Attirance interdite - Un risque à prendre

Dana Marton · Chapitre 15 sur 28

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Attirance interdite - Un risque à prendre

Chapitre 2

2

 

 

Son cauchemar s’était mué en réalité. Sauf qu’au lieu de la ravissante psychiatre, Eric étreignait le frère jumeau qu’il avait cru mort et qu’à la place de Darrell, son chef baignait dans son sang à ses pieds.

Eric jeta un coup d’œil en direction de Rachel Harper, sans toutefois desserrer sa prise autour de Caleb. Comme dans son rêve, son beau visage était d’une blancheur spectrale — ses mains, appliquées sur sa bouche avec horreur.

Sous l’insistance de son regard, elle redressa les épaules, repoussa ses cheveux de ses joues et se dirigea vers la silhouette inanimée de Decker.

— Docteur Harper, dit Eric.

Elle tourna vers lui ses yeux bleus agrandis par la panique.

— Si je lui passe les menottes, pouvez-vous surveiller Caleb ?

Rachel opina du chef sans hésiter et vint poser sa main sur l’épaule de Caleb.

— Caleb, venez vous asseoir avec moi. Venez. Tout va bien se passer.

Elle lança un bref regard en direction d’Eric.

— Etes-vous contraint de lui passer les menottes ? Il se tiendra tranquille. Il a confiance en moi… n’est-ce pas, Caleb ?

Eric sentit la tension se relâcher dans les muscles de son frère au contact de la main de Rachel. Il se prit à tressaillir, en imaginant ces doigts fins et habiles se poser sur lui pour le réconforter à son tour.

Caleb suivit Rachel avec raideur jusqu’à la chaise la plus proche et elle appuya doucement sur ses épaules pour le faire asseoir, tandis qu’il contemplait le mur devant lui avec fixité.

Détournant son attention d’eux, Eric ramassa le revolver qu’il enfonça dans sa ceinture, puis s’agenouilla en hâte auprès de Decker.

La peur au ventre, il pressa deux doigts sur la carotide de son chef, avant d’émettre un soupir de soulagement.

Son pouls était rapide et vigoureux, ainsi que le prouva Decker en remuant brusquement.

— Doucement, Mitch. Vous êtes blessé, l’avertit Eric en posant une main apaisante sur son bras.

Son chef se redressa sur son séant avec un juron.

— Croyez bien que je m’en rends compte, gronda-t-il.

Il porta une main à sa tête et considéra en grimaçant le sang sur ses doigts avant d’assurer :

— Ce n’est qu’une éraflure.

— Laissez-moi le vérifier…

— Attendez.

Mitch sortit alors son téléphone portable de sa poche et pressa une touche d’appel automatique.

— Ford ? C’est Decker.

Il appelait le sheriff du comté.

— Oui, une balle perdue, affirma Mitch, pas de souci. Retenez vos hommes et accordez-nous encore un peu de temps. Le suspect est maîtrisé et l’otage, saine et sauve. C’est cela. Je vous rappelle.

L’agent spécial déconnecta l’appareil, se mit debout et déclara, tout en sortant un mouchoir de sa poche.

— Ils étaient prêts à donner l’assaut.

— Mitch, je suis navré que vous vous soyez trouvé à ce point impliqué…

— Nous avons déjà eu cette conversation, Eric, répliqua Decker d’un ton cassant en essuyant le sang à son front.

Il jeta un regard en direction de Rachel.

— Docteur Harper, vous n’êtes pas blessée ?

La psychiatre secoua la tête sans quitter Caleb des yeux.

— Non. Caleb n’est pas violent. Il a simplement peur et a besoin de recevoir son traitement.

Eric la considéra, bouche bée.

— Pas violent ? Que vous faut-il ? Il vous a menacée de son arme, kidnappée, a tiré sur deux hommes en moins de vingt-quatre heures… nous ignorons même si le garde va s’en tirer.

— Darell n’est donc pas mort ? s’exclama Rachel. Oh ! Dieu merci !

— Que s’est-il passé exactement ? demanda abruptement Eric. Comment ce garde a-t-il pu laisser Caleb prendre le dessus ? Alors qu’il le tenait si bien à la gorge ?

Rachel lui décocha un coup d’œil surpris.

— Comment pouvez-vous connaître ce détail ?

