée de mousse mais, plus haut, des chapeaux de neige coiffaient les sommets. Peu importait : ils n’avaient pas l’intention d’escalader les pics mais de contourner le pied du massif.

— Regarde !

Elle s’arrêta brusquement et lui montra la paroi.

Réflexe d’agent spécial, il dégaina et passa devant elle.

— Là, en face de nous, dans la mousse, ces trous noirs…

— Je vois, ce sont des rochers.

Il soupira et se détendit.

— Moi, je te dis que ce sont des grottes.

Il regarda plus attentivement. La nuit envahissant tout, il n’était pas aisé de distinguer les anfractuosités dans la roche moussue. Mais elle avait raison. Il y avait des trous dans la paroi, des trous assez grands pour permettre le passage d’êtres humains. Mais rien ne bougeait.

Il scruta la plus grande cavité, essayant de détecter des ombres.

— Allons voir, dit-il.

De toute façon, elle ferait un excellent refuge pour la nuit. Ils étaient à mi-hauteur quand la nuit tomba complètement. La fin de l’escalade allait prendre plus de temps. Ils avaient chacun une torche, mais la prudence leur dictait de ne pas s’en servir. Heureusement, la lune éclairait leurs pas. Cela dit, si quelqu’un rôdait dans les bois alentour, ils seraient vite repérés.

Il y avait bien quelques arbres sur cette montée, mais ils étaient clairsemés et peu fournis, bien moins que ceux de la forêt enchantée.

Raphaël regarda en l’air pour estimer la distance qui les séparait de la grotte, et son pied glissa. Une coulée de pierres dévala la pente raide.

— Attention ! cria-t-il. On dérape…

Il regarda derrière lui pour s’assurer qu’elle avait vu le mauvais passage. Ils se trouvaient maintenant dans une zone dangereuse où de petits cailloux traîtreusement recouverts de mousse, mêlés à de grosses pierres, ne demandaient qu’à rouler. Il fallait redoubler de prudence.

— On dirait des marches, lança Isabelle qui s’arrêta pour regarder de plus près.

Tournant le dos à l’entrée de la grotte, plié en deux pour que la lumière ne se disperse pas, Raphaël alluma sa lampe et examina le sol.

— Je pense que nous avançons sur de très vieilles ruines.

Il éteignit et, se servant des grosses pierres comme de marches, reprit l’escalade. Certaines étaient glissantes, d’autres, sur lesquelles de gros morceaux de mousse avaient été arrachés, nettement plus stables. Elles menaient à une fente dans la paroi, mais au lieu de la simple grotte à laquelle ils s’attendaient, ils se trouvèrent dans une galerie aux murs magnifiquement sculptés que le temps avait érodés.

Emerveillée, Isabelle s’approcha de la paroi et, du bout du doigt, suivit le contour d’un visage masculin.

— Regarde, dit-elle. Des figures rupestres. Celui-ci a des plumes sur la tête. On dirait un Indien. Aurions-nous découvert un site préhistorique ?

— Hélas ! je ne pense pas… Les ruines incas du Ladéra ont toutes été répertoriées. Il y en a partout dans la montagne.

— Comment se fait-il qu’il n’y ait aucun touriste ? C’est superbe !

— Ce n’est sans doute pas le site le plus important ni le mieux conservé. Et puis, il est éloigné de tout.

— Si on entrait ?

Il alluma sa torche. En dirigeant la lumière de la lampe vers le fond de la galerie, ils ne risquaient pas d’être vus de l’extérieur.

A son tour, elle alluma sa propre torche et balaya les murs de son faisceau. Ils étaient entièrement décorés. Par endroits, les sculptures étaient presque effacées. Le temps et les animaux sauvages ayant eu raison d’elles. A d’autres endroits, elles étaient parfaitement conservées. La galerie se divisait en trois branches après quelques mètres. Deux étaient écroulées. Restait la troisième qu’ils empruntèrent, dérangeant au passage deux chauve-souris qui s’enfuirent à tire-d’aile.

