Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 1
1
Quelques semaines plus tard
Jamais elle n’aurait dû accepter cette mission.
Agrippée à la paroi par le bout des doigts, Isabelle Rush regarda le vide au-dessus duquel elle était suspendue. Au moins cent mètres… L’odeur des fougères qu’elle avait écrasées par mégarde en posant le pied sur un becquet rocheux lui chatouilla les narines. Risquait-elle de tomber, si elle éternuait ?
L’entrelacs de cordes et de nœuds auxquels elle ne comprenait rien, mais censés l’assurer, ne lui inspirait pas confiance. Elle était pétrifiée de peur. Pour ajouter à son angoisse, il lui sembla que le courant d’air qui circulait au-dessus de la cime des arbres prenait de la vitesse et que le vent forcissait.
Pitié, non, pas de vent ! pensa-t-elle.
— Encore quelques mètres et on fait une halte pour se reposer, dit Raphaël, essoufflé, au-dessus d’elle.
Elle manquait d’oxygène. Avec l’altitude, l’air s’était raréfié et elle transpirait d’épuisement.
Nul doute qu’elle aurait mieux fait de rester à Miami.
On n’aurait pu lui donner pire équipier. Mais elle n’avait pas osé refuser. Pas quand la vie d’un client en dépendait.
Malgré tout, elle aurait pu partir en courant quand Raphaël avait dit qu’ils allaient prendre un raccourci. Ces hommes et leur manie des raccourcis ! Comme si donner la chasse aux barons de la drogue, kidnappeurs, assassins de surcroît, n’était pas assez excitant, il fallait — en plus — se perdre dans la cordillère des Andes pour ajouter du piment à l’expédition !
— Ça va nous faire gagner une journée, dit-il en resserrant la corde.
C’était à espérer !
En attendant, son intuition lui disait plutôt qu’ils étaient perdus.
Ce qui était la pire chose qui pouvait leur arriver, car s’ils voulaient avoir une chance de retrouver Sonya vivante il fallait qu’ils fassent vite.
Isabelle banda ses muscles. Elle avait un bout de pied sur un becquet. L’autre, dans le vide, cherchait désespérément un appui. Il y avait bien un autre becquet, mais il était trop haut. Ou elle avait les jambes trop courtes… Elle n’était pas grande — un mètre soixante au plus — et ne pouvait, en conséquence, opérer les mêmes rétablissements que Raphaël.
La nuit tombait. Il ne faisait pas encore noir, mais les ombres s’allongeaient et il devenait difficile d’estimer les distances. Il fallait qu’elle progresse avant que la visibilité ne soit complètement nulle et que ses bras et ses jambes n’en puissent plus.
Un… Deux… A la force des bras, sans quitter des yeux le petit bout de rocher qu’elle voulait atteindre, elle se hissa vers le haut. Essayant d’oublier l’à-pic vertigineux en dessous d’elle, elle saisit la paroi et, à l’instant de vérité, une main puissante l’attrapa par le poignet.
— Ça y est, lui dit Raphaël. Tu y es presque.
En grommelant, alors qu’elle avait envie de lui crier sa rage, elle se laissa tirer vers le haut. Mieux valait économiser son souffle.
Raphaël, qui était né au Ladéra, grimpait sans le moindre problème, lui. Sans doute était-il habitué à ces montagnes qui constituaient les neuf dixièmes de ce pays.
Il l’aida à escalader le dernier mètre, jusqu’à un replat qui devait faire à peine un mètre cinquante sur deux. Dans les anfractuosités de la roche poussaient des mousses qui avaient pris racine dans les débris de terre soufflés par le vent. Au-dessus d’eux, la paroi faisait encore une bonne trentaine de mètres, et elle était aussi lisse que le tronçon qu’elle venait de grimper.
— Belle escalade, dit-il.
Il souriait, heureux. De toute évidence, il se délectait : cela se voyait à son regard qui pétillait de plaisir. Il avait les yeux noirs, chocolat plus précisément. Et ils étaient très expressifs.
— Je t’avais bien dit que ce serait enfantin.
Il avait cette voix chaude, typique des Sud-Américains, relevée d’une pointe d’accent.
— C’est toi qui le dis !
Elle inspira une grosse bouffée d’air.
Quand il l’avait hissée vers le haut, elle avait atterri sur les genoux. Assise maintenant sur les talons, elle essayait de se débarrasser de son sac à dos en remuant les épaules. Le bout de ses doigts, endoloris, lui faisait mal. Et pour cause ! Ils étaient à vif, presque en sang à force d’avoir agrippé le rocher coupant. Elle souffla dessus pour atténuer la douloureuse impression de brûlure.
— Je ne vois pas en quoi c’est mieux que de monter en voiture, dit-elle, encore haletante.
— C’est plus rapide, répondit-il par-dessus son épaule.
Debout sur le replat, il enroulait les cordes en les vérifiant minutieusement.
— Je suis satisfait du matériel que j’ai acheté chez Maxim spécialement pour cette mission. Bonne prise, quarante-huit brins, bonne torsion. Elles sont top, ces cordes.
Il rangeait tout avec soin.
— Bonne résistance à l’abrasion, aussi. Regarde. Il n’y a pas une seule déchirure.
Il n’empêche, c’était une drôle de lubie qu’il avait eue !
— Tu ne m’avais jamais dit que tu adorais l’escalade.
Il haussa les épaules et rangea l’équipement à l’abri, au fond du surplomb.
— Jamais eu l’occasion, sans doute.
Elle ne put s’empêcher de rétorquer :
— Cela fait trois ans qu’on travaille ensemble, et finalement, je ne sais rien de toi.
D’une part, c’était son droit d’être secret, se dit-elle. D’autre part, depuis qu’ils collaboraient, se sentant attirée par lui, elle s’était arrangée pour le fuir. Ils n’avaient donc pas échangé beaucoup de confidences. C’était un collègue doublé d’un play-boy, deux raisons suffisantes pour ne rien attendre de lui. Puisqu’il n’y avait rien à espérer d’une liaison avec cet homme, excepté de la gêne et beaucoup de chagrin, elle avait jugé qu’il valait mieux garder ses distances. Elle s’était fixé des objectifs professionnels ambitieux, et ce n’était pas le moment de se laisser distraire par une aventure qui ne pourrait être que physique.
Il déroula son sac de couchage en marmonnant quelque chose sur les heures précieuses qu’ils allaient sûrement gagner en escaladant.
— Ça sert à quoi de se presser ? maugréa-t-elle. Imagine que l’un de nous se blesse ou tombe. On sera bien avancés !
Il la regarda de ses grands yeux noisette étonnés, et elle se sentit fondre. Ce type, décidément, la renvoyait à ses émois de l’adolescence. Dans de tels moments, elle avait l’impression d’avoir de nouveau treize ans, de redevenir la gamine effarouchée que le moindre regard des garçons de sa classe mettait dans tous ses états ! Elle s’imaginait alors qu’ils la prenaient dans leurs bras, qu’ils l’étreignaient fougueusement. Elle sentait en rêve leurs baisers sur ses lèvres, si forts et si précis… Désirs d’amour qui se nourrissaient de son impuissance à les conquérir, et surtout d’une évidence : qu’elle n’en serait jamais aimée.
Mais elle se ressaisit et l’écouta poursuivre.
— La route doit être surveillée. Et puis, reconnais que ce n’est pas difficile. Tu es impressionnée parce que c’est la première fois, mais on a du bon matériel. Il ne peut rien t’arriver. J’y veille.
— Autant que je sache, on fait équipe, répliqua-t-elle d’un ton pincé, vexée d’être considérée comme un bébé qu’il fallait protéger.
— Bien sûr que nous faisons équipe. J’espère que tu veilles, toi aussi, à ce qu’il ne m’arrive rien.
Ses lèvres, qu’il avait gourmandes, s’étirèrent en un sourire charmeur qui découvrit deux rangées de dents bien plantées et très blanches. Peut-être était-ce son teint olivâtre qui accusait le contraste ?
— Compadres. On est des copains, si tu préfères. Des amis.
Partenaires, oui. Mais « copains », c’était beaucoup dire. Quant à « amis », elle n’était pas assez optimiste pour croire qu’ils puissent le devenir un jour. D’ailleurs, avait-elle vraiment envie d’être son amie ? Que ferait-elle d’une amitié quand elle ressentait quelque chose de tellement plus intense, de franchement plus tendre ? Avait-elle envie de passer du temps avec lui en dehors du travail, sachant que ce serait sans lendemain ? Cette mission, qui les rapprochait forcément, était déjà très éprouvante pour ses nerfs. Un rapprochement plus intime était, à ses yeux, difficilement envisageable.
— Je suis crevée, dit-elle. Cette journée m’a épuisée nerveusement.
— Tu n’es pas blessée ? s’inquiéta-t-il en s’approchant d’elle.
Comme elle posait les mains sur ses genoux, il les saisit au vol et les retourna, paumes en l’air. Jurant en espagnol, il lâcha sa main gauche pour prendre son sac à dos et en sortit un tube de crème.
— Pourquoi n’as-tu rien dit ? On se serait arrêté plus souvent.
— Au-dessus du vide ? Merci bien ! Autant arriver plus vite au sommet.
Il ouvrit le tube, le pressa, recueillit une noisette de gel sur le bout de ses doigts et le lui passa sur le pouce, tout doucement.
— Ça va mieux ?
Il la regardait dans les yeux, l’air vraiment ennuyé de la voir souffrir.
— Ça fait du bien. C’est frais… dit-elle un peu gênée.
— Demain matin, tu ne devrais plus rien sentir.
Un à un, il massa ses dix doigts. Les deux mains terminées, il les prit dans les siennes et les embrassa. Elle se sentit rougir mais se rassura en se disant qu’avec le jour déclinant, il n’avait pas dû le remarquer.
— Tes bras et tes jambes ? Ça va ?
Il reposa le tube de gel.
— Un bon massage musculaire et tu ne devrais plus être courbatue.
— Non merci, dit-elle.
Toute rougissante, elle fouilla dans son sac et en sortit un pot de crème hydratante pour le visage. Elle y plongea la pointe de l’index et se tapota les joues et le front, que le vent avait desséchés. Un parfum d’orange se répandit aussitôt autour d’eux.
Raphaël renifla deux petits coups, l’air d’apprécier les effluves acidulés de l’agrume.
— On se serre l’un contre l’autre pour la nuit ? dit-il, accompagnant sa proposition d’une mimique qui la fit sourire.
— C’est non, mais tu as eu raison d’essayer. Qui n’essaie rien n’a rien !
Ça n’aurait pourtant pas été désagréable, se dit-elle. Ne serait-ce que pour se tenir chaud…
Au Ladéra, pays de l’hémisphère sud, c’était l’hiver au mois d’août. Il faisait bon le jour, mais la nuit, la température chutait jusqu’à avoisiner les cinq degrés. De quoi être transi. Heureusement, les hivers étaient habituellement secs : ils n’avaient donc pas à redouter de se faire mouiller pendant la nuit par une pluie intempestive.
Un coup de vent ébouriffa la tignasse noire et bouclée de Raphaël.
— Les hommes ont un ego monstrueux, dit-il, subitement sérieux. A force d’essuyer des refus, ils sont traumatisés psychologiquement. Est-ce que tu sais ce que c’est qu’être sans cesse rejeté ?
Elle haussa les sourcils.
— Tu parles de quoi ? De toi ? Ce n’est pas parce que je dis non que je te rejette ! Tu le sais bien.
Il était beau garçon. C’était même indécent pour les autres d’être aussi séduisant ! Une sorte d’Antonio Banderas avec quelques kilos en moins. Sourire avenant, sexy, même, dégaine décontractée, tantôt nonchalant, tantôt hyperactif, yeux de velours couleur chocolat fondant. C’était le charme fait homme, mais sous ce charme perçait une détermination farouche qui forçait le respect.
Elle avait tort de fantasmer. Elle était suffisamment fine pour savoir qu’elle ne devait pas prendre ses avances au sérieux : ce n’étaient que des plaisanteries. Elle était d’ailleurs convaincue qu’il ne tenait pas à ce qu’elles soient prises au pied de la lettre. Il avait une vie mondaine active, et s’il lui arrivait de lui faire un brin de cour au bureau, c’était pour passer le temps entre deux missions. Pour tuer l’ennui, en somme.
— Un jour…
Qu’allait-il lui dire pour avoir l’air aussi coquin ?
— … tu regretteras de ne pas avoir su t’amuser.
Elle écarquilla les yeux.
— Que veux-tu dire ?
— Tu verras… Tu prendras conscience de ce que tu as raté. Le barrage se fissurera et… tu comprendras que j’avais raison.
— Holà ! Où vas-tu comme ça ? demanda-t-elle d’un ton sec.
— Nulle part. Je disais ça comme ça.
Malgré elle, elle sourit.
— Ne te fais pas de souci pour moi, répondit-elle. Je vais très bien, comme tu peux voir. Je mène une vie très sereine. Je n’en demande pas plus.
— Les eaux dormantes m’inquiètent toujours.
Elle sentit sa voix vibrer en elle, mais elle se força à ne pas y attacher d’importance.
Elle se retourna pour prendre de quoi manger et boire dans son sac à dos, et fit le tour de leur abri des yeux. Moins de trois mètres carrés pour deux ! Ils allaient être plutôt serrés. La prochaine fois qu’elle partirait en mission avec un partenaire, elle exigerait une chambre d’hôtel pour chacun. Dorénavant, elle refuserait toute promiscuité.
— J’aurais dû continuer comme criminologiste à l’Office de Répression des Drogues, marmonna-t-elle.
— Tu ne trouves pas que ce qu’on fait est plus drôle ? Je veux dire : plus excitant que des palabres dans des bureaux.
Sa remarque le fit rire tout seul.
— J’aimais bien les réunions avec les polices locales, objecta-t-elle. Et je préfère témoigner devant la Cour que me demander si des bestioles venimeuses ne vont pas s’introduire de nuit dans mon sac de couchage.
— Pourquoi pas des serpents, pendant que tu y es ?
Cette perspective lui hérissa la peau.
Elle aurait dû peser le pour et le contre avant de signer comme agent spécial avec le Miami Confidential. Elle avait démissionné de son poste confortable de profileur, abandonné les interrogatoires des suspects qu’on lui amenait au commissariat, parce qu’il était difficile de refuser une aussi belle proposition, mais surtout, parce qu’elle avait voulu se lancer un nouveau défi, histoire de prouver qu’elle était polyvalente et capable d’occuper les mêmes fonctions qu’un homme. Cette notion d’égalité des sexes, son père la lui avait inculquée dès son plus jeune âge, quand ses quatre frères la faisaient tourner en bourrique et qu’il fallait leur tenir tête.
Repensant — et regrettant presque — la facilité de son travail à l’Office de Répression des Drogues, elle inspecta le surplomb qui allait leur tenir lieu de sommier pour la nuit. Maintenant qu’elle travaillait au Miami Confidential, elle pouvait dire adieu aux missions avec hôtel et room-service.
— Les serpents ne grimpent pas si haut ?
Il pianotait sur son téléphone et tentait d’établir une communication.
— Pour quoi faire ? Il n’y a rien d’intéressant, ici. Ils restent là où se trouvent leurs proies.
Elle se tut quelques secondes.
— Tu me le jures ?
Il fit oui de la tête.
— Tu captes quelque chose ?
— Non. Même les téléphones satellitaires les plus sophistiqués ne fonctionnent pas partout. On fera notre rapport quand on sera au sommet.
S’ils y arrivaient ! pensa-t-elle.
— On est presque en haut. On en a pour une heure, demain, à tout casser. Mais ce sera plus difficile qu’aujourd’hui.
Plus difficile ? Parce qu’aujourd’hui, c’était sans doute du gâteau ? Que disait-il du mur de la mort dont ils venaient de faire l’ascension ?
— Pire que pour monter ici ? demanda-t-elle.
— On va trouver une paroi rocheuse couverte de terre. Et comme tu le sais, la terre s’émiette, glisse. Il faudra redoubler de prudence.
— Super !
— En plus, nous serons au-dessus de la cime des arbres. Nous serons repérables.
— Que des bonnes nouvelles, en somme.
— Ça ne nous fait pas peur.
De toute manière, ils n’avaient pas le choix. Il n’était pas question de laisser mourir Sonya. Ils étaient donc condamnés à réussir.
— Elle était toujours en vie, il y a quatre jours.
Elle se l’était répété toute la journée, surtout quand elle sentait son courage l’abandonner. Chaque fois, cette pensée lui avait redonné du cœur à l’ouvrage, et le coup de fouet nécessaire pour poursuivre.
La dernière fois que Carlos Botero avait été contacté, il avait demandé à entendre la voix de Sonya. Les kidnappeurs avaient accepté. L’échange entre le père et la fille avait été bref, mais suffisant pour rassurer Carlos.
— On n’a aucune raison de penser que quelque chose a changé. De toute manière, Katherine doit nous appeler s’il y a du nouveau.
Toute cette affaire était truffée de bizarreries, à commencer par le billet dans lequel les kidnappeurs réclamaient une rançon. C’était le père de Sonya qui l’avait reçu, et non le fiancé, Ronaldino DeLeon, homme politique en vue. Pourquoi ? Ce choix était-il le fruit du hasard ou fallait-il lui accorder une signification particulière ? Les deux hommes étaient également fortunés et puissants.
— Je reste persuadée que cette affaire n’est pas une simple question d’argent, dit-elle. Les ravisseurs doivent être originaires du Ladéra, sinon pourquoi auraient-ils pris la décision d’amener Sonya ici ? S’ils ont fait ce choix, c’est qu’ils connaissent le pays comme leur poche et sont sûrs de pouvoir la cacher en lieu sûr.
Elle marqua un temps d’arrêt.
— S’ils sont effectivement Ladérais, ils doivent mieux connaître DeLeon que Botero. En ce cas, pourquoi ne lui ont-ils pas adressé la lettre plutôt qu’au père ? Ou, ce qui aurait été plus simple encore, pourquoi n’ont-ils pas enlevé Sonya quand elle séjournait dans le pays ? La police est beaucoup plus laxiste ici, et la jeune fille a passé plus de temps au Ladéra récemment que dans son propre pays.
Ils s’étaient déjà posé ces questions mille fois mais, à force de les répéter, peut-être finiraient-ils par y voir plus clair et trouver une amorce de réponse ?
— Ils ne veulent pas attirer l’attention sur le pays.
Elle hocha la tête. Elle était d’accord avec cette conclusion. Mais cela ne faisait pas avancer l’affaire, et ils en étaient toujours au même point, à un détail près : les kidnappeurs ignoraient que Miami Confidential avait localisé Sonya. C’était nouveau et c’était important.
— Je…
Elle se tut, hésitante.
— Je ne pense pas qu’ils la rendent un jour, reprit-elle, exprimant tout haut, pour la première fois, ce qu’ils pensaient tous deux.
Le visage de Raphaël s’assombrit.
— Ils ont déjà pris beaucoup de risques en lui faisant passer la frontière une première fois, dit-il. Je ne pense pas qu’ils feront la folie de recommencer.
— Ils n’ont jamais eu l’intention de la rendre, répéta-t-elle.
Les mots restèrent suspendus en l’air comme une menace.
Il hocha la tête.
— Tu veux que je te dise le fond de ma pensée ? Je ne le pense pas moi non plus. Ils la garderont en vie le temps qu’il faudra, au cas où Botero demanderait à entendre sa voix, mais dès qu’ils auront l’argent…
Il ne jugea pas nécessaire d’achever sa phrase.
— C’est un règlement de comptes politique, dit-il avec conviction. Ronaldino a des projets de lois qui attendent d’être votés, sur son bureau. Ces lois entraveraient le trafic de drogue, et beaucoup de choses dans ce pays s’en trouveraient bouleversées. L’assemblée siège en ce moment. Les projets de lois en question vont être discutés et mis au vote. Quelqu’un cherche à distraire l’attention de DeLeon et à l’éloigner du Ladéra. Ils savent qu’il ne reviendra pas des Etats-Unis aussi longtemps qu’il pensera que Sonya y est retenue prisonnière. Plus longtemps il sera écarté des affaires publiques, mieux cela vaudra pour ses ennemis, qui disposeront de plus de temps pour s’assurer que ses projets législatifs tombent à l’eau.
— Peut-être, dit-elle, évasive.
— Mais ?
— Je ne sais pas. Je ne suis pas totalement convaincue par ce raisonnement.
— Tu penses que c’est Ronaldino, la cible ? Il est vrai que quelqu’un a essayé de l’abattre, quelques semaines avant l’enlèvement. La coïncidence est troublante.
— Pour moi, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est Ronaldino la cible, dit-elle. Néanmoins, je ne pense pas que l’enlèvement ait une visée politique. Je suis convaincue que c’est DeLeon qu’on veut toucher, mais qu’on le fait au travers de sa fiancée pour que le geste ait plus de poids.
— Tu soupçonnes son ex-femme ? Maggie ? demanda-t-il. Elle est enfermée dans un hôpital psychiatrique. Sean a vérifié : elle s’y trouve bel et bien.
C’était plus fort qu’elle, son instinct la poussait à chercher dans cette direction.
— Les seules personnes dont on est sûrs qu’elles ont eu quelque chose à voir avec l’enlèvement de Sonya sont le médecin de Maggie, le Dr Ramon, et son cousin José Fuentes. On sait que Sonya se trouve dans la base militaire parce que Fuentes l’a avoué avant de mourir, à bout de sang.
— Il n’a jamais avoué avoir un lien avec Maggie.
— Parce qu’il n’a pas eu le temps de raconter toute sa vie. Il est mort avant.
— Mais… il travaillait peut-être pour le compte de quelqu’un ?
Un homme de paille. C’était une idée à creuser. La famille de Maggie comptait des gens tout à fait recommandables : élus politiques, professions libérales… Et une ou deux brebis galeuses plus ou moins impliquées dans le trafic de drogue. Raphaël savait de quoi il parlait.
Fuentes pouvait avoir agi pour l’un des opposants politiques de DeLeon, ou pour un de ses ennemis du cartel de la drogue. Le choix était vaste compte tenu de ses projets de lois qui visaient à assainir le pays et avaient en conséquence dressé de nombreux Ladérais contre lui.
— Quoi qu’il en soit, ce qui importe pour l’instant, c’est de trouver Sonya, dit-il. Il faut commencer par la sortir de là et la mettre en lieu sûr. Ensuite, on aura tout le temps pour chercher celui qui tire les ficelles.
Elle opina de la tête. Si tout se déroulait sans anicroche, Raphaël et elle, le lendemain matin, procéderaient à la libération de Sonya. Ils verraient ensuite pour le compte de quels malfrats les ravisseurs avaient opéré. Restait à espérer qu’elle était toujours en vie.
— S’ils se servent d’elle pour écarter momentanément DeLeon de la politique, ils font fausse route, reprit Isabelle qui n’en démordait pas. Elle est jeune, elle est belle. Imagine les gros titres dans la presse, si elle mourait maintenant. Pense aux débordements de sympathie que ce deuil attirerait à Ronaldino. Les gens voteraient ensuite pour lui sans même réfléchir. Non, ce n’est pas possible. Il faut chercher ailleurs.
Il acquiesça.
— Tu vas penser que je fais de l’obsession, dit-elle, mais je serais tentée d’aller voir du côté de Maggie. Je l’imagine bien dans son hôpital psychiatrique, ruminant sa vengeance depuis des années.
— La rage de la femme bafouée ?
— Par exemple.
— Quand un homme ou une femme veut reprendre sa liberté, il faut le ou la laisser partir. A quoi bon retenir de force quelqu’un qui veut s’en aller ? dit-il. On n’appartient à personne, et je n’ai jamais compris la jalousie.
— Pour la comprendre, il faudrait que tu aies une femme dans ta vie, que tu sois amoureux. Que tu sois capable de sentiments. Comment veux-tu comprendre, sinon ?
Il fit la moue.
Etonnée par son audace, elle inspira profondément pour se calmer. Quelle mouche la piquait donc ? La vie privée de Raphaël Montoya ne la regardait pas ! Ni de près ni de loin. De quel droit se permettait-elle de porter des jugements sur lui ? De la part d’une femme censée être intelligente, ce n’était pas malin.
Tant bien que mal, elle se recentra sur son sujet.
— Je ne sais pas comment ils la traitent, mais je me fais du souci pour elle…
— Moi aussi, dit-il.
— S’ils ont décidé de la supprimer, ils n’ont pas dû la ménager. Je crains le pire.
Il ne put qu’approuver.
Comme elle — mieux qu’elle, sans doute —, il connaissait le monde du crime et la mentalité des truands. Il connaissait les deux faces du miroir.
Quand ils travaillaient à l’Office de Répression des Drogues, elle avait découvert certaines choses sur son compte. Apparemment, il avait derrière lui un passé assez sombre, avec lequel il avait voulu rompre en déménageant du Ladéra à Miami. Mais elle ignorait les détails. A cette époque, ils ne se connaissaient pas encore bien ; ils travaillaient dans des domaines différents, mais les coups de gueule de Raphaël étaient légendaires. Et puis, ils avaient tous les deux quitté l’agence, lui un an avant elle, et le hasard avait fait qu’ils avaient été recrutés par Miami Confidential, dans la division des agents spéciaux du Ministère de la Protection Civile.
— Quand doivent être votées les lois de Ronaldino ? demanda-t-il.
— Dans sept jours, je crois.
La marge était confortable. Ils avaient largement le temps de libérer Sonya et de la ramener en lieu sûr à Miami.
— Crois-tu que les ravisseurs vont encore réclamer de l’argent ?
Elle réfléchit.
Fuentes était monté au créneau deux fois. La deuxième fois, pour la pseudo-remise de rançon. C’était là que Raphaël l’avait abattu.
— Les ravisseurs ne doivent plus être à Miami, mis à part ceux qui sont en prison.
Deux hommes qui couvraient Fuentes au moment où il allait récupérer la valise de faux billets avaient été arrêtés. Isabelle les avait interrogés, mais elle n’en avait pas obtenu grand-chose. Elle avait même été tentée de les croire quand ils lui avaient affirmé qu’ils ne connaissaient rien des plans de Fuentes, qui ne leur délivrait ses instructions qu’au compte-gouttes. Ils ignoraient s’il y avait quelqu’un au-dessus de Fuentes, et ne savaient pas qui détenait Sonya au Ladéra, ni combien ils étaient.
Elle regarda la tablette de chocolat entamée qu’elle tenait à la main et qu’elle avait oubliée. Elle en avait emporté une dizaine en prévision de cette mission. Elle en croqua un morceau et avala une bonne gorgée d’eau.
Puis elle s’allongea sur le dos et scruta le ciel. Les étoiles commençaient à apparaître.
— On ferait bien de se reposer, dit-elle.
Elle entendit Raphaël fourrager dans son sac à dos. Il devait chercher son dîner.
Agacée de voir que leur mission ne progressait pas, mais surtout troublée par la présence de Raphaël, elle fixa les étoiles dans l’espoir de se calmer. En vain. Elle commença à les compter.
Ce soir, elle aurait du mal à trouver la sérénité. Et le sommeil.
De plus en plus agitée, elle croisa les bras sur sa poitrine. Sonya regardait-elle les mêmes étoiles ? Sans doute pas. Elle devait être séquestrée dans un nid à rats. Mais ses ravisseurs… Combien étaient-ils ? Une poignée, probablement. Plus nombreux, ils risquaient d’attirer l’attention sur eux. Peut-être avaient-ils établi un roulement pour la surveiller à tour de rôle ?
Une forte odeur d’épices la fit se tourner dans son duvet. Raphaël mâchait quelque chose qui devait être ce paquet de viande fumée aux herbes, acheté deux jours plus tôt, avant de quitter la civilisation pour entreprendre cette folle aventure.
— J’adore ça, dit-il. Bon sang ! Ça m’a manqué.
Elle crut l’entendre ronronner de plaisir. Il avait l’air tellement content qu’elle ne put s’empêcher de lui poser quelques questions.
— Depuis combien de temps n’es-tu pas venu ici ?
— Trop longtemps, et pas assez.
Il la regarda bizarrement.
— Est-ce que… Aurais-tu des ennuis, si on tombait nez à nez avec…
Elle ne termina pas sa phrase. La question, pourtant, lui brûlait la langue depuis la seconde où ils avaient atterri au Ladéra.
— Tu veux savoir si je risque de me faire arrêter ?
Il haussa les sourcils, l’air moqueur.
— Non, même quand j’étais jeune et bête, je n’étais pas assez stupide pour me faire prendre.
Il arracha un nouveau morceau de viande séchée, le mâchouilla et l’avala.
— Et tes anciens… euh… « associés » ?
— Ils sont loin d’ici, dit-il en retrouvant son sérieux.
Elle le vit se perdre dans ses pensées, puis secouer la tête comme pour en chasser de mauvais souvenirs.
— Je ne dis pas que je ne serai pas content de retourner à Miami.
Evidemment ! songea-t-elle. Pour y retrouver ses amis, les femmes, et faire la fête.
Elle grinça des dents en silence. De quoi se mêlait-elle ? Il était libre de mener sa vie à sa guise, non ?
— Que dis-tu à ta petite amie quand tu dois partir au pied levé comme cette fois-ci ?
Encore une question indiscrète qu’elle n’avait jamais osé lui poser.
— Urgence familiale. Mais je n’ai pas de petite amie pour le moment, si c’est ce que tu veux savoir. Je suis libre. Libre comme l’air.
Il rit et poursuivit.
— Un article à saisir.
A son avis, Raphaël était toujours à saisir, même quand il avait une petite amie, si l’on pouvait appeler « petite amie » ses conquêtes d’un soir. Pour elle, l’expression contenait une notion d’engagement, comme un parfum de long terme.
— Tu as déjà écumé toute la ville ! Il va falloir que tu déménages !
Elle voulait faire de l’humour mais, à la mine de Raphaël, elle comprit qu’elle était tombée à plat.
— Très drôle, dit-il.
C’était terrible. Il avait beau être un ex-voyou, il lui plaisait plus qu’aucun de ses ex-petits amis. N’empêche, s’ils sortaient ensemble et rompaient ensuite, la vie au bureau serait infernale pour tous les deux. En conséquence, mieux valait être raisonnable et éviter de s’embarquer dans une galère qui avait toutes les chances de sombrer.
— J’espère qu’à la fin de cette mission, tu auras changé d’opinion sur moi, dit-il après un moment de silence.
A trente-quatre ans, Isabelle avait appris à se méfier.
— On peut toujours espérer, dit-elle de sa voix la plus sucrée. L’espoir fait vivre !
* * *
Raphaël rangea sa nourriture et s’allongea sur le dos. Il aurait aimé la serrer contre lui. Les femmes, en général, lui tombaient dans les bras. C’était un des rares domaines de sa vie qui ne lui posait pas de problème. Isabelle, en revanche… Elle était différente. Elle était deux fois trop intelligente, et c’était d’ailleurs une des qualités qui lui plaisaient en elle. Sans doute trop intelligente pour s’intéresser à un lascar comme lui.
Il aimait jouer avec elle, au bureau, une espèce de jeu amoureux qui l’aidait à passer le temps quand il n’était pas en mission. Mais il n’avait jamais rien tenté de sérieux. C’était pourtant une des plus jolies filles qu’il lui avait été donné de rencontrer. Mais d’abord, ils travaillaient ensemble. Ensuite, elle méritait mieux que lui.
Dans un autre monde, peut-être ? S’il avait été différent…
Pour l’heure, il ne se faisait pas d’illusions : il n’avait pas la moindre chance.
— On reprendra notre grimpette aux premiers rayons du soleil, dit-il.
— Je serai prête.
Elle prit un air dégagé. Elle ne voulait pas, manifestement, qu’il voie que cette perspective la pétrifiait.
Il trouvait fascinante cette façon qu’elle avait d’affronter les situations dangereuses auxquelles sa mission l’exposait. Au départ, il lisait une espèce d’inquiétude et de doute dans son regard, puis elle étirait les lèvres, l’air perplexe — quelles lèvres ! — et subitement, elle semblait puiser, Dieu sait où, le courage nécessaire pour accomplir son devoir sans faillir.
Le lendemain matin, elle escaladerait le reste de la paroi. Cela ne lui poserait pas de problème, il était prêt à le parier. Quand le moment serait venu d’attaquer la falaise, elle rassemblerait ses forces et vaincrait sa peur, car c’était une battante qui voulait à tout prix réussir.
Pour l’heure, avec la longue nuit inconfortable qui les attendait tous deux, quelques mots d’encouragement ne pourraient pas lui faire de mal. Il allait lui rappeler qu’ils étaient à deux doigts du but.
— Si tout se passe bien, nous devrions atteindre la base militaire vers midi. Nous étudierons les lieux, repérerons l’endroit précis où se trouve Sonya, et nous pénétrerons dans la base à la nuit tombée, dit-il, s’encourageant lui-même.
Dans vingt-quatre heures, Sonya Botero serait saine et sauve.
Il avait eu l’occasion de rencontrer la jeune femme dans des soirées. Elle était charmante. Leur passé sud-américain les avait rapprochés. Ils avaient flirté une fois, rien de très sérieux. Puis Ronaldino DeLeon, un des hommes politiques les plus éminents du Ladéra, était passé par là et elle était tombée amoureuse. La nouvelle avait mis en émoi toute la communauté ladéraise de Miami.
Il se sentait responsable d’elle, non parce qu’il l’avait connue auparavant, mais parce qu’en tant que chef de la sécurité du Mariage à la Carte, il était chargé de veiller au bon déroulement de son futur mariage. Elle avait été enlevée juste devant la boutique, sous son nez. C’était rageant.
Il haïssait tous ceux qui profitaient de la faiblesse d’un individu sans défense pour s’en servir comme d’une monnaie d’échange. Il mettrait son point d’honneur à ramener Sonya saine et sauve, tout en veillant à protéger sa partenaire d’un bout à l’autre de l’opération. Il en faisait une affaire personnelle.
* * *
Sonya Botero remua autant que les cordes qui la ficelaient le lui permettaient, pour faire circuler le sang dans sa jambe gauche où, semblait-il, une armée de fourmis s’était donné rendez-vous. Elle fixa son mollet pour s’assurer que les bataillons de fourmis très réelles qui l’avaient attaquée, quelques jours plus tôt, étaient bien partis. Elle continuerait sans doute de les voir dans ses cauchemars. Si elle survivait…
Tiens bon, tiens bon… se répéta-t-elle en silence.
Ses pieds avaient fini par guérir. Autant s’accrocher à quelque chose de positif. Les semelles de corde qu’on lui avait données en arrivant lui avaient râpé la peau des pieds et l’avaient mise à vif. Elle avait craint de développer une infection. Mais maintenant qu’elle avait été autorisée à sortir, ses plaies, grâce au soleil, avaient commencé à cicatriser.
Elle pensa à Ronaldino et resta fixée sur cette image. Ronaldino allait venir la délivrer. Ronaldino et son père, deux hommes merveilleux, chacun dans son genre.
Ça va bientôt se terminer, s’encouragea-t-elle. Ce sera bientôt fini.
L’ennui, c’est qu’elle se répétait la même chose depuis presque cinq semaines, et que chaque jour qui passait amenuisait son espoir. Il ne fallait pas pour autant qu’elle baisse les bras. Si elle n’y croyait plus…
Mais c’était bien difficile de croire. Elle avait faim, elle avait mal, et sa vie était menacée.
Au début, on lui avait apporté régulièrement ses repas et, à heure fixe, le soir, on l’emmenait se laver dans une chute d’eau. Bien qu’elle eût estimé, au début, que cette captivité était insupportable, elle en était arrivée à la regretter, maintenant. Cela faisait deux jours qu’elle n’avait pas mangé et quatre qu’elle ne s’était pas lavée.
Commençaient-ils à se lasser de la surveiller ? Ou s’était-il passé quelque chose de fâcheux à Miami ? Elle avait surpris un lambeau de conversation où il était question de l’échanger contre une rançon. Mais que faisaient-ils, à Miami ? Où était l’argent ?
Elle essaya encore de se tourner.
Ronaldino et son père devaient s’en occuper activement. Il ne fallait pas qu’elle perde espoir et se démoralise.
Les deux hommes avaient déjà tellement souffert… Son père, quand elle avait perdu sa sœur jumelle d’une leucémie. Elles avaient six ans, alors. Sonya s’en souvenait comme si c’était la veille. Ronaldino, lui, avait été fou de douleur quand sa femme, qui se droguait, avait perdu son bébé in utero. Cette dernière était maintenant pensionnaire d’un hôpital psychiatrique, et sans doute y finirait-elle ses jours. Et, comme si tous ces drames ne suffisaient pas, c’était elle, maintenant, qui leur infligeait un nouveau tourment.
De l’endroit où elle se tenait, elle voyait un feu et des hommes assis en rond autour, en train de boire. L’un d’eux, légèrement à l’écart, se plantait une seringue dans le bras. C’était peut-être le moment idéal pour tenter de s’enfuir, mais elle ne s’en sentait même plus la force.
L’argent va arriver.
L’argent va arriver…
Elle ressassait cette pensée. Inlassablement. Mais en silence. Il fallait qu’elle prenne garde à ne pas parler, pas même à murmurer quand on ne lui demandait rien.
OceanofPDF.com