Eric serra les mâchoires. Il en avait trop dit. Il devait veiller à ne pas confondre ce qu’il savait de l’affaire et ce qu’il avait vu en rêve.

— J’ai dû l’entendre à la télévision, répondit-il, évasif.

L’attention de Rachel se reporta sur son patient.

— Votre frère, expliqua-t-elle, est sujet au somnambulisme. La nuit dernière, il s’est levé et a déambulé dans la clinique. Bien que je l’aie trouvé très agité à son réveil, j’avais réussi à le convaincre de regagner son lit. Mais au mépris de mes consignes, l’infirmière de nuit a prévenu la sécurité.

A ce souvenir, Rachel sentit l’irritation l’envahir.

— Le garde s’est montré agressif. Il lui a fait peur.

Tout en parlant, elle pressait ses doigts fins sur le poignet de Caleb, à la recherche de son pouls. Les lèvres soudain amincies, elle se pencha un peu plus vers lui.

— Caleb, vous vous sentez bien ?

Ce dernier continuait à fixer le mur devant lui, le visage dégoulinant de sueur. Il commença à se balancer d’avant en arrière et à frapper son front de son poing. Rachel prit sa main, sans faire cesser son mouvement machinal, et une ombre inquiète traversa son regard.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda aussitôt Eric.

— Je ne sais pas trop.

S’il ne l’avait pas côtoyé depuis des années, il avait déjà vu son frère dans pareil état. Ce spectacle réveilla en lui l’instinct protecteur qui l’avait animé durant leur enfance.

— Caleb manifeste tous les symptômes de la schizophrénie, commenta Rachel. La paranoïa, les propos délirants.

— Il faisait déjà cela lorsque nous étions petits.

L’amertume fit grincer la voix d’Eric tandis que ses souvenirs resurgissaient à la surface.

— A l’époque, j’ignorais de quoi il retournait. Ma grand-mère appelait cela des « caprices, » et enfermait Caleb dans le placard à balais jusqu’à ce qu’il se calme.

La souffrance contenue dans le regard que Rachel éleva vers le sien lui sembla outrepasser l’intérêt professionnel. L’espace d’un instant, elle parut se replier sur elle-même.

— Elle l’enfermait dans le noir ?

La voix de la jeune femme buta sur ce dernier mot.

— Quel âge aviez-vous ? reprit-elle.

Attiré par l’empathie que manifestait la jolie psychiatre, Eric fut étreint par l’étrange besoin de se confier à elle.

— Aussi loin que je me souvienne, elle l’a toujours enfermé, jusqu’à nos onze ans. Jusqu’au jour où…

Il avait failli dire… « jusqu’au jour où Caleb est mort ».

Eric massa son cou, cherchant du bout des doigts la minuscule cicatrice à la base de son oreille — le seul souvenir concret de cette journée tragique. Il jeta un regard en direction de Caleb, qui continuait à frapper son front de son poing. Il savait ce que faisait son frère. Caleb cherchait à faire taire les voix dans sa tête.

Eric avala sa salive pour repousser la boule qui s’était formée dans sa gorge.

— Ce jour-là, dit-il, à peine conscient du fait qu’il parlait à haute voix, nous étions dans le boudoir de notre grand-mère, au troisième étage de la maison. Caleb était plus agité que de coutume. A un moment donné, il m’a poussé. Nous nous sommes empêtrés dans les plis des rideaux et nous avons tous deux basculé par la fenêtre. Une embrase s’est prise autour de mon cou et m’a empêché de chuter. Mais Caleb, lui, est tombé.

Rachel pâlit aussitôt. Elle devinait la suite.

— Oh ! mon Dieu ! Et votre grand-mère vous a fait croire qu’il était mort.

Eric hocha tristement la tête.

— Elle l’a fait interner dans un asile.

— C’est horrible. Et vous ne l’avez jamais su ?

— Je me suis toujours posé des questions…

Il s’interrompit. Une fois de plus, il en avait trop dit. Il avait été sur le point de confier sa crainte la plus profonde à une inconnue. Il cligna des yeux et, éludant la question de Rachel, tourna son regard vers Caleb.

— Dites-moi, docteur : le premier symptôme de manque au Fenpiprazole n’est-il pas un état catatonique ? Auquel cas Caleb ne devrait pas manifester ces signes de paranoïa, n’est-ce pas ?

Une lueur admirative étincela dans le regard de Rachel, aussitôt suivie par un froncement de sourcils perplexe.

— C’est exact. Vous semblez très renseigné sur ce produit.

Un sourire passa sur les lèvres d’Eric.

— Je n’en prends pas, rassurez-vous. Je l’ai simplement lu.

Decker s’approcha d’eux.

— Quel est le problème ?

— Caleb présente une réaction inversée à son traitement. Le Dr Harper reconnaît elle-même que ses symptômes sont atypiques.

Decker considéra Rachel, qui acquiesça à contrecœur :

— Il présente en effet un comportement paranoïaque anormal.

— Est-ce ce qui aurait pu le pousser à tirer sur le garde ?

Rachel s’approcha de Decker pour répondre à voix plus basse :

— Cela a certainement contribué à son geste. Caleb imagine qu’on l’utilise dans le cadre de certaines expériences, ne cesse de délirer à propos de remèdes échangés et de dossiers médicaux falsifiés.

— D’après vous, ce qu’il dit serait donc faux.

Elle allait rétorquer avec vivacité lorsque Eric la devança :

— Caleb ne ment jamais. S’il mentionne des expériences secrètes et des dossiers falsifiés, c’est qu’ils existent.

— Vous croyez à ces divagations… s’exclama Rachel.

Elle secoua la tête avec incrédulité.

— Cela fait vingt ans que vous n’avez pas vu votre frère. Si vous étiez habitué à côtoyer des malades mentaux, vous sauriez qu’on ne peut porter foi à ce qu’ils racontent.

Rachel sentit sa gorge se serrer. La peur qui l’avait taraudée au cours des dernières heures avait entamé sa capacité de recul habituelle. Elle croisa les bras et contracta les mâchoires, prétendant, le temps de recouvrer son sang-froid, étudier les mouvements désordonnés de Caleb.

Eric Baldwyn ignorait de quoi il parlait. Il avait été séparé très jeune de son frère. Contrairement à elle, il n’avait donc pas côtoyé la folie tout au long de son existence.

Cruelle, vorace, la maladie mentale avalait tout sur son passage : la confiance, la sécurité, l’amour. Le déséquilibre de sa mère l’avait contrainte à endosser un rôle d’adulte à un âge précoce. Son enfance ressemblait à un kaléidoscope de terreurs obscures, d’éclairs lumineux à la normalité fragile, hérissé de scènes d’une démence aveuglante.

Si Eric Baldwyn avait vécu auprès de son frère ces vingt dernières années, il aurait été moins enclin à le croire.

Elle toucha l’épaule de Caleb.

Réagissant à ce contact, le malheureux chercha désespérément son frère du regard.

— Eric, appela-t-il d’une voix où vibraient la confiance et l’amour.

Ce dernier se rapprocha vivement de lui.

— Comment te sens-tu, frérot ?

Caleb secoua la tête.

— J’ai du mal à respirer. C’est cette drogue. J’ai… déjà rencontré ce problème.

Il se leva brusquement et agrippa le bras de son frère.

— Tu vas… m’aider, n’est-ce pas ? Tu as dit que je ne serais pas forcé… de retourner dans cette clinique.

Rachel pressa l’épaule de Caleb.

— Tout ira bien, Caleb. Nous allons vous ramener à la clinique. Vous allez reprendre votre traitement, et…

A ces mots, Caleb tressaillit violemment et la foudroya du regard.

— Ecartez-vous de mon frère ! rugit alors Eric en se positionnant entre Caleb et Rachel, son instinct de protection l’emportant sur son professionnalisme.

Visiblement surprise par la fureur qui avait percé dans sa voix, la jeune femme lâcha Caleb et recula d’un pas.

Derrière lui, Eric entendit Decker tenter de l’excuser auprès du Dr Harper :

— Eric a été très surmené ces derniers temps. Il est épuisé, et il s’inquiète pour son frère.

— Je comprends. Ce n’est pas un problème.

— Parlez-moi du Dr Metzger.

— Laissez-moi d’abord examiner la plaie que vous avez à la tête.

La voix d’Eric les fit se taire brusquement lorsque, son regard rivé dans celui de son frère, il suggéra :

— Hé, frérot. Parle-moi de cette drogue expérimentale.

— FrankenMetzger est obsédé… par l’idée de guérir la schizophrénie, répondit Caleb avec difficulté. Il pratique… des expériences dans un laboratoire secret… sur certains patients seulement.

Sa respiration semblait de plus en plus laborieuse.

— Moi. Misty. Quelques autres. Il nous injecte… un poison mortel.

Il enfonça ses ongles irréguliers dans le bras d’Eric.

— Je crois qu’il extrait ce produit de nos cerveaux. Il a peur que je parle, que quelqu’un me croie. Il sait que Misty et moi avons trouvé… une preuve de ses agissements.

— Quel genre de preuve ?

— Eric, intervint Rachel, le Dr Metzger est un neurologue mondialement réputé. Il est, par ses recherches sur la schizophrénie, la plus haute autorité en la matière dans ce pays — et peut-être sur la planète. Et il ne mène actuellement aucune expérience à la clinique des Prairies.

La profonde révérence qui émanait de son discours mit Eric hors de lui.

— Vous paraissez être sa fervente admiratrice, en tout cas.

Rachel rougit mais, redressant le menton, elle lui rendit son regard.

— J’ai toujours rêvé d’étudier auprès de Gerhardt Metzger. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté ce poste. Mais sa renommée existe en dehors de mon admiration. Et rien dans le dossier de Caleb n’indique qu’il ait fait l’objet d’une étude particulière de la part du Dr Metzger… ou d’aucun autre praticien.

— Evidemment ! s’écria Caleb. Parce que s’il le reconnaissait officiellement, il ne pourrait plus pratiquer ses sales expériences.

Il éleva le ton jusqu’à l’hystérie :

— Vous ne comprenez donc pas ?

— Ce à quoi vous assistez est une manifestation classique de paranoïa, assura Rachel. Caleb a besoin de son traitement.

Elle abaissa la voix.

— C’est pourquoi nous devons le ramener là-bas.

Eric contracta les mâchoires.

— Ne prononcez plus jamais cette phrase, gronda-t-il.

Il posa sa main sur celle de Caleb, toujours agrippée à son avant-bras.

— Dis-nous quelle preuve ton amie Misty et toi avez trouvée, Caleb.

Son jumeau regarda partout autour de lui avant de lui répondre.

— J’ai découvert un moyen de pénétrer au sous-sol sans être vu. Une nuit… Misty et moi y avons déniché un local secret, derrière les ascenseurs. C’est là que FrankenMetzger vide nos cerveaux de leur substance. Et c’est également là qu’il conserve nos véritables dossiers médicaux.

La respiration de Caleb était de plus en plus haletante.

— Ce type assassine des gens, Eric. Tout le monde prétend que… que les patients meurent… comme ça, mais c’est FrankenMetzger qui les tue.

Ses épaules se soulevèrent en une laborieuse inspiration.

— Il utilise une longue aiguille, qu’il nous enfonce dans la tête. Au début, ça brûle horriblement, puis, durant un moment, tout paraît merveilleux… normal. Mais après, notre état empire et on a besoin de toujours plus de ce produit. Le Dr Green avait deviné ce qui se passait. Demande-le-lui.

Eric haussa un sourcil interrogateur à l’adresse de Rachel.

— Je ne connais pas le Dr Green, confia-t-elle. J’ai vu sa signature apposée sur certains documents, mais je ne l’ai jamais rencontré. Je ne crois pas qu’il travaille encore à la clinique.

Eric se tourna vers son chef.

— Mitch, peut-on vérifier si la clinique des Prairies ne recense pas de décès suspects, plus particulièrement chez les patients du Dr Metzger ?

Decker hocha vivement la tête.

— J’appelle tout de suite Natasha, fit-il en pressant une touche préenregistrée sur son téléphone portable.

Natacha Rudolph, l’expert en informatique du service dans lequel travaillait Eric, saurait glaner mieux et plus vite que personne toute information disponible à ce sujet.

— Eric… haleta Caleb en agrippant sa manche.

Il avait le souffle de plus en plus court et son visage virait au rouge.

— Hé, docteur, appela Eric, alarmé. Caleb a du mal à respirer. Venez vite !

Rachel se précipita vers son patient.

— Je vais prendre votre pouls, Caleb. D’accord ?

L’intéressé porta une main crispée à sa gorge.

— Je n’arrive pas à…

Sa voix mourut en un râle et il vacilla sur ses jambes.

— Caleb ! s’écria Eric en tendant les bras pour accompagner juste à temps la chute de Caleb jusqu’au sol.

— Ecartez-vous ! ordonna Rachel en le poussant de côté avec une force surprenante.

Elle se pencha au-dessus de Caleb, appliqua deux doigts sur sa carotide. Puis elle mouilla son index et le planta sous son nez.

— Que lui arrive-t-il ?

— Il ne respire plus. Aidez-moi à l’allonger.

Les mâchoires serrées, Eric étendit un à un les membres sans vie de Caleb. Il n’allait pas perdre son frère jumeau, alors qu’il venait juste de le retrouver !

— Appelez les secours, dit-il à Decker.

— Je vais faire mieux que ça, répliqua son chef.

Decker pressa une touche sur son téléphone.

— Faites entrer l’équipe médicale postée devant la baraque ! ordonna-t-il à son interlocuteur.

De son côté, Rachel commença à pratiquer la respiration artificielle sur son patient.

— Ce brusque arrêt… respiratoire… haleta-t-elle entre deux expirations… est inexplicable…

Eric sentit le spectre de la culpabilité s’abattre sur lui. Caleb était en danger de mort et il ne pouvait rien pour le sauver.

Quelques secondes plus tard, la demeure grouillait de policiers et de personnel médical. Un infirmier intuba Caleb et le brancha en hâte sur un respirateur portable. Un autre nettoya et pansa la plaie de Decker qui, pendant ce temps, relata les faits au sheriff et à l’agent local du FBI.

Après quoi, Eric regarda avec impuissance les ambulanciers attacher son frère sur une civière, puis se diriger avec lui vers la porte. Il visualisa en un éclair les prochaines heures à venir. Caleb allait être transporté jusqu’à l’hôpital le plus proche, stabilisé, puis ramené à la clinique des Prairies — où on le droguerait de nouveau, en attendant sa traduction en justice pour kidnapping et tentative de meurtre.

Je suis désolé, Eric. Je ne peux pas retourner là-bas.

— Non ! Attendez ! s’écria Eric, hanté par le geste de désespoir de son jumeau tout à l’heure.

— Navré, monsieur, nous devons l’emmener. Notre respirateur n’a qu’une autonomie d’une vingtaine de minutes.

— Mitch, appela Eric, paniqué, j’ai promis à Caleb qu’il ne retournerait pas dans cette clinique.

Decker pressa son épaule d’une main apaisante.

— C’est sans doute le meilleur endroit pour lui, le raisonna son chef avec une douce fermeté.

Eric se dégagea d’un coup d’épaule.

— Non. Cette idée le terrorise. Je préférerais y aller moi-même plutôt que de le renvoyer là-bas.

A ces mots, Rachel redressa vivement la tête, les yeux de Mitch s’étrécirent et Eric affronta leurs regards médusés.

Y aller moi-même. Il n’y avait pas même pensé avant d’énoncer cette phrase. C’était pourtant évident. Il s’introduirait dans la clinique à la place de Caleb… et pourrait ainsi enquêter en secret sur ce qui se déroulait réellement aux Prairies.

— Mitch…

— Je sais à quoi vous pensez et la réponse est non.

— Ça marchera, Mitch. Faites enregistrer Caleb à l’hôpital sous mon identité. Ensuite, dès que Rachel m’aura briefé, je pénétrerai dans cette clinique sous l’identité de mon frère, afin de savoir ce qui s’y passe.

— Doucement, Eric. Attendons de voir ce que nous dit Natasha. Cet endroit peut se révéler au-dessus de tout soupçon.

Eric tourna vivement la tête en direction de Rachel.

— Demandez-le-lui. Elle sait bien que quelque chose, dans cette clinique, ne tourne pas rond.

L’accusation d’Eric parvint aux oreilles de Rachel, tandis qu’elle vérifiait les niveaux d’oxygène de Caleb.

Elle éleva son regard vers celui, sombre et intense, de l’agent spécial.

— Me demander quoi ?

Decker s’avança vers elle.

— Que pouvez-vous me dire concernant le Dr Metzger et ses expériences ?

Rachel hésita. Elle lisait dans les yeux d’Eric le même doute que celui qui germait dans son esprit.

— Je… je ne suis au courant d’aucune expérience en cours.

Du regard, Eric la mit au défi de dire l’entière vérité.

Elle cligna des yeux et serra la main inerte de Caleb.

— Mais je sais que le Fenpiprazole n’occasionne jamais de problèmes respiratoires.

Decker la jaugea de son regard bleu et perçant.

— Jamais ?

Rachel secoua la tête, son regard rivé dans celui d’Eric.

— Jamais, renchérit-elle. Caleb peut bien sûr avoir contracté une infection, à moins qu’il ne présente une réaction allergique à un produit…

Sa phrase mourut sur ses lèvres. Elle ne parvenait à convaincre personne, pas même elle-même.

— Seriez-vous en train de dire que Caleb pourrait recevoir un traitement inadéquat ?

Eric la foudroya du regard.

Rachel ouvrit la bouche, mais le déni qu’elle aurait aimé opposer à sa question refusa de franchir ses lèvres.

— Caleb a raison, n’est-ce pas ? Quelqu’un dans cette clinique échange les remèdes.

Cette accusation paraissait sidérante à Rachel. Imaginer qu’un médecin puisse faire une chose pareille allait à l’encontre de tout ce en quoi elle croyait. Si ce que Caleb racontait était vrai, ces pratiques étaient non seulement contraires à l’éthique et illégales… mais également meurtrières.

Elle s’humecta les lèvres avant de concéder :

— C’est la seule explication possible.

Le téléphone de Decker sonna. C’était Natasha.

— Nat ? Avez-vous découvert quoi que ce soit ?

Rachel demeura debout auprès d’Eric, incommodée par la féroce détermination qui émanait de lui, mais aussi par un trouble similaire à celui qui, déjà tout à l’heure, avait fait vibrer l’atmosphère entre eux.

L’écho grave et rythmé du respirateur constituait un fond sonore au silence attentif de Decker, brièvement interrompu par d’occasionnelles questions de sa part.

— Bravo, Nat, conclut-il. Continuez à chercher.

Comme il rempochait son téléphone avec une expression sinistre, Rachel entendit l’infirmier tousser dans son dos.

— Docteur Harper, nous ne disposons plus que d’un flacon d’oxygène. Si nous ne partons pas dans les cinq minutes qui suivent, nous risquons d’arriver trop tard à l’hôpital.

Sans se tourner, elle répondit par un hochement de tête.

Eric, lui, ne quittait pas Decker des yeux.

— Natasha a trouvé quelque chose, n’est-ce pas ?

— Rien de notoire, à première vue. Mais cinq décès ont été enregistrés dans cette clinique au cours des cinq dernières années. Deux suicides, une attaque cardiaque et deux morts naturelles.

— Attaque cardiaque. Morts naturelles, grinça Eric.

Il se tourna vers Rachel.

— D’intéressantes causes de décès pour une clinique de pointe comme les Prairies. Vous êtes vous interrogée sur la moyenne d’âge de ces patients, mademoiselle la psychiatre ?

Tandis que Decker et Eric attendaient sa réponse, Rachel se rendit compte que, trop heureuse d’approcher son idole, le Dr Metzger, elle s’était en réalité fort peu interrogée depuis qu’elle avait accepté ce poste. Elle prit une profonde inspiration, puis répliqua :

— J’ai cru remarquer qu’elle se situait aux alentours de la trentaine.

— D’après vous, docteur, lança Eric, les trentenaires sont-ils nombreux à décéder de mort naturelle ?

Rachel se sentit toute petite, embarrassée par la pertinence de sa question.

— Eric… l’avertit Decker.

Dans un effort pour recouvrer son sang-froid, l’intéressé passa une main sur son visage. Il jeta un regard inquiet en direction de Caleb, puis d’un ton plus égal, il demanda :

— Combien de temps avez-vous travaillé dans cette clinique, mademoiselle Harper ?

Rachel s’éclaircit la voix avant de répondre.

— Deux mois.

— Deux mois !

Il émit un rire sarcastique.

— Et au cours de cette longue expérience, quelqu’un aurait-il fait référence à des pratiques ou à des incidents suspects ?

Rachel secoua la tête.

— Je suis nouvelle à ce poste. Les gens ne me parlent pas beaucoup. De plus, cette clinique recevant une clientèle renommée, on ne peut accéder à certains dossiers.

— Comme à celui de Caleb, par exemple ?

A contrecœur, Rachel opina une nouvelle fois de la tête.

— Je n’avais jamais connu de cas de schizophrénie infantile auparavant et comme j’admirais les travaux du Dr Metzger depuis longtemps, j’ai demandé à consulter les anciens dossiers de Caleb. On m’a répondu qu’ils étaient archivés. Le seul rapport disponible concernant Caleb ne traite que des trois derniers mois, et sa fiche administrative ne mentionne aucunement l’existence d’un frère.

— Bien sûr, murmura Eric, le visage privé de toute couleur.

Il porta une main à sa tempe.

— Vous travaillez donc dans une clinique où l’on vous refuse l’accès aux dossiers de vos patients, reprit-il, et où les employés — ainsi que vous l’avez constaté la nuit passée — ne respectent pas les consignes des médecins… du moins pas les vôtres.

Sentant la colère empourprer son visage suite à cette mise en doute de ses compétences, Rachel redressa le menton, prête à se défendre.

— Eric… intervint Decker pour calmer le jeu. D’après Natasha, le Conseil des Médecins a examiné les circonstances des cinq décès survenus dans cette clinique. Il a conclu à l’adéquation des soins et des mesures prises pour chacun d’eux, renvoyant ainsi la procédure judiciaire en cours.

— La procédure judiciaire ? s’exclama Rachel avec stupeur.

Decker opina de la tête.

— Saviez-vous que votre prédécesseur avait été renvoyé ? Après avoir ébruité auprès de la presse une affaire de suicide suspect, survenu aux Prairies, il y a neuf mois de cela ?

Avec l’impression désagréable d’être une étudiante mal préparée à un examen, Rachel secoua la tête.

— Mon prédécesseur ?

— Les informations fournies au journaliste semblaient pour le moins explosives. Le Dr Green aurait parlé de réactions anormales à certains traitements, de patients se plaignant d’avoir été drogués, puis transportés la nuit sans explication, ainsi que d’avoir subi les activités étranges de la part de certains soignants.

Des allusions ressemblant singulièrement aux propos de Caleb, songea Rachel en portant une main horrifiée à sa bouche. Et d’après l’expression lugubre de l’agent spécial, elle soupçonna ce dernier de ne pas lui avoir encore tout dit.

— Nous devons mettre la main sur cet article, affirma Eric.

— Natasha s’en occupe.

— Et nous entretenir avec ce psychiatre. Dès que possible.

— Cela…

Decker prit une inspiration.

— Va poser un problème fondamental.

Etreinte par un mauvais pressentiment, Rachel sentit son pouls accélérer.

Elle vit les mâchoires d’Eric se crisper, ses poings se refermer contre ses cuisses.

— Ne me dites pas…

Decker hocha gravement la tête.

— Charles Green a été retrouvé mort il y a cinq mois dans son appartement, suite à une overdose de morphine et d’alcool.

* * *

Le Dr Rajid Patel considéra l’homme assis de l’autre côté de son vaste bureau d’acajou. Si le résultat de ses recherches s’élevait au rang de ses théories, Gerhardt Metzger, le plus éminent membre de son personnel, serait certainement nominé dans les années à venir pour le prix Nobel.

Mais en cet instant, le brillant neurologue était inquiet. Or, lorsque ses plus prestigieux employés s’inquiétaient, il s’inquiétait également.

En sa qualité de médecin en chef et directeur de la clinique des Prairies, son travail consistait, pour sa plus importante part et depuis plus de vingt ans, à alléger les soucis de son personnel. Or, il n’en existait aucun dont il aurait plus ardemment souhaité le bonheur que Gerhardt Metzger. Le colossal apport financier apporté par ce dernier depuis son arrivée aux Prairies neuf ans auparavant, sous la forme d’importantes donations et autres bourses de recherche, valait toutes les courbettes et tous les sacrifices imaginables.

Metzger gratta les favoris embroussaillés de ses joues, puis ôta ses lunettes cerclées de noir qu’il essuya avec un mouchoir.

— Désirez-vous un cognac ? proposa Patel en fouillant le tiroir inférieur de son bureau.

Metzger accepta d’un bref signe de tête et remit ses lunettes pour demander :

— Le FBI a-t-il précisé quand M. Baldwyn nous serait ramené ?

Il changea de position dans son fauteuil de cuir.

— Je m’indigne du fait qu’ils puissent le garder aussi longtemps, reprit-il. Baldwyn doit réintégrer au plus vite son environnement coutumier, afin d’y recevoir le traitement adapté à son cas.

Patel lui tendit un petit verre de cognac, réprimant le besoin de passer son doigt dans son col trop serré.

— Le chef de service de l’hôpital m’a assuré que votre patient était stabilisé, et qu’il serait transféré ici dès demain.

— Parfait, commenta le neurologue.

— Il a en revanche trouvé ses symptômes inquiétants, et suggère que nous réexaminions attentivement son dossier.

Metzger fronça les sourcils.

— J’ose espérer que vous lui avez assuré que cette clinique était au-dessus de tout reproche.

Le médecin chef hocha vivement la tête.

— Je suis très contrarié par cette brèche dans le système de sécurité, se plaignit Metzger. Caleb Baldwyn est un de mes patients les plus précieux. Son traitement ne doit être interrompu sous aucun prétexte.

Patel ignora la petite voix qui, dans sa tête, se demandait en quoi Caleb Baldwyn était si « précieux » aux yeux du neurologue. Il avait accepté de lui laisser carte blanche en échange de l’argent et de la publicité positive que le chercheur avait attirés sur sa clinique. Cela en dépit même de la récente enquête menée par l’agence américaine du médicament suite à la demande d’homologation par Metzger d’un nouveau traitement.

Le directeur s’éclaircit la gorge.

— Il m’a également dit que le Dr Harper n’était pas blessée et qu’elle pourrait reprendre son travail dès cette semaine.

Patel prit une gorgée de son cognac favori pour surmonter sa nervosité et se rejeta contre le dossier de son siège, avant d’ajouter :

— Gerhardt, je suis prêt à la renvoyer. Ce serait justifié, vu les circonstances. Le Dr Harper a échoué, en sa qualité de psychiatre, à contrôler une situation banale. La déclaration de Grace Jones concernant son refus de la laisser administrer une piqûre sédative à M. Baldwyn, suffira à établir que la négligence de Mlle Harper a été la cause du déplorable dénouement de cette crise.

Son visage tourné vers la fenêtre derrière Patel, Metzger gratta silencieusement ses favoris.

— Nous ne sommes même pas tenus de lui fournir un préavis, insista le directeur. Je peux la renvoyer sur-le-champ.

Etrange. Son nœud de cravate lui donnait à chaque instant l’impression d’être de plus en plus serré.

Patel aurait de beaucoup préféré que la jeune psychiatre parte. Avant son arrivée, jamais la clinique des Prairies n’avait connu d’incident aussi violent.

— Non, objecta Metzger. J’ai été impressionné par certaines des compétences du Dr Harper. De plus, elle semble avoir tissé des liens particuliers avec Caleb Baldwyn. Elle peut nous être utile.

— Utile ?

Patel fronça les sourcils. Par le passé, Metzger avait exigé certaines mises à pied pour bien moins que cela. Celle du Dr Green, par exemple.

Il vida la dernière goutte de son cognac.

— Oui, reprit Metzger. J’aurai besoin d’entendre ce que Caleb a pu lui raconter lors de ses délires ; cela me permettra d’aider mon patient à se réadapter au plus vite à son environnement. A son retour, il sera désorienté, anxieux. Je serai peut-être contraint de l’enfermer.

Patel tapota nerveusement le plateau verni de son bureau.

— Vous acceptez donc de l’accueillir ici jusqu’à sa comparution en justice ? Il se trouve que l’hôpital Walter Reed nous propose de le garder, au cas où nous préférerions le tenir à l’écart de nos autres pensionnaires.

Metzger se releva d’un bond.

— Sûrement pas. En fait, lorsqu’il reçoit le traitement approprié, Caleb est un des mes meilleurs patients.

Il rajusta ses lunettes sur son nez.

— Et maintenant que le Dr Harper a passé tout ce temps avec lui, il serait préférable de la garder auprès de nous, ainsi nous pourrons la surveiller. Répéter un incident similaire à celui provoqué par le Dr Green serait fort regrettable.

Pourquoi chacun des propos du neurologue résonnait-il comme une menace ? se demandait le directeur.

— Croyez bien que je vous approuve entièrement, dit-il.

Il avait déjà suffisamment rampé et fait jouer son entregent pour atténuer le scandale relatif au décès du psychiatre trop bavard.

Patel riva son regard dans les yeux brillants de Metzger.

— Je ferais n’importe quoi pour éviter semblable incident.

La bouche mince de son interlocuteur s’étira en un semblant de sourire.

— N’importe quoi, dites-vous ? C’est bon à savoir, Rajid. Car vous pourriez y être contraint.

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