Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 4
4
Lorsque l’ambulance qui la ramena à la clinique des Prairies en compagnie d’Eric Baldwyn s’immobilisa devant son entrée à colonnades, Rachel aperçut le Dr Patel et le Dr Metzger qui les attendaient. A côté d’eux, deux infirmiers ressemblant plutôt à des haltérophiles tenaient un brancard.
— Le grand au teint mat et au crâne dégarni est le Dr Patel, le médecin chef de la clinique, murmura-t-elle en se penchant discrètement vers Eric. Le Dr Metzger a les cheveux en bataille et porte des favoris.
Eric était étendu sur le chariot de l’ambulance, les chevilles, le torse et les poignets entravés par de larges et épaisses bandes Velcro. Ses traits étaient pâles et son regard, lui sembla-t-il, effleuré par une pointe de panique.
Rachel était encore ébranlée par la vision qu’elle avait eue de lui lorsqu’ils s’étaient retrouvés ce matin pour monter dans l’ambulance.
Etonnament, Eric était parvenu à se rendre en tout point identique à son frère. Il avait coupé — ou plutôt rongé — ses ongles jusqu’à la chair, adopté la coupe de cheveux rase de Caleb et, pire encore, son regard semblait avoir perdu toute luminosité.
— Patel est chauve, Metzger a des pattes, marmonna Eric.
— C’est cela.
— Que dois-je faire à présent ? s’enquit-il. Comment Caleb réagirait-il, à ma place ?
— Il présenterait certainement de profonds signes de stress, d’autant qu’il déteste être attaché. Sans doute se débattrait-il. Mais n’oubliez pas qu’il est… que vous êtes très affaibli.
Rachel sentit l’anxiété lui serrer un peu plus la gorge. Eric allait-il réussir à soutenir l’illusion jusqu’au bout ?
A cet instant, le hayon de l’ambulance s’ouvrit dans un éclair de lumière aveuglant et Eric se rétracta. Luttant, les poings serrés, contre ses entraves, il émit un cri déchirant :
— Non ! Non !
Rachel posa une main sur son bras, qu’elle trouva durci comme la pierre par la tension. Tordant le cou pour la voir, Eric tendit vers elle un regard dont l’inquiétante et sombre opacité la transperça avec la violence d’un laser.
— Ne les laissez pas m’emmener, Rachel ! hurla-t-il. Restez avec moi.
Le cœur de la jeune femme se mit à cogner dans sa poitrine. Car l’agent du FBI auquel elle avait jusqu’à présent eu affaire avait subitement cédé la place à un inconnu, un individu aux symptômes paranoïdes.
Elle scruta les traits tourmentés d’Eric à la recherche de sa véritable identité, rationnelle et rassurante. Sans parvenir à la retrouver.
Il aurait aussi bien pu s’agir de Caleb.
Les deux infirmiers empoignèrent le brancard, le tirèrent hors de l’ambulance, puis arrachèrent ses entraves à Eric afin de le transférer sur un chariot appartenant à la clinique.
Rachel vit alors le Dr Patel apparaître à la porte de l’ambulance. Un sourire avenant aux lèvres, il lui tendit une main chaleureuse.
Ce n’était certainement pas l’accueil auquel elle s’était attendue.
— Docteur Harper. Nous sommes si heureux de vous voir nous revenir saine et sauve !
Rachel tenta de lui rendre son sourire, mais elle était trop tendue pour y parvenir.
— J’espère que votre nuit à l’hôpital vous a permis de vous remettre de vos émotions, déclara le directeur en l’aidant à descendre de l’ambulance.
Rachel tourna son regard vers Eric, que les infirmiers emmenaient déjà. Elle vit son torse s’arc-bouter contre les épaisses bandes Velcro qui le retenaient, l’entendit l’appeler :
— Rachel ! Ne les laissez pas…
Metzger, qui suivait la progression du chariot, infligea une violente pression du plat de la main sur sa poitrine, et Eric retomba sur le dos.
— Docteur Harper ? dit Patel.