Une pièce ouvrait sur la gauche, de forme arrondie. Elle était jonchée de débris d’os de toutes formes et de toutes tailles.

Isabelle s’approcha de Raphaël qui était penché sur le sol.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle d’une voix inquiète.

— Une empreinte. La griffe d’un jaguar. Et ça, là…

Il pointa du doigt une cuvette dans le sol.

— … c’est sa tanière.

Il se pencha encore plus bas pour regarder un os.

— Et ça, c’est un petit crâne, ajouta-t-il.

Elle était si près de lui qu’elle le touchait.

— On devrait peut-être s’en aller d’ici, non ? suggéra-t-elle.

A cet instant, l’idée de narguer le danger et de la garder contre lui toute la nuit le tenta, mais il se ressaisit.

— Est-ce que tu sens quelque chose ? demanda-t-il.

Elle renifla.

— Je sens la poussière et le renfermé.

— Si un félin, un gros, vivait ici, tu l’aurais senti depuis l’entrée. Rappelle-toi l’odeur qui règne dans les zoos quand tu approches des cages des lions.

Elle hocha la tête.

— Pas le moindre risque d’en voir un, à mon avis. N’aie pas peur, assura-t-il en regardant autour de lui.

— Qu’est-ce que c’est que cet endroit, alors, si ce n’est pas une tanière de jaguar abandonnée ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Ce que je sais, c’est que les pièces sont toujours rondes, dans les temples incas. Cet endroit pourrait être un site religieux.

Ils repartirent, et trouvèrent d’autres fourches menant à d’autres pièces rondes.

— Tu ne trouves pas qu’on s’est suffisamment enfoncés dans la montagne ? lui dit-elle. Si on retournait sur nos pas ?

— Tu as raison, nous allons retourner vers l’entrée avant de nous perdre dans ce dédale.

Ils avaient inspecté assez de pièces pour être certains qu’aucun trafiquant n’y était caché pour la nuit.

— On va dormir près de l’entrée, dit-il.

— Et si on allumait un petit feu ? Personne ne nous verrait.

L’idée était d’autant plus tentante qu’avec la nuit et l’altitude, il commençait à faire froid.

— Trop dangereux, répondit-il. Je ne veux pas qu’on se fasse piéger là-dedans. Je veux pouvoir surveiller la montagne.

Ils rebroussèrent chemin.

Arrivés près de l’ouverture, ils s’arrêtèrent, et déplièrent leurs sacs de couchage.

— Même pas un tout petit feu ? insista-t-elle. Tu penses que l’armée pourrait nous repérer ?

— Ce soir, non. Mais il n’y a pas que l’armée. Il y a des tas de gens qui traînent dans les montagnes, et il y en a qu’il vaut mieux ne pas croiser.

— Des trafiquants de drogue ?

— Entre autres.

Il se tut un moment.

— Et des braconniers, ajouta-t-il. Ainsi que des bûcherons qui font de l’abattage sauvage. S’ils nous voient, ils peuvent penser qu’on les épie et qu’on va les dénoncer. Ces gens-là n’aiment pas laisser de témoins.

Ils mangèrent leurs rations en silence. Entre deux bouchées, il la regarda. Elle tremblait. Il devait faire quelques degrés au-dessus de zéro, mais le vent était froid. Il fallait, d’une manière ou d’une autre, qu’ils se réchauffent.

Il prit un vieux morceau de fromage et sortit. Dehors, il ramassa une brassée de bois.

— Surveille la montagne, lui dit-il.

Il prit son sac à dos et alla dans la première pièce ronde.

* * *

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Isabelle le voyant revenir quelque vingt minutes plus tard, leurs gobelets de campeurs à la main.

Il était très beau, dans l’ouverture du temple rond. Et encore tout chiffonné par les dangers qu’ils venaient de traverser. On aurait dit un autre Indiana Jones.

Il lui tendit un des gobelets en souriant.

— C’est du yerba maté. Une sorte de thé que boivent les Indiens d’ici. J’en ai acheté quand on s’est arrêtés pour faire des courses. Goûte.

Elle prit la tasse en inox à deux mains. Elle était brûlante.

Elle ne put réprimer une grimace.

— Trop chaud ?

Elle fit non de la tête et porta le gobelet à sa bouche. De nouveau, elle fit la grimace.

— Pas bon ? J’aurais dû te prévenir, c’est très particulier.

Elle avala une deuxième gorgée, sans faire de grimace cette fois. C’était une sensation délicieuse que cette chaleur qui descendait en elle.

— C’est supposé faire du bien ?

— Les anciens disent que c’est excellent pour la santé. Que ça décuple l’énergie et la longévité. Entre autres bienfaits. Je veux bien les croire, mais j’ai quelques doutes. Boire du maté est un rite, au Ladéra.

A son tour, il en but une gorgée.

— Ça me manque souvent.

— Qu’est-ce qui te manque encore ?

Il ne répondit pas et fixa la nuit.

— Si tu veux, le feu brûle toujours dans le temple. Va te réchauffer, je vais rester ici pour surveiller.

Comme elle avait très envie d’avoir chaud, elle ne répéta pas sa question et n’y pensa plus.

Il avait allumé le feu dans la cuvette creusée par le jaguar, et déblayé les ossements qu’il avait empilés dans un coin du temple. C’était moins sinistre, ainsi.

Elle but son thé en admirant les murs qui, par moments, semblaient s’embraser sous l’effet d’une flamme plus haute ou plus violente que les autres. Apparaissaient alors des dessins gravés dans la roche, figures géométriques, formes abstraites ou silhouettes d’animaux stylisées rehaussés d’ocres et de noirs. C’était un spectacle magique dont elle ne se lassait pas.

Peu à peu, elle sentit qu’elle se détendait et, la chaleur et la fatigue aidant, commença à cligner des paupières. La journée avait été éprouvante. Il y avait eu l’explosion, le tremblement de terre. Et si…?

A cette pensée, elle se dressa et fila vers l’entrée d’où Raphaël surveillait les pentes.

— Et s’il y avait un nouveau séisme ? demanda-t-elle, presque paniquée.

— Ce serait l’endroit le plus sûr, répondit-il. Les bâtisseurs incas avaient des siècles d’expérience en matière de tremblements de terre. Ils ont construit en connaissance de cause.

Sans doute avait-il raison…

— A ton tour d’aller te réchauffer, dit-elle. Je vais surveiller la montagne.

— Je vais bien. Tu peux retourner près du feu, si tu veux.

— Non, je ne bouge pas.

Elle resta là, rassurée par la présence de Raphaël et perdue dans la contemplation de l’indicible beauté du paysage qu’éclairait la lune.

Les ruines, vestiges de la civilisation inca, les arbres qui semblaient monter jusqu’au ciel, un ciel piqueté de milliers d’étoiles qui paraissaient à portée de main… Et Raphaël près d’elle. Tout était irréel.

Elle regarda les marches qui leur avaient permis d’accéder à ce lieu.

— Comment les Incas ont-ils pu charrier jusqu’ici tout le matériel dont ils ont eu besoin pour construire le temple ?

— Ils n’ont rien charrié. Ils ont tout transporté. A dos de lamas, d’alpagas, et parfois à dos d’hommes. Ils ne connaissaient pas la roue.

— Tu plaisantes !

Elle jeta autour d’elle un regard différent. Comment des hommes, sans aucun moyen technique, avaient-ils pu fournir de tels efforts ?

— Les archéologues disent aussi que les Incas ne connaissaient pas l’écriture, reprit-il. Tu le savais ?

— Non, j’avoue mon ignorance.

— On n’a rien découvert à ce jour qui contredise ce que disent les chercheurs.

— Difficile d’imaginer un empire qui n’ait pas laissé de trace écrite.

Il approuva.

— Mais… comment sais-tu tellement de choses sur cette civilisation ? demanda-t-elle.

— J’ai travaillé pendant tout un été avec une équipe d’archéologues mexicains. J’étais jeune, à l’époque, et je me faufilais là où les autres ne pouvaient pas ou n’osaient pas aller.

Cela avait dû être une expérience passionnante. Exaltante, même. Elle, les seuls moments excitants de sa vie se résumaient à des séjours chez sa grand-mère. Ses frères, eux, avaient fait les quatre cents coups et s’étaient amusés. Mais elle…

— Tu as dû t’en donner à cœur joie ?

Il haussa les épaules.

— Si on veut ! Il valait mieux ne pas avoir peur des serpents, des scorpions et des araignées venimeuses.

Elle regarda autour d’elle et se colla contre lui. Elle avait la phobie des insectes rampants, et se serait jetée dans le vide si elle en avait vu un approcher.

— Peur ? demanda-t-il d’un ton moqueur.

Non, elle ne pouvait pas dire qu’elle avait peur, mais l’idée qu’une bête puisse se faufiler dans son sac de couchage la mettait très mal à l’aise. Grandir avec quatre frères l’avait endurcie à bien des égards, mais dans son aversion pour les serpents et autres animaux à mille pattes, elle était restée très fillette.

— Non, répondit-elle sans conviction.

— Si tu dois aller aux toilettes au milieu de la nuit, tu iras sans sourciller ?

— Sûrement pas ! Tu m’accompagneras.

Se sentant rougir, elle jugea utile de préciser que le métier leur imposait de ne pas se séparer.

— De toute façon, tu ne dois pas rester seul ici, reprit-elle. On forme une équipe, on reste ensemble.

Il sourit d’un air narquois.

— Tu as besoin de moi. Avoue !

Elle avait besoin de lui, c’était incontestable. Elle n’oublierait jamais la panique qui s’était emparée d’elle après l’explosion, quand elle avait cru qu’il était mort. Chacun d’eux apportait ses propres compétences, dans cette mission. Ils étaient complémentaires. Elle avait besoin de son expérience des bois et des forêts, de sa connaissance de ce pays. Mais plus que tout, elle avait besoin de sa compagnie.

— Tu as raison, lui avoua-t-elle, j’ai besoin de toi. C’est vrai.

Elle était assez adulte pour le reconnaître.

Les yeux de Raphaël se mirent à briller.

— Mais ne te méprends pas, c’est strictement professionnel, ajouta-t-elle presque aussitôt.

Un brusque coup de chaleur la fit rougir de nouveau. Heureusement, la nuit aidant, il ne dut pas la voir.

Leur solitude à deux, ces derniers jours, commençait à lui monter à la tête. Ils n’avaient cessé de se toucher, de se donner la main, pour enjamber fossés et troncs d’arbres. Ils avaient dormi côte à côte, et les effets de cette promiscuité se faisaient de plus en plus sentir. Mais elle n’allait pas pour autant lui sauter au cou, comme le faisaient vraisemblablement les trois quarts des femmes de Miami. Pas question de se ridiculiser.

Du bout du pied, il dessinait dans la poussière, sans pour autant la quitter des yeux.

— Moi aussi, j’ai besoin de toi. Je te remercie de ton aide, après l’explosion.

— Je suis là pour ça, dit-elle d’un air faussement dégagé.

A l’intérieur de son corps, elle commençait à avoir chaud. Elle se sentait presque en feu… Elle sirota son thé sans bouger. Ils étaient assis face à face, à quelques centimètres l’un de l’autre. Et elle se sentait terriblement excitée. Encore ces décharges d’adrénaline mal venues…

Elle finit par détacher son regard du sien, et posa les yeux sur le sang qui avait séché, à la base de son cou.

— Laisse-moi jeter un coup d’œil à tes blessures, dit-elle. On dirait que tu saignes.

Quelle erreur ! Le toucher encore… c’était de la folie. La dernière chose à faire, si elle voulait vraiment recouvrer son calme !

Mais il était trop tard : elle l’avait proposé, elle ne pouvait plus reculer.

Elle tira son dernier T-shirt propre de son sac à dos, et le mouilla avec l’eau de sa gourde qu’elle avait remplie en traversant un ruisseau. Elle commença par son front. Pour l’instant, tout allait bien. Elle devait simplement ne pas le regarder dans les yeux.

Elle lui nettoya alors le cou.

— Tourne-toi, lui dit-elle, en le tamponnant avec beaucoup de délicatesse pour que la plaie ne se remette pas à saigner.

La blessure était propre, maintenant.

— Pour bien faire, il faudrait des points de suture.

Parole inutile, car il n’y avait rien, ici. Pas de médecins, pas d’hôpitaux, pas d’infirmières. Il garderait sûrement une grande cicatrice.

— Je vieillis, dit-il quand elle eut fini. Autrefois, je supportais mieux les coups. J’étais beaucoup plus résistant au mal.

Elle le regarda dans la lumière de lune. Il ne faisait pas vieux, malgré les quelques mèches grises qui lui blanchissaient les tempes. Il était très viril, terriblement sexy, et il avait un charme fou.

— Tu sais, quand tu as crié « Une bombe ! », j’ai pensé qu’on…

Il tendit la main vers Isabelle, vers sa joue tuméfiée et, sans lui laisser le temps de protester, se pencha sur elle et embrassa du bout des lèvres la légère éraflure.

Prise au dépourvu, elle hésita à reculer la tête. Mais ç’aurait été ridicule : il ne voulait rien de plus. C’était juste de la gentillesse, un petit geste d’amitié. Il allait se redresser dans une seconde.

Mais il ne bougeait pas. Au contraire, glissant doucement sur sa joue, il trouva sa bouche et l’embrassa. Interdite, elle se laissa faire. Ses lèvres étaient tendres et moelleuses, tièdes aussi, malgré la froideur de la nuit. Jamais bouche ne lui avait paru si délicieuse.

Elle ne put réprimer un gémissement.

Comme il embrassait bien… On reconnaissait là l’expérience ! Et elle, elle fondait littéralement sous ses baisers.

Le souffle court, il finit par reprendre haleine.

— Si tu savais… lui dit-il. Si tu savais depuis combien de temps je rêve de ça !

Il semblait aussi étonné, aussi émerveillé qu’elle, et il la regardait de ses grands yeux couleur de chocolat fondant.

— Tu ne vas pas me tirer dessus, demain, pour te venger ? plaisanta-t-il afin de se donner une contenance.

Elle le rassura d’un non de la tête. N’empêche, ils étaient collègues de travail… Pourquoi donc s’était-il permis cette liberté ?

— J’avais peur que tu ne m’en veuilles, dit-il. Mais puisque tu me dis que non, j’en profite.

Presque brutalement, il la prit par le cou et l’attira à lui en souriant. Incapable de résister à son sourire dévastateur, elle leva la tête et lui offrit sa bouche.

— Nous aurions dû le faire bien plus tôt, dit-il lorsqu’il reprit son souffle.

— Mais… on travaille ensemble, protesta-t-elle faiblement.

— Je ne pense pas que Katherine nous licencie à cause d’un instant de pur bonheur…

Il avait raison sur ce point, mais il y avait mille et une autres raisons d’éviter ces… excès. Pour l’instant, aucune ne lui revenait à la mémoire. Elle parviendrait à les retrouver, cependant.

— Encore un… dit-elle, lui tendant ses lèvres. Juste pour se tenir chaud.

Il esquissa une mimique craquante.

— C’était exactement ce que je me disais.

Menteur ! songea-t-elle. Il suffisait de voir comment il l’avait embrassée pour comprendre qu’il pensait à bien autre chose…

Il la serra plus fort contre lui. Et laissa ses mains courir sur ses bras, puis descendre sur ses hanches. Elle sentait ses doigts la palper, la pétrir, et elle aimait cela.

S’enhardissant, elle souleva sa chemise pour le laisser passer les doigts sous sa ceinture.

Elle voulait ses mains sur elle, elle en rêvait depuis toujours. Pourquoi, dans ces conditions, les aurait-elle repoussées ? De toute façon, il ne pouvait rien se passer d’autre, cette nuit, sur ce flanc de montagne. Et puis, après tous les malheurs de la journée, ils pouvaient bien s’offrir un peu de plaisir : ils avaient bien mérité ce moment de tendresse et de douceur, non ?

Elle poussa un nouveau gémissement.

La chaleur de ses paumes sur sa peau nue la fit frissonner de plaisir. Son cœur se mit à battre très fort.

Il se redressa et la serra sous la poitrine. Brûlante de désir, elle attendit, mais il ne bougeait pas. Et puis, soudain, sans dire un mot, il lui prit les seins à pleines mains et les pressa. C’était exquis, vertigineux…

Elle sentit ses mamelons se raidir et se frotta contre lui. Que de fois elle avait rêvé de cet instant ! Ce n’était pas pour bouder son plaisir maintenant… Et tant pis si elle faisait une bêtise ! Pour la première fois dans sa vie de jeune femme rangée, elle allait jeter sa gourme par-dessus les moulins. Et elle verrait bien !

Oubliant le peu de raison qu’il lui restait encore, elle leva les bras pour l’aider à lui ôter son pull et sa chemise. Elle vit son regard se poser sur les dentelles de son soutien-gorge, qu’il dégrafa et laissa tomber.

Alors, abaissant la tête, il prit l’un après l’autre ses mamelons dans sa bouche. Le contraste entre la chaleur de sa langue râpeuse et la froidure mordante de l’air était d’un érotisme indicible. Les figures rupestres se mirent à danser autour d’elle. Sa tête à tourner. Elle voulait davantage que ces baisers. Elle voulait tout. Tout de suite.

Elle lui enleva alors son pull.

Impatient, il ôta sa chemise.

Elle se mit à lui caresser la poitrine. Ses ecchymoses, très noires dans la nuit, lui rappelèrent son courage, quand la charge avait explosé et qu’il s’était jeté sur elle pour la protéger.

— Attends, dit-elle.

Elle reprit sa respiration.

— Il ne faut pas, tu es blessé…

— Toi aussi, fit-il remarquer.

Il examina ses blessures.

— Ça va, dit-elle.

Mais il avait déjà saisi le récipient d’eau et les nettoyait avec des gestes aussi tendres que ses baisers.

— Ça va mieux comme ça ?

Elle fit oui de la tête. Elle avait aimé qu’il s’occupe d’elle. Encouragé par son attitude pleine de promesses, il l’attira sur lui, à califourchon, et enfouit la tête entre ses seins. Elle posa les mains sur ses épaules et commença à le chevaucher.

Comme il se soulevait pour mieux prendre sa bouche, elle sentit son sexe dur, contre elle, et pensa qu’il était encore temps d’arrêter. Mais elle n’en fit rien. De toute manière, ils ne pourraient aller très loin, puisqu’ils n’avaient pas de préservatif.

— Tu retrouves des forces, s’entendit-elle lui dire.

— Tu as vu tout le yerba maté que j’ai bu ?

De la langue, il effleura sa bouche.

— Je ne t’avais pas prévenue que cette plante faisait des merveilles ? ajouta-t-il.

Son désir devenant intenable, elle le poussa en arrière et, se penchant sur lui, embrassa son cou. Elle descendit ensuite plus bas, égrenant un chapelet de baisers sur sa poitrine. Arrivée à son nombril, elle s’arrêta pour jouer avec son duvet. C’était comme de la soie sous ses doigts, sous ses lèvres. C’était même infiniment doux.

— Dommage qu’on n’ait pas sauté plus tôt sur une bombe, plaisanta-t-il.

— Ne rêve pas ! Ce ne sera pas chaque fois comme ça !

Il lui adressa un sourire irrésistible et l’embrassa avec tant de passion et de fougue qu’elle crut mourir étouffée sous sa bouche.

Soudain, submergée de désir, elle se déshabilla complètement. Il ne dit rien, mais elle comprit que le spectacle de son corps exposé dans la nuit lui plaisait infiniment.

Sans rien dire, il releva ses genoux et caressa ses jambes. Elle avait une peau de satin, et il prenait son temps. Pourquoi s’attardait-il ainsi, quand elle ne rêvait que d’être pénétrée ? Ne voyait-il pas qu’il la torturait ?

Entendant sa supplique muette, il roula finalement sur elle. Mais elle le repoussa.

— Il faudrait…

Il comprit à demi mot et s’arrêta aussitôt, attrapa son sac à dos et en sortit une protection.

— Tu avais prévu ? demanda-t-elle, presque contrariée.

— Non, pas vraiment…

Il semblait gêné.

— Mais j’y ai pensé. Comment ne pas y penser, quand on part en mission avec la femme la plus excitante que l’on connaît ? Sais-tu que tu nourris mes fantasmes depuis trois ans ? Je m’étais juré que je ne te toucherais pas, même si tu tombais nue sur moi ! Mais j’ai quand même mis une boîte de préservatifs dans mon sac. Je n’ai rien prémédité, je te le jure.

Il se passa la main dans les cheveux.

— Quand je te dis que tu me rends fou ! Tu comprends ce que je veux dire, maintenant ?

Oui, elle comprenait ! Elle comprenait d’autant plus qu’elle sentait son sexe contre elle…

— J’ai envie de toi, lui souffla-t-il dans la bouche. Je te désire depuis si longtemps… Mais je ne ferai rien si tu n’en as pas aussi envie que moi.

Elle bouillait intérieurement de désir. Il suffisait de la voir pour le comprendre.

— Moi aussi j’ai envie de toi, avoua-t-elle.

Il ôta son pantalon et son boxer.

— Comme tu es chaude, lui dit-il, et comme tu as envie…

— Oui, souffla-t-elle. Vite.

Elle avait empoigné ses reins et les serrait. Ses fesses étaient rondes et hautes. Et nerveuses. Elle l’entendit haleter et sourit de plaisir en imaginant le bien qu’elle lui faisait.

Impatiente de le sentir en elle, elle souleva les hanches et se tendit vers lui. Aussitôt, il mit une protection et, comme elle se cambrait, la pénétra. Le plaisir qu’elle éprouva fut si grand qu’elle sursauta.

Les yeux fermés comme s’il souffrait, il laissait ses mains courir sur son corps. Elles l’exploraient et il tremblait sous l’effet des merveilles qu’elles découvraient.

— Raphaël ?

Il rouvrit les yeux et, voyant l’intensité de son plaisir, la regarda en riant.

— Dis-moi que tu veux encore, dit-il en se retirant pour mieux se renfoncer en elle.

Elle gémit de plus belle.

— Tiens ! dit-il en se retirant de nouveau avant de replonger en elle de toute sa longueur.

C’était trop, trop vite… Alors qu’elle était encore serrée autour de lui, il se retira encore pour la pénétrer de nouveau avec une violence inouïe.

Trop, trop vite, trop fort… Elle ne pouvait plus. Mais il continuait, lui prouvant qu’elle pouvait toujours plus.

— Satisfaite ? lui dit-il, la voix rauque. Contente ? Dis-moi que tu aimes.

Soudain, au paroxysme du désir, elle poussa un cri. Il donna alors un ultime coup de reins et, dans un râle de plaisir, retomba sur elle, anéanti.

* * *

Etendu près d’elle, un moment plus tard, il lui caressait les joues en la regardant. Il avait écarté ses cheveux de ses yeux et lui souriait.

— Tu es bien ? lui demanda-t-il, très tendre, comme amoureux.

— Sans force, morte, répondit-elle. Une coquille vide.

— Moi aussi, répondit-il en la serrant dans ses bras.

Elle avait posé la tête sur sa poitrine et se détendait. Il sentait bon et chaud, et elle était douillettement installée, comme dans un nid.

— Dors, dit-il. Je vais surveiller dehors.

— Réveille-moi quand tu seras fatigué. Je prendrai mon tour.

Elle s’étira comme une chatte et se lova contre lui.

— Continue comme cela, dit-il tendrement, et nous ne dormirons pas de la nuit.

Aussi séduisante que fût cette idée, l’intérêt de leur mission lui dictait d’être raisonnable.

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