Attirance interdite - Un risque à prendre

Dana Marton · Chapitre 3 sur 28

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Attirance interdite - Un risque à prendre

Chapitre 2

2

 

Raphaël se frotta le coude, mis à mal par les coups de machette répétés de la matinée.

— Tu es trop près, lui dit-il.

Et il s’arrêta. Cela devait être la première fois de sa carrière de séducteur qu’il disait une chose aussi incongrue à une femme, belle de surcroît. Les temps n’étaient plus ce qu’ils étaient.

Isabelle recula.

C’était mieux ainsi. Il était préférable qu’ils gardent leurs distances pour éviter, s’ils étaient découverts, d’être pris dans la même rafale de balles. Dans la montagne, les routes de la drogue se croisaient ; les plantations de marijuana étaient presque normales, ici. Mais les champs de pavots qui fleurissaient dans des clairières, à l’abri des regards, étaient gardés par de redoutables molosses, qui constituaient les milices privées des seigneurs de la drogue.

Malgré l’existence de la base militaire de Ladéra à cet endroit, les locaux connaissaient les propriétaires de ces champs et respectaient le pouvoir qu’ils détenaient. Leur vie dépendait d’eux.

— Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? demanda Isabelle.

Raphaël s’arrêta pour écouter.

— Des camions. On doit approcher de la grand-route.

La plupart des routes qui reliaient les villages de montagne entre eux, dans cette région, tenaient davantage des chemins de terre que des voies express. Le seul axe convenable était l’autoroute, qui déroulait son ruban de bitume sur des centaines de kilomètres en direction de la base militaire à la frontière nord du pays. Des avions survolaient la région. Ils en avaient d’ailleurs entendu un certain nombre depuis qu’ils s’étaient enfoncés dans la forêt, mais ils ne les voyaient pas. La canopée les leur cachait.

Raphaël continua d’avancer vers la route d’où provenait le bruit sourd des camions. A chaque pas, il enfonçait dans des épaisseurs mouillées de mousse et de feuilles en décomposition. Il aurait aimé pouvoir marcher sur la terre ferme, mais il fallait qu’ils se dissimulent dans l’épaisseur touffue des arbres. Quand ils seraient sur le grand axe, il pourrait remiser son GPS au fond de sa poche et continuer avec son seul sens de l’orientation. Naviguer à vue, comme disent les marins.

Le bruit des moteurs s’assourdit dans le lointain, mais il continua d’avancer. Encore quelques minutes, et il verrait enfin le ciel à travers les cimes des arbres.

— Attention…

Il fit signe à Isabelle d’avancer, accroupie, vers la clairière. C’était risqué, ici. Coup d’œil à droite, coup d’œil à gauche. Rien à l’horizon, hormis de vieilles souches et de la broussaille à perte de vue.

— Mauvais, dit-il quand elle arriva à sa hauteur. Il y a des bûcherons.

— Il faut qu’on traverse ?

— Pas nécessairement, mais j’aurais aimé pouvoir choisir. Ça ne me plaît pas. S’ils coupent les arbres jusqu’au sommet des montagnes, maintenant…

— Ils ont peut-être aussi tout nettoyé jusqu’en bas, acheva-t-elle pour lui.

— C’est possible. Il vaudrait mieux ne pas se montrer dans un espace découvert.

Il lui jeta un coup d’œil. Elle semblait aller bien. Elle n’avait pourtant pas beaucoup parlé, depuis ce matin. Sans doute était-ce l’effet de l’altitude ? Lui aussi, la raréfaction de l’air le gênait ; pourtant, il avait grandi ici.

— Tu veux te reposer un moment avant de poursuivre ? demanda-t-il.

— Pas déjà. Je peux encore marcher.

Elle lui adressa un sourire adorable malgré les circonstances.

— Comment pourrais-je me reposer quand je sais que Sonya est retenue quelque part là-dedans, et qu’elle souffre Dieu sait quoi ? demanda-t-elle.

Elle recula de quelques mètres pour s’abriter d’éventuels regards.

— S’il nous arrive quelque chose, dit-il, Sonya est fichue pour de bon. Arrêtons-nous un moment, ça vaudra mieux pour tout le monde.

Il leur restait un peu de temps, mais ils ne devaient pas le gaspiller pour autant. C’était trop court pour que Katherine Brennan, patron de Miami Confidential, puisse mettre au point un plan B. Ils étaient donc condamnés à réussir.

Elle inspira une grosse goulée d’air, carra ses épaules.

— Ça va aller.

Ses yeux couleur de miel brillaient de détermination.

— Parfait, dit-il, impatient de reprendre la route. On n’aura qu’à manger en marchant.

Il prit la tête, prudent, aux aguets, prêt à l’avertir d’un quelconque danger. Jusqu’à présent, ils avaient eu de la chance : aucune bête féroce ne les avait approchés, mais dans la jungle, il ne fallait jamais baisser la garde. N’importe quel animal pouvait débouler de derrière un tronc d’arbre. Dans ces lieux inhospitaliers, les surprises abondaient.

Soudain, la forêt parut anormalement calme. Il s’arrêta.

— Que se passe-t-il ? chuchota-t-elle.

— Ecoute.

Il tendit l’oreille. Etait-ce un groupe de braconniers qui marchaient dans la forêt ? Ou une bête fauve ? En tout cas, le danger n’était pas loin.

Il dégaina. Deux pas derrière lui, Isabelle en fit autant. C’est alors qu’il sentit sous ses pieds un tremblement, des vibrations comme auraient pu en produire des engins militaires passant sur la route, si ce n’est qu’il manquait le ronflement des moteurs.

— Attention à la chute des arbres, dit-il, sentant le sol trembler plus fort.

Les yeux écarquillés, elle l’interrogea du regard. Machinalement, elle avait plié les genoux pour garder l’équilibre. Une nuée d’insectes tombée des arbres se jeta sur elle, et elle poussa un cri. Il se précipita et ils tombèrent ensemble, son corps protégeant le sien.

— Ce n’est rien, dit-il. Attends un peu. Juste un tremblement de terre.

Il ne parlait plus, il criait pour se faire entendre, et sa voix couvrait mal le craquement sourd et douloureux des arbres qui brisaient leurs branches immenses dans leur chute.

Tout s’arrêta soudain, aussi vite que cela avait commencé.

— Juste un tremblement de terre ? releva-t-elle.

— Ça n’arrête pas, ici.

Il se releva et chassa les insectes qui restaient collés aux vêtements d’Isabelle. Elle n’avait pas l’air rassurée. Les épaules rentrées, les mains autour du cou, elle tentait d’empêcher d’éventuelles petites bêtes de s’insinuer dans son encolure.

— Tu veux bien préciser ? dit-elle en se raffermissant sur ses jambes.

— Disons qu’il y en a deux cents par an, environ.

Les yeux révulsés, elle regardait les insectes grouiller sur les débris de branches et de feuilles, en quête d’un passage pour disparaître de nouveau dans l’épaisseur de l’humus.

— Il y a des séismes qui sont tellement légers qu’on ne les sent même pas. En revanche, il y en a d’autres qui sont terribles.

— Et tu ne m’avais rien dit. Pourquoi ?

— Je n’y pensais plus.

Il hocha la tête.

— C’est bizarre, d’ailleurs.

Il en avait vécu deux terrifiants, dans sa jeunesse. Difficile d’imaginer qu’il ait pu les oublier. Il est vrai que sa vie à Miami était passée par là.

— Ça fait un bail, maintenant, ajouta-t-il.

Et puis, il avait tellement de choses en tête qu’il ne pouvait pas tout se rappeler. Il se faisait du souci pour Sonya, il craignait de tomber sur un animal indésirable, et la présence d’Isabelle derrière lui le troublait également. Une quinzaine d’années plus tôt, quand il avait décidé de rejoindre les Etats-Unis, il était un jeune homme à la dérive, très impliqué dans le trafic local de drogue. S’il n’était pas sur ses gardes, il risquait de tomber nez à nez avec une des multiples personnes qu’il valait mieux ne pas croiser. Car alors, il ne donnait pas cher de sa peau.

— On va par là.

Il empoigna sa machette et trancha les lianes qui leur barraient le chemin.

— Reste derrière moi. Une fois à la base, on repérera les lieux. Il faut qu’on sache exactement où Sonya est cachée. Ensuite, on établira un plan d’action.

Imperturbable, il revenait à sa mission. Il s’arrêta, se battit contre des lianes nouées inextricablement.

— Le sous-bois est de plus en plus dense. Bientôt, on ne pourra plus du tout passer, dit-elle.

— Plus on monte vers le nord, plus on se rapproche de l’équateur. Les lianes se multiplient, les insectes aussi. Et quelques centaines de kilomètres encore plus au nord, la jungle se transforme en forêt détrempée.

— Et plus tu tailles dedans, plus tu marches dedans, plus tu te fais remarquer. Il n’y a plus qu’à remonter la piste que tu as tracée pour te retrouver.

Elle avait pris une barre de chocolat laissée dans sa poche et reprenait des forces.

— Je mise sur les habitudes. Les villageois et les trafiquants empruntent en général les pistes qu’ils connaissent et dont ils ont l’habitude. C’est pour cela que je préfère m’en écarter.

Ils marchèrent en silence quelques minutes. Elle s’approcha de lui et lui tapa sur l’épaule.

— A ton tour de reprendre des forces. Je vais manier la machette pendant que tu manges.

— Ce n’est pas nécessaire.

Il se retourna. Le sourire charmant qu’il espérait lire sur son visage avait cédé la place à un masque sévère.

— Si je comprends bien, tu as l’intention de me donner des ordres pendant toute la mission ? dit-elle. Sais-tu que tes « Fais ceci », « Fais cela », « Marche dix pas derrière », « Avance », « Recule », finissent par m’horripiler ? Si tu veux jouer les machos, on va être deux, poursuivit-elle, peu aimable.

Elle, macho ? Curieuse expression pour une femme, faillit-il objecter. Mais il se tut. D’ailleurs, parlait-elle sérieusement ?

— C’est que je connais bien la jungle, expliqua-t-il en forme d’excuse, alors que toi, c’est la première fois que tu la pratiques. Et puis oui, c’est comme ça : j’ai l’intention de te protéger ! ajouta-t-il.

— Me protéger ne veut pas dire me tourner autour comme une mouche, dit-elle d’une voix redevenue suave.

Mais ses yeux ne riaient pas.

— Crois-tu que ce soit vraiment le moment de se disputer pour des broutilles ? Si on doit arriver à un consensus avant de poursuivre, ce n’est même pas la peine de continuer.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— En ce cas, explique-toi. Que veux-tu dire au juste ?

— Rien de plus que ce que j’ai dit.

L’air décidé, elle avança vers lui.

— Donne-moi cette fichue machette.

Apparemment, elle ne plaisantait pas. Solidement campée sur ses jambes, elle le fixait droit dans les yeux, sans rire. Savait-elle la souffrance que cet outil allait infliger à la peau tendre de ses mains, déjà abîmées par les cordes de rappel ?

Il la lui tendit tout de même et, comme elle la levait pour attaquer la végétation, il fit un bond en arrière.

Elle se servait de la machette avec la même détermination qu’elle la lui avait demandée. Dans le fond, elle avait sans doute raison de prétendre qu’il n’était pas nécessaire de la protéger.

Il la laissa passer devant et la suivit à distance respectable, méfiant malgré tout.

Il sortit une tranche de viande séchée d’une poche de son sac à dos et réalisa à quel point il avait faim.

Ils progressaient moins vite que lorsqu’il était en tête, mais ce retard était négligeable ; et emboîter le pas à quelqu’un, surtout lorsque ce quelqu’un était une femme, avait ses avantages. Isabelle avait une démarche intéressante, elle se courbait, se balançait, se tournait ; ses cheveux ondulaient sur ses épaules au rythme des gestes qu’elle accomplissait avec un enthousiasme qui ne semblait pas vouloir se démentir.

Normalement, il aurait surveillé toute personne qui actionnait une lame de cette taille près de lui. Chose curieuse, avec elle, c’était différent. Elle le fascinait. Depuis l’instant où il l’avait vue, tout chez elle l’avait émerveillé. Tout lui avait plu.

Ces derniers jours, c’était à peine s’il avait pensé à son bateau. Il aurait dû être en mer, en ce moment, et se dorer au soleil des Caraïbes sur le pont du voilier qu’il venait de s’offrir, au lieu de transpirer dans cette jungle hostile. Mais la présence d’Isabelle compensait largement ses vacances perdues.

Une heure durant, à grands coups de machette, elle se battit contre les racines et les lianes sans donner le moindre signe de fatigue. Et soudain, il sentit qu’elle ralentissait la cadence.

— C’est bon, dit-elle en s’épongeant le front. Tu peux me relayer un moment. Je reprendrai le manche plus tard.

Les bouclettes blondes qui retombaient sur son front étaient tout humides de transpiration. Sur sa nuque aussi, ses cheveux étaient mouillés. Elle respirait à pleins poumons et affichait un sourire satisfait qui décuplait sa beauté. Oui, la fatigue lui allait bien.

— Je dois dire que je ne t’aurais jamais imaginée dans ce rôle, dit-il. Au bureau, je te vois te dandiner sur des talons aiguilles, serrée dans des jupes hyper sexy, maquillée et sophistiquée…

— Qu’est-ce tu racontes ? Je ne me dandine pas dans des jupes sexy, comme tu dis ! protesta-t-elle, faussement offensée.

— Enfin…

— J’ai quatre frères, il a fallu que je m’endurcisse.

Il devait se l’avouer, il l’avait trouvée excitante en garçon manqué — cela sortait tellement de l’ordinaire ! —, peut-être même plus excitante qu’en intello rangée et réfléchie, dont elle se plaisait à donner l’image au bureau.

Il lui prit la machette des mains et se remit au travail. La coupure avait été agréable. Maintenant qu’il était chef de la sécurité au Mariage à la Carte, il lui arrivait souvent de rester au bureau à remplir des papiers. Il avait beau s’entretenir physiquement, cette mission dans la jungle était sportive, plus exténuante que les sessions dans son fauteuil de cuir, davantage même que les exercices que son coach lui imposait au gymnase.

Raison de plus pour admirer qu’elle ait tenu si longtemps.

Taillant leur chemin, mètre après mètre, ils progressèrent en silence.

Une heure plus tard, la végétation se faisant plus éparse, il oublia sa machette. Le bruit d’avions qui décollaient et atterrissaient leur parvenait très nettement. Ils ne devaient plus être loin de la base. D’autres bruits, signalant la présence d’êtres humains, se mêlaient à celui des avions : bruits de moteurs, métal heurté…

— Fais attention où tu poses les pieds, lui recommanda-t-il. Je ne pense pas que l’armée installe des capteurs si loin de la base, mais on ne sait jamais.

Elle acquiesça, regarda autour d’elle, par terre, dans les arbres.

Ils continuèrent d’avancer. Plusieurs centaines de mètres plus loin, ils atteignirent la lisière des bois et durent poursuivre en rampant. En silence, ils arrivèrent sur un promontoire rocheux qui offrait un point de vue unique sur toute la base située juste en dessous.

— Tu crois que Sonya est là ? murmura-t-elle.

Ils étaient allongés sur le replat de l’éperon rocheux, épaule contre épaule, et inspectaient en contrebas.

— Fuentes a dit qu’elle était enfermée à la base militaire.

— Je doute qu’elle soit là. A supposer que ses ravisseurs aient des liens avec les militaires de la base, le risque qu’on la retrouve là serait trop grand. On ne peut pas corrompre tout le monde.

Il scruta les alentours, à droite, à gauche.

— A mon avis, elle est dans le secteur. Sinon dedans, du moins pas loin.

En marge de la base militaire à proprement parler s’élevaient d’autres constructions, des cabanes, un petit magasin et quelques bâtiments publics réservés à ceux qui commerçaient avec la base ou qui y travaillaient. Il devait aussi y avoir un élevage de porcs, car l’odeur était éloquente.

— Faisons le tour, décida-t-il.

— Ça ira plus vite si on se sépare.

— D’accord, dit-il à contrecœur.

Elle lui avait largement donné la preuve qu’elle pouvait se débrouiller seule. D’ailleurs, Miami Confidential ne l’aurait pas recrutée si elle n’en avait pas eu les capacités.

— Si tu aperçois quelque chose, appelle-moi sur mon talkie-walkie.

* * *

C’était tout ? Il n’allait pas lui dire aussi qu’il valait mieux rester ensemble pour qu’il puisse la protéger ?

Incrédule, Isabelle le fixa un moment, ravalant la liste des arguments qu’elle avait préparés pour lui répondre.

— J’y vais. Bonne chance.

Elle reprit en direction des bois pour contourner la base sans risquer d’être vue.

— Sois prudente, lui recommanda-t-il en partant en sens opposé.

Elle fit environ cent mètres et, n’étant plus couverte par la végétation, rampa jusqu’à la lisière des bois qu’elle longea un moment avant d’arriver sur un faux belvédère qui dominait la base. La vue sur le mur en béton qui l’encerclait était de premier ordre. D’une hauteur de deux mètres environ, il était surmonté de barbelés et ponctué, à intervalles réguliers, de tours de garde occupées par des militaires en uniforme. Une rangée de masures avait été construite à l’extérieur, au pied du mur, avec des petites cuisines d’été. Une femme sortit de l’une d’elles, une bassine d’eau sale à la main, qu’elle vida sur les légumes en interpellant les enfants qui jouaient dehors.

— Si, mama, répondit l’un d’eux.

La femme rentra dans son taudis.

Isabelle compta les bungalows. Onze en tout. Elle attendit pour voir les allées et venues. Certaines constructions ne semblaient pas très habitées. En tout cas, il y avait peu de mouvement. De là à dire qu’elles étaient inoccupées ou abandonnées, c’était un pas qu’elle s’interdisait de franchir. Peut-être leurs occupants étaient-ils tout simplement au travail, quelque part sur la base ?

Il restait quelques heures avant le coucher du soleil, et elle ne pouvait s’approcher davantage, sous peine de se faire repérer. Elle décida donc de rebrousser chemin avec l’espoir de retrouver Raphaël à l’endroit où ils s’étaient séparés. Ils pourraient discuter de ce qu’ils avaient vu et prendre une décision.

Au lieu de ramper sur les coudes et les genoux comme elle l’avait fait en venant, elle décida de rentrer tout de suite dans les bois mais, auparavant, elle s’arrêta pour écouter. Bien lui en prit. Des voix venaient des bois, quelque part derrière elle. Elle les entendait nettement, il n’y avait pas d’erreur possible. Il ne lui restait qu’à se cacher d’urgence. A sa gauche, les bois étaient bordés de buissons touffus. Elle se précipita dedans et se jeta à terre. Quelques instants plus tard, six paires de brodequins passaient quasiment sous son nez. Ils se dirigeaient vers la base.

Elle attendit quelques minutes avant de relever la tête, puis encore cinq minutes avant d’émerger totalement. Elle respirait à petits coups, oppressée. Elle jeta de nouveau un coup d’œil en bas. Rien.

Elle ne vit la cabane à l’abandon qu’au dernier moment. La végétation était si dense à cet endroit qu’elle la cachait presque entièrement. C’était une cahute en planches, complètement délabrée qui se fondait dans l’environnement.

Isabelle s’arrêta sur-le-champ et s’accroupit pour observer. On avait fait un feu devant et des canettes de bière jonchaient le sol tout autour. Prudemment, pas à pas, elle fit le tour de la clairière, s’arrêtant tous les deux ou trois mètres pour écouter. Avec un peu de chance, elle pourrait entendre un appel venant de la masure.

Mais aucun son ne lui parvint d’en bas. Elle continua de tourner et, soudain, se cogna dans Raphaël.

— Des mouvements ? Quelque chose ? lui murmura-t-il ?

Il était plus sale que lorsqu’elle l’avait quitté. Ramper dans la jungle ne rimait pas avec propreté.

— Tu n’as vu personne ? dit-elle. Ils se couchent peut-être tôt ?

— Pourquoi ? Tu as déjà un plan de bataille ?

— On attend de voir à peu près combien ils sont là-dedans. L’un de nous reste ici faire le guet, l’autre surveille le périmètre pour éviter qu’on ne se fasse surprendre.

— Tu veux y aller ? demanda-t-il.

La détermination avec laquelle elle avait manié la machette avait fait son effet.

Objectif atteint, se dit-elle.

Il la prenait maintenant au sérieux. C’était parfait. Elle aimait les gens qui apprenaient vite.

Mais fallait-il qu’elle y aille ?

Après un moment de réflexion, elle hocha la tête.

— Tu as plus l’habitude des bois que moi.

— Comme tu veux.

Il montra à gauche.

— Si tu vas par là, fais attention à ces épines, c’est du poison. Leurs piqûres peuvent être mortelles.

Elle inspecta aussitôt le buisson dans lequel elle s’était jetée et soupira de soulagement : ce n’était pas la même plante. Le temps de relever les yeux, Raphaël avait disparu dans la jungle. Elle eut beau regarder, essayer de le repérer, elle ne le vit pas. Il était très à l’aise, dans ces forêts inextricables.

Le vent se levait, ébouriffant les arbres. Aucun son ne lui parvenait de la cahute, en bas. Aucun mouvement n’indiquait une quelconque présence. Les hommes dormaient peut-être déjà ? Après une heure de surveillance, elle commença à s’inquiéter. C’était anormalement calme.

Peut-être avaient-ils fait fausse route, Raphaël et elle ? Peut-être n’étaient-ils pas sur la bonne piste ? Gardait-on Sonya ailleurs ? Ou avaient-on décidé de changer son lieu de détention ? Mais où ?

Une autre hypothèse germa alors dans son esprit. Sonya était peut-être là, mais seule, ficelée et bâillonnée. Peut-être ses geôliers se contentaient-ils de venir jeter un coup d’œil sur elle de temps en temps ? Si c’était le cas, sa libération n’en serait que plus facile.

Elle avait beau tenter de se persuader que tout allait bien, au fond d’elle-même, elle était convaincue du contraire. S’ils l’avaient laissée seule dans une cahute, ils ne l’avaient pas laissée là vivante.

Une envie d’aller s’en rendre compte par elle-même la submergea, mais elle réussit à se dominer. Ce n’était pas le moment de faire n’importe quoi ; elle avait tout à perdre : sa propre vie, celle de Raphaël et le succès de leur mission.

Elle resta accroupie et essaya de mémoriser la clairière et la distance entre les bois et la cabane.

Raphaël revint trois quarts d’heure plus tard.

— On dirait qu’ils sont tous partis, dit-il d’abord.

Cela ne faisait que confirmer ses pires craintes.

— Tu as trouvé quelque chose ?

— Des empreintes de pneus de camions. Ils sont partis pendant la nuit.

Elle s’approcha de lui. Il ne leur restait qu’à explorer la cahute, dans l’espoir d’y trouver des indices qui les mettraient sur la trace des ravisseurs.

Méfiants, même s’ils s’attendaient à trouver les lieux vides, ils avancèrent avec prudence, tantôt marchant, tantôt rampant, se couvrant l’un l’autre.

Une fois arrivée près de la cabane, elle pointa son arme sur la porte tandis que Raphaël l’entrebâillait.

Rien ne bougea.

Du canon de son pistolet, elle poussa le battant qui s’ouvrit en grand. C’était très sale. Il y avait de tout. Des bouteilles en plastique vides, une vieille couverture élimée, une curieuse assiette en bois, deux caisses vermoulues… Tout traînait par terre, pêle-mêle. La cahute était petite et il suffisait d’un coup d’œil pour en embrasser tout le contenu.

— Ça m’étonnerait qu’ils reviennent.

Raphaël donna un coup de pied dans une des caisses qui vola contre le mur d’en face. Des milliers d’insectes s’envolèrent, comme si une bombe venait d’exploser.

La pensée que Sonya avait peut-être été séquestrée ici donna la chair de poule à Isabelle qui frissonna.

— Tu crois que les kidnappeurs la ramènent aux Etats-Unis ?

Peut-être avaient-ils tout faux depuis le début ? Peut-être les sbires de Fuentes avaient-ils simplement envie d’argent et la ramenaient-ils là-bas pour récupérer la rançon ?

Raphaël regarda Isabelle, puis son regard se perdit au loin.

— J’aimerais bien le croire.

Agacé, il renversa la deuxième caisse de bois qui vola en éclats et là, il vit. Il vit un trou en bas du mur de planches. Un trou qui avait été creusé de l’intérieur par quelqu’un qui essayait de sortir, non par un animal qui aurait voulu entrer.

L’ouverture était assez large, mais pas suffisante pour laisser le passage à une personne. Sonya avait échoué.

Raphaël se pencha et fixa quelque chose.

Voyant sa mine intriguée, Isabelle le rejoignit et regarda avec lui. C’était des traces de sang séché. De ses mains nues, Sonya avait essayé d’arracher les lattes de bois du mur et ses doigts avaient saigné. A la pensée de cette scène, le cœur d’Isabelle se serra.

— On va la trouver, dit Raphaël avec une certitude qui ébranla Isabelle.

— Tu as une idée de l’endroit où ils sont allés ?

Plus vite ils partiraient à leur poursuite, mieux ce serait. Ils n’avaient plus une seconde à perdre ici.

— J’ai vu des traces en direction du sud. Suivons-les.

Il se dirigea vers la porte et, trouvant l’une des deux caisses sur son passage, la fit voler à l’extérieur. Pur hasard, elle aperçut alors sur le toit de la cabane quelque chose d’étrange. Un fil dans une gaine bleue qui n’avait aucune raison d’être là.

Elle réfléchit très vite.

En moins d’une seconde, elle repérait la boule de plastic. Un explosif ! La cahute avait été piégée.

— Une bombe ! s’écria-t-elle en titubant pour sortir.

Sans réfléchir, Raphaël l’attrapa par la ceinture et la poussa devant lui. Il était temps. A peine étaient-ils dehors que la cabane sautait avec une violence telle que le souffle les souleva de terre et les projeta à plusieurs mètres. Elle écarta les bras, comme si ce geste pouvait la ralentir, et retomba comme un caillou. Le souffle coupé, elle resta étendue sur le sol. Elle avait mal partout, et des débris en flammes volaient dans l’air. Elle replia les bras sur la tête pour se protéger mais, curieusement, n’eut pas l’idée de ramper pour fuir cet enfer.

Après quelques minutes, la pluie de feu se calma. Elle releva doucement la tête et, dans le voile de fumée qui se déchirait, elle aperçut Raphaël.

Il ne bougeait pas.

— Raphaël ?

Bizarre… Elle aurait juré qu’elle venait de parler, mais ne s’était pas entendue.

— Raphaël ? répéta-t-elle plus fort.

Même résultat.

L’explosion l’avait rendue sourde. Elle se leva, puis se tâta.

Etait-elle blessée ? Elle remua les bras, les jambes. Tout marchait. A part des brûlures sur ses vêtements et des éraflures ici et là, tout semblait en ordre.

— Raphaël ?

Elle s’approcha de lui et, dans le bourdonnement de ses oreilles, crut entendre quelque chose. Une sirène au loin, semblait-il.

A la base, ils avaient dû entendre l’explosion. Ce qui était normal, car elle avait était si violente… Les militaires ladérais n’allaient pas tarder à accourir.

Elle se rua vers Raphaël, et se pencha pour le secouer.

— Debout. Les soldats arrivent. Il faut déguerpir.

Ils n’avaient pas le temps de négocier avec l’armée maintenant. L’interrogatoire risquait de durer plusieurs jours. Deux étrangers surpris dans une explosion près d’une base militaire… Ils étaient bons pour quinze jours de prison avant que les autorités américaines n’obtiennent leur libération. Sonya ne pouvait attendre si longtemps.

— Dépêche-toi, dit-elle.

Soudain, voyant qu’il ne pouvait se lever, la panique l’étreignit. Il était blessé. Grièvement ?

Il était étendu sur le dos et geignait. Il remuait les lèvres et avait les yeux révulsés.

— Tu peux bouger ?

Il cligna des paupières, fixa le regard sur elle, dit quelque chose qu’il répéta.

« Suis-je mort ? » Elle lut ces mots sur ses lèvres.

S’il plaisantait, tout n’était pas perdu.

Elle le prit sous les bras, le souleva. Mon Dieu ! Il était affreusement lourd. Elle n’aurait jamais soupçonné, cela dit, qu’elle possédait tant de force.

Une fois relevé, il chancela, tomba à moitié, manquant entraîner Isabelle dans sa chute. Elle n’allait pas y arriver. Ils étaient fichus. Sa panique redoubla. Qu’est-ce qu’elle s’imaginait ? Qu’elle allait parvenir à le transporter ?

— Avance ! s’ordonna-t-elle tout bas. Avance !

Elle fit un premier pas, sans tomber. O.K., un autre ! Vacillant un peu, elle réussit. Un troisième. Parfait ! Encore un autre. Et un autre.

Le tirant, le traînant, le portant, elle parvint jusqu’au bois. Ils se reposeraient plus tard ; pour l’instant, il fallait trouver une cachette, et vite.

— Va-t’en, dit-il. Laisse-moi.

Prononcés à quelques centimètres de son oreille, les mots firent vibrer son tympan.

Il était mal en point, et elle terrifiée de le voir dans cet état, mais il ne fallait surtout pas qu’il s’en rende compte.

Elle le traîna dans les broussailles. Elle ignorait ce qui les attendait plus loin mais, pour l’instant, elle n’avait qu’une priorité : s’éloigner de la base pour échapper aux soldats lancés à leur recherche.

— Là-bas ! dit-il.

Il montrait un amoncellement de rochers à gauche, les restes d’un ancien glissement de terrain.

— Non, pas là. On peut nous voir.

Sans tenir compte de ce qu’il disait, elle continua.

— Les traces, dit-il.

Où ? Elle plissa les yeux, ne vit rien, comprit soudain qu’il parlait des empreintes qu’ils laissaient derrière eux. Elle se retourna. Il avait raison. Traînant des pieds comme ils le faisaient, ils avaient tracé deux sillons dans les feuilles et la mousse. N’importe quel imbécile aurait vu que quelqu’un était passé.

— Tu as raison.

Elle bifurqua vers les cailloux. Là, personne ne verrait de traces de leur passage. La traversée du pierrier ne posa pas de problème. Ils continuèrent dans les bois de l’autre côté. Elle avait les jambes en coton. Raphaël n’était pas précisément léger. Elle ne pourrait bientôt plus le porter.

Il dut penser la même chose au même moment, car il tenta de se redresser et s’écarta d’elle.

— Assez, dit-il, s’effondrant. On se repose un peu.

Il avait la moitié du visage tuméfiée, avec des traînées de suie et de sang.

— Comment te sens-tu ?

Elle entendait mieux, à présent.

— Bien, répondit-elle. C’est toi qui as tout pris.

A la dernière seconde, il s’était jeté sur elle pour lui servir de bouclier. Cette pensée la troubla, mais elle trouva cet émoi incongru — déplacé, surtout — en un moment pareil. Elle s’agenouilla près de lui et vit qu’il était blessé au cou. Cette coupure semblait la plus profonde et la plus grave de toutes.

— Où as-tu mal encore ? Tu as quelque chose de cassé ?

— Je dois avoir l’épaule démise… Celle-là.

De la tête, il désigna la droite.

Elle déboutonna sa chemise, à moitié brûlée, à moitié déchirée, et l’ouvrit. C’était très net, l’épaule était désarticulée.

Non ! Il ne pouvait pas être blessé ! Il était le seul des deux à connaître cet endroit, à savoir comment apprivoiser cette jungle. Que savait-elle du Ladéra ? Elle avait besoin de lui, besoin de sa force.

Et il avait besoin d’elle.

— Bon, on va arranger ça, dit-elle.

Elle serra les poings, les desserra, s’essuya l’intérieur des mains sur le pantalon.

— Tiens ma main, dit-il, beaucoup plus calme qu’elle, du moins en apparence.

Elle prit sa main, la serra, et là, se sentit submergée par un doute.

— On peut essayer de trouver un médecin de campagne, dit-elle Tu m’as dit qu’il y avait des petits hameaux dans les collines.

— Serre, dit-il en se jetant de toutes ses forces sur le dos.

Avec un craquement sinistre, l’os reprit sa place. Pâle un instant plus tôt, Raphaël devint gris.

Le cœur retourné, elle crut qu’elle allait vomir, et se sentit mollir sur ses jambes. Non ! Elle inspira profondément, une fois, deux fois et, peu à peu, sentit le sang remonter à sa tête.

— Merci, dit-il.

Il agita doucement le bras : des mouvements circulaires d’arrière en avant, afin de tester son articulation. Elle allait nettement mieux. Il suffisait maintenant que les ligaments, durement sollicités, retrouvent leur élasticité.

Il tenait toujours sa main dans la sienne et la porta à sa bouche pour l’embrasser.

— Ça va mieux ? dit-elle.

Elle se gratta la gorge et s’efforça d’ignorer la chaleur de ses doigts sur les siens.

— Je suis frais comme un gardon !

Il sourit. Il retrouvait des couleurs.

Soulagée, elle sourit également, mais le répit ne dura pas. Un bruit montait. Un bruit sourd de moteurs filtré par la touffeur de la jungle.

— Des 4x4, dit-il. Les soldats s’en servent pour poursuivre les trafiquants de drogue. Je parie que les hommes qui détiennent Sonya les ont volés à la base.

Elle lâcha sa main, se leva et la lui tendit de nouveau pour l’aider à se relever.

— Merci, dit-il.

Mais il tenait à peine debout.

— Je ne vais pas mal, rassure-toi, dit-il. J’ai juste l’impression d’avoir les os en compote.

Elle jeta un coup d’œil vers la base. Le bruit des moteurs se rapprochait. Où aller ? Que faire ? Ce court répit les avait un peu reposés, mais ils n’étaient ni l’un ni l’autre en état de courir. Et l’auraient-ils été, il y avait tout à parier que les engins, dont le grondement affolait déjà la jungle, allaient bien vite les rattraper.

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