— Je devrais l’accompagner, lança Rachel, incapable de détacher son regard d’Eric. L’aider au moins à se calmer.
Le médecin chef secoua la tête.
— Le Dr Metzger est avec lui. Votre patient se trouve donc entre d’excellentes mains. Mais vous, comment vous sentez-vous ? Avez-vous été blessée ? Physiquement molestée par Caleb ?
— Non, pas de manière volontaire en tout cas, répondit Rachel en regardant la porte à deux battants se refermer sur Eric.
Metzger revint se placer au côté du directeur.
— Docteur Harper, je tiens à vous remercier de nous avoir ramené notre cher M. Baldwyn, déclara-t-il.
Son visage était serein, sa voix agréable, mais Rachel crut y déceler une vague tension. Elle considéra avec insistance le praticien qu’elle admirait depuis l’université, puis reporta son attention sur le Dr Patel. Leurs regards bienveillants la mirent mal à l’aise.
Rachel prit une profonde inspiration, fit un pas en arrière.
— Il faut vraiment que j’aille m’occuper de Caleb. Merci en tout cas de vos attentions, dit-elle en contournant Patel.
— Je crains que votre présence n’énerve M. Baldwyn, déclara ce dernier en la retenant par le bras. Je suggère que vous preniez quelques jours de repos, docteur Harper.
Rachel s’écarta imperceptiblement de lui, avec la conscience aiguë de la grosseur formée dans sa poche par la caméra miniature, le microémetteur et autres gadgets dernier cri confiés par le FBI, et dont il ne fallait surtout pas que Patel ou Metzger découvrent l’existence.
— Non, je ne veux pas prendre de congé. Je serais incapable de rester dans mon appartement sans rien faire. J’ai besoin de me remettre au travail au plus vite.
Le directeur l’examina avec circonspection.
— Nous en reparlerons plus tard. Pour l’heure, j’aimerais m’entretenir avec vous… dans mon bureau.
— Où emmènent-ils Caleb ? s’enquit Rachel, sentant la panique la gagner. Dans sa chambre ?
Elle avait eu beau avertir Eric de ce qui se passerait à leur arrivée à la clinique, la terreur qui avait déformé ses traits, lorsqu’il avait été emmené par les infirmiers, la forçait à s’interroger. Etait-il excellent acteur ? Ou bien paniquait-il réellement ? Elle devait à tout prix s’en assurer.
Ignorant sa question, et une main toujours serrée autour de son bras, le Dr Patel l’entraîna vers la section administrative du bâtiment. Après avoir marmonné l’urgente et vague intention d’examiner son patient, Metzger prit quant à lui le chemin par lequel Eric avait disparu.
Rachel suivit alors Patel à contrecœur. Mitch Decker l’avait préparée aux inévitables questions qui allaient lui être posées. Les dirigeants de la clinique allaient vouloir entendre tout ce que Caleb avait pu lui dire durant le laps de temps où il l’avait séquestrée. Mitch lui avait prudemment conseillé de s’en tenir autant que possible à la vérité.
« Vous serez plus à votre aise ainsi », lui avait-il assuré.
Jusqu’à maintenant, il s’était trompé. Jamais de sa vie Rachel ne s’était sentie aussi mal à l’aise.
* * *
Lorsque Gerhardt Metzger entra dans la chambre de Caleb, Thomas, l’infirmier, un grand gaillard tout en muscles, ainsi qu’un aide-soignant, arrachaient le patient au brancard sur lequel il se débattait encore, pour le déposer sur son lit.
— Voulez-vous qu’on lui laisse les entraves, docteur ?
Metzger secoua la tête.
— Non. Je ne pense pas que ce sera nécessaire.
Il se pencha vers son patient.
— Caleb, savez-vous où vous êtes ?
Les traits de son patient prirent une expression méfiante.
— Oui, grogna-t-il.
— Avez-vous du mal à respirer ?
Caleb braqua son regard en différents points de la pièce avant de répondre :
— Par moments, oui.
Il cambra sa nuque.
— Ma gorge me brûle.
Metzger hocha la tête.
— Je sais, Caleb. Nous allons nous occuper de vous. Vous me faites confiance, n’est-ce pas ? Vous vous rappelez ce que nous avions dit — que si nous collaborions, nous trouverions un remède définitif à votre maladie.
— Oui. Je m’en souviens.
— Seulement, vous n’auriez pas dû vous échapper. Vous le savez, n’est-ce pas ?
Le patient ferma les yeux et opina.
— A qui avez-vous parlé durant votre fuite, Caleb ? Vous a-t-on posé beaucoup de questions ?
— Rachel. J’ai discuté avec Rachel.
Caleb se tordit alors sous l’étreinte musclée de l’aide-soignant.
— Où est-elle ? hurla-t-il. Où est Rachel ?
— Elle va bien. Avec qui d’autre avez-vous… discuté ?
— Avec des agents du FBI, mais je ne leur ai rien dit.
Il foudroya Metzger du regard.
— J’aurais dû leur parler. J’aurais dû leur dire ce que vous avez fait à Misty. J’aurais dû tout leur dire…
Metzger émit un petit soupir de soulagement.
— Mais vous ne l’avez pas fait.
— Non. Ils m’auraient enfermé dans un asile.
Caleb eut un rire démentiel.
— On ne peut pas croire les fous.
Metzger hocha la tête à l’intention de Thomas.
— Profitez de ce que l’aide-soignant le tient pour lui administrer un sédatif.
Dès que l’infirmier injecta le produit dans la veine de son bras, Caleb roula des yeux avec affolement. Il prit une vive inspiration et cessa aussitôt de lutter.
— Mmm, voilà qui était rapide, s’étonna Thomas. Caleb est habituellement plus résistant aux narcotiques.
Metzger s’avança jusqu’au lit pour considérer le plus prometteur de ses sujets d’expériences. Ce dernier aurait dû être dans un état beaucoup plus sérieux que celui où il se trouvait — en grave insuffisance respiratoire, au moins.
Le neurologue enfonça les embouts de son stéthoscope dans ses oreilles afin d’ausculter son patient. Son souffle et son rythme cardiaque, compte tenu des circonstances, étaient étrangement réguliers.
— Vous pouvez y aller, dit-il à l’aide-soignant. Thomas, restez un moment, je vous prie.
Il se pencha vers Caleb, dont il entrouvrit les paupières à l’aide du pouce et de l’index pour examiner ses pupilles.
— Quelque chose ne tourne pas rond, Thomas. Votre remarque concernant la réaction aux sédatifs de M. Baldwyn était juste. Gardez un œil sur lui, voulez-vous, et rapportez-moi tout ce que vous remarquez d’inhabituel.
— Bien, monsieur.
— Nous pourrions être contraints de hâter nos projets, annonça Metzger. Tenez-vous prêt. Si quoi que ce soit survenait, il nous faudrait réagir dans les minutes qui suivent.
— Qu’est-ce qui pourrait arriver ?
Metzger se renfrogna et secoua la tête avec agacement.
— Je n’en sais rien. L’agence du médicament n’a pas encore délivré d’autorisation concernant mon traitement. Et il est également possible que Caleb ou le Dr Harper aient communiqué certaines informations au FBI.
— Que ferons-nous, dans ce cas, des autres patients ?
— Nous allons procéder dès maintenant à un sevrage graduel de leur traitement. Je les laisserai ici, s’il le faut, mais quoi qu’il arrive, Caleb Baldwyn viendra avec nous en Allemagne.
* * *
Assise dans un fauteuil de cuir souple, Rachel attendait que le Dr Patel achève la communication téléphonique que l’avait pressé de prendre sa secrétaire.
Il raccrocha le combiné et tourna vers elle un visage au sourire contraint.
— Croyez que je regrette sincèrement le traumatisme que vous avez pu endurer, assura-t-il.
Avec un bref hochement de tête, Rachel objecta :
— Je suis simplement heureuse d’avoir pu être là pour aider Caleb.
— Ah, oui.
Le médecin chef se laissa aller contre le dossier de son siège et déploya ses doigts sur le plateau de son bureau.
— A ce propos, dit-il, comment se fait-il que vous vous soyez trouvée dans le service de neurologie à une heure aussi tardive ? Et de ce fait impliquée dans ce regrettable incident ?
La question du Dr Patel paraissait innocente, mais comme dans la voix de Metzger tout à l’heure, Rachel y décela une suspicion latente, comme s’il s’était attendu à ce qu’elle mente. Elle répondit en toute franchise :
— Je gare toujours ma voiture devant l’entrée du service de neurologie, qui se trouve plus près des vestiaires du personnel. De plus, c’est là que le parking est le mieux éclairé la nuit.
— Ah. Et comment êtes vous parvenue jusqu’au solarium ?
Rachel remua sur son siège. Bien qu’elle se soit attendue à cet interrogatoire, le regard perçant du directeur la rendait nerveuse. Cherchait-il à la blâmer pour ce qui était survenu ?
— Vous avez probablement interrogé Grace Jones, l’infirmière de nuit. C’est elle, alors que je m’apprêtais à partir, qui m’a appelée sur mon biper afin que j’intervienne auprès de Caleb.
Patel haussa les sourcils.
— Mme Jones a au contraire déclaré que vous lui aviez demandé où se trouvait ce patient.
Rachel considéra le médecin chef avec stupéfaction.
— Pardon ?
Pourquoi Grace aurait-elle cherché à l’enfoncer ? L’infirmière s’était jusque-là toujours montrée aussi serviable qu’amicale à son égard.
— Non, monsieur. Grace se trompe. C’est elle, vous dis-je, qui m’a alertée par l’intermédiaire de mon biper.
Le Dr Patel prit un stylo sur son bureau et le fit tourner un moment entre ses doigts avant de déclarer :
— C’est là, docteur Harper, que l’histoire me paraît confuse. Mme Jones affirme qu’avant votre arrivée, Caleb avait accepté de retourner se coucher, mais que le fait de vous voir l’a excité.
Rachel sentit un élan d’indignation la traverser.
— Mais enfin, c’est faux !
Elle se redressa vivement dans son fauteuil.
— Caleb était seul lorsque je suis entrée dans le solarium, et je l’ai en effet trouvé agité, comme certains somnambules peuvent l’être lors de certains réveils. J’avais enjoint à Grace de ne pas alerter la sécurité, car je gérais la situation. Elle a tout de même averti le garde. Or, Caleb était prêt à regagner son lit, quand Darrell a surgi dans la pièce.
Patel haussa les épaules.
— Mme Jones travaille ici depuis plus de huit ans.
— Et je ne suis là que depuis deux mois. Qu’insinuez-vous, monsieur ?
— Je ne vois pas pourquoi l’une de mes plus fiables et plus loyales infirmières mentirait sur un sujet aussi sérieux.
— Moi non plus.
A cet instant, le Dr Metzger apparut dans l’encadrement de la porte.
— J’ai fait administrer un sédatif à Caleb Baldwyn et ai ordonné à l’infirmière de le surveiller toutes les heures.
Le cœur de Rachel cessa de battre un instant. Elle avait soupçonné qu’ils mettraient Eric sous sédatifs, au moins le jour de son arrivée, mais cette confirmation venant de la bouche du Dr Metzger l’emplit de terreur. Elle imagina le corps athlétique, plein de vie, d’Eric, affaibli par les narcotiques.
— Toutes les heures ? s’exclama-t-elle. Mais pourquoi ?
Metzger jeta un coup d’œil en direction de Patel, qui se pencha vers elle pour mieux scruter ses traits.
— Caleb a tiré sur un garde, docteur Harper. Votre degré d’implication avec ce malade s’avérerait-il un problème ?
Les deux médecins la dévisagèrent avec une telle insistance que Rachel balbutia :
— Je voulais simplement m’assurer qu’il allait bien.
— Nous disposons d’un personnel hautement qualifié pour nous en assurer, docteur Harper. Mais êtes-vous certaine de vous sentir bien vous-même ?
— Caleb a affronté de terribles épreuves, marmonna Rachel. Il a confiance en moi… nous nous entendons bien.
— Lorsque j’ai mentionné votre nom, il m’a plutôt paru manifester de l’anxiété, affirma Metzger.
Rachel considéra le neurologue avec méfiance.
— Que lui avez-vous dit ?
Metzger la toisa, puis il haussa un sourcil à l’intention de Patel. Le regard qu’échangèrent alors les deux hommes lui signifia clairement qu’ils formaient un front uni contre elle.
Le directeur hocha légèrement la tête avant de dire :
— Je crains que le Dr Metzger et moi ne soyons d’accord sur le fait que M. Baldwyn doit être placé sous observation constante. Après ce qui s’est passé, nous ignorons comment il réagirait en votre présence, et d’ici à sa comparution devant le juge, qui aura lieu dans une quinzaine de jours, nous le considérons comme potentiellement dangereux pour lui-même et son entourage.
— Je vous en prie, insista désespérément Rachel. Laissez-moi m’occuper de lui. Je sais que je peux l’aider.
Metzger jeta un bref coup d’œil en direction de Patel, puis il reporta son attention sur elle.
— Docteur Harper, dit-il, nous avons besoin de comprendre ce qui s’est passé dans la tête de Caleb. Pourquoi il est soudain devenu violent et ce qui l’a poussé à vous kidnapper.
Il gratta les longues pattes qui ombraient ses joues.
— En votre qualité de psychiatre, je suis certain que vous avez pu analyser son comportement. J’imagine que vous n’avez pas eu le temps de rédiger un rapport de vos observations, mais pourriez-vous m’en faire l’ébauche ?
— Le temps de…
Rachel manqua éclater de rire. En effet, elle n’avait guère eu de temps pour se retourner. A peine avait-elle mis le pied à la clinique qu’ils l’avaient poussée jusque dans ce bureau pour lui tirer les vers du nez.
Metzger l’observa avec insistance, tout en jouant avec le stylo rangé dans la poche de poitrine de sa blouse blanche.
— Une ébauche… répéta Rachel.
Que voulaient-ils entendre ? Que pouvait-elle dire, qui soit susceptible d’aider Eric ?
— Je ne pense pas que Caleb soit violent. Mais quand le garde a cherché à le maîtriser, il s’est senti coincé et a paniqué. Il était prêt à retourner tranquillement dans sa chambre, lorsque Darell s’est littéralement jeté sur lui.
Metzger remua sur son siège, une lueur d’irritation dans le regard.
— Non, non, docteur Harper. Nous savons ce qui s’est passé dans le solarium. Nous avons le compte rendu de Mme Jones à ce sujet. Ce que je veux connaître, ce sont les symptômes physiques, et neurologiques, de M. Baldwyn.
— Mais, protesta Rachel, les explications de Grace ne sont pas…
— Docteur Harper, s’il vous plaît, intervint Patel.
Rachel ravala sa riposte. Elle devait se montrer coopérante. S’ils la jugeaient hostile, cela pourrait compromettre ses chances d’accéder à Eric.
— Caleb était très agité, relata-t-elle. Il a aussitôt exprimé le regret d’avoir tiré sur Darrell et j’ai eu la nette impression que s’il m’a prise en otage et a décidé de s’échapper, c’était par crainte de ce qui allait lui arriver.
Elle se garda de mentionner la farouche détermination de Caleb à retrouver son frère.
— Il m’a ensuite indiqué la route jusqu’à la propriété de sa grand-mère. Il savait parfaitement où il allait et n’avait donc pas perdu le contact avec la réalité
S’interrompant, Rachel choisit prudemment ses mots.
— J’ai eu l’impression que c’était le décès de sa grand-mère qui l’avait à ce point affecté. N’était-elle pas, en effet, le dernier membre de sa famille ?
Elle retint son souffle.
Une étincelle s’alluma dans le regard de Patel, qui affirma, après un bref coup d’œil en direction de Metzger :
— Voilà une hypothèse intéressante, docteur Harper — qui placerait la disparition de son aïeule à la source du comportement de M. Baldwyn. Qu’en dites-vous, Gerhardt ?
— Parlez-moi de ses symptômes physiques, voulez-vous ? insista le neurologue en ôtant ses lunettes, qu’il essuya avec un désintérêt manifeste pour la situation familiale de Caleb.
Rachel remua une nouvelle fois sur sa chaise. Que voulait donc savoir Metzger ? Et jusqu’à quel point pourrait-elle leur livrer ses impressions sans mentionner l’existence d’Eric ?
— J’ai trouvé ses symptômes étranges, étant donné le traitement qu’il reçoit.
Avec une tension visible, Metzger replaça ses lunettes sur son nez.
— Etranges ?
Rachel hocha la tête et fit semblant de rectifier la position de ses manches sur ses poignets avant de répondre :
— Il a manifesté des signes croissants de paranoïa, et a paru souffrir de difficultés respiratoires.
— Soyez plus précise, voulez-vous ?
— Extrême pâleur, sueurs, souffle accéléré. J’ai même craint à quelques reprises qu’il ne fasse un arrêt respiratoire.
Metzger se pencha en avant.
— Mais ce n’est pas arrivé ?
Rachel secoua la tête.
— Non, j’ai cependant eu peur qu’il ne s’agisse d’une réaction allergique à un produit.
— Vraiment ? Comment avez-vous traité ses symptômes ?
Rachel secoua la tête.
— Je n’ai pas pu faire grand-chose. J’avais les chevilles et les poignets attachés. Je l’ai encouragé à s’allonger et à respirer lentement et profondément. Par chance, le FBI avait fait appel à une équipe de secours.
— Par chance, commenta Meztger.
Il se leva, avec un regard en direction de Patel.
— Je m’entretiendrai de nouveau avec vous plus tard, docteur Harper. J’ai une ronde à faire.
Sur ces mots, il sortit du bureau.
— Docteur Patel ? demanda Rachel. Puis-je voir Caleb ?
— Docteur Harper… Rachel.
Le médecin chef secoua la tête d’un air navré.
— Sans la véhémence avec laquelle le Dr Metzger a défendu votre cause, vous seriez confrontée à un renvoi de notre établissement. C’est la première fois qu’un tel incident survient dans cette clinique. Ce sont là des raisons suffisantes pour justifier à une mise à pied immédiate. Cependant…
Il haussa les épaules et extirpa un mouchoir en papier de sa poche afin d’essuyer la sueur qui perlait au-dessus de sa lèvre supérieure.
— Le Dr Metzger a intercédé en votre faveur car il juge que vous êtes une bonne psychiatre. Mais il pense également que vous éprouvez en ce moment une sorte de fascination pour Caleb Baldwyn, du fait qu’il vous a kidnappée et que vous avez passé un long laps de temps en sa compagnie.
Rachel redressa vivement les épaules.
— Je ne suis nullement fascinée par lui. Je suis médecin. A l’instant où Caleb Baldwyn m’a prise en otage, je me suis trouvée responsable de lui. J’ai pris soin de lui. Je le connais bien, maintenant, et je devrais me trouver à son côté. Mon visage lui est familier et il répond favorablement à mes visites.
Patel battit légèrement des cils, puis son expression se fit aussi dure que la pierre.
— Cette discussion est close, décréta-t-il.
— Close ? explosa Rachel. Seriez-vous en train de me signifier que vous ne vous fiez pas à mon jugement ?
Une vive irritation se refléta sur les traits du directeur.
— Les deux semaines à venir jusqu’à la comparution de M. Baldwyn le détermineront.
— Je ne comprends pas.
— A ce propos, docteur Harper, vous avez omis de nous dire si le FBI vous avait interrogée.
— Ils m’ont très peu questionnée. C’est l’agent spécial Mitch Decker qui m’a interrogée. Je lui ai simplement relaté la scène du solarium et lui ai décrit la pathologie de Caleb.
— Et Caleb Baldwyn, lui, leur a-t-il longuement parlé ?
— Caleb était dans un état trop critique pour s’exprimer, répondit Rachel, aussitôt sur ses gardes.
Mitch et Eric l’avaient préparée aux diverses questions qui risquaient de lui être posées. Jusqu’à présent, ils avaient tapé droit dans le mille.
— Il tenait des propos tout à fait incohérents. Vous savez, ses divagations habituelles à propos de complots, de médecins démoniaques et d’expériences secrètes.
Elle eut un sourire entendu.
— Le délire paranoïaque habituel, en somme.
Patel hocha la tête et Rachel vit un soulagement prudent s’afficher sur ses traits. Elle avait dissipé ses craintes. Il se serait montré suspicieux, imagina-t-elle, si elle n’avait fait aucune allusion aux accusations coutumières de Caleb.
Elle réprima un soupir de soulagement.
— Merci, docteur Harper. Vous semblez avoir dignement représenté notre établissement en ces circonstances dramatiques. Jusqu’à ce que nous ayons évalué la condition psychique de notre patient et connaissions les charges retenues contre lui, nous ne pensons toutefois pas qu’il soit bénéfique pour vous de le revoir. Vous serez donc assignée dans un autre service, cela, bien sûr, dans votre propre intérêt.
Le soulagement furtif de Rachel se mua en panique.
— Dans un autre service ? Où… où m’envoyez-vous ?
— Vous interviendrez dans le pavillon des femmes.
— Oh non !
Ce pavillon se trouvait à l’extrémité opposée de la clinique — près de son appartement de fonction.
Ils la coupaient ainsi de tout contact avec Eric.
* * *
Tard cette nuit-là, Rachel traversa les vastes étendues de pelouse jusqu’au bâtiment principal de la clinique. Elle avait consulté le tableau de service un peu plus tôt. Le garde de nuit qui remplaçait Darrell était nouveau et ne la connaissait donc pas.
Elle passa devant lui avec un bref hochement de tête, l’air faussement préoccupé par un cas difficile. Dès qu’elle fut hors de sa vue, elle se dirigea vers le service de neurologie.
Lorsque la demeure avait été rénovée et transformée en institution psychiatrique en 1917, son architecte avait tenu à en retrouver l’élégance aristocratique d’origine. Dans les halls et les couloirs principaux, l’acajou des panneaux boisés avait été soigneusement poncé et verni. De longs rideaux pourpre soulignaient l’esthétique des portes vitrées qui s’alignaient le long des murs.
Contrastant avec ces parties luxueuses de la bâtisse, à l’arrière, les couloirs utilisés pour le transport des chariots de nourriture et des ordures paraissaient ternes et miteux.
Après avoir contourné un sac de détritus, Rachel se dirigea vers l’aile abritant le service de neurologie. Elle dépassa une femme de ménage armée d’une serpillière et d’un seau, puis s’arrêta dans le hall des ascenseurs, à quelques mètres du bureau des infirmières.
Elle faisait à présent face au couloir donnant accès au service de neurologie. Il était 23 heures passées. La plupart des patients devaient dormir. Grace venait de prendre son service et si l’infirmière respectait sa routine coutumière, elle préparait en ce moment les remèdes pour la nuit, dans la pièce où étaient consignés les médicaments.
Rachel se faufila le long du couloir en s’efforçant d’imaginer une excuse plausible à sa présence en ces lieux, dans le cas où Grace la surprendrait. Ni Patel ni Metzger n’avaient spécifié qu’elle était bannie de cette partie du bâtiment, mais nul doute ne planait à ce sujet dans son esprit.
Le comptoir qui faisait face au poste des infirmières était désert, la porte de la salle des médicaments, entrouverte, et la lumière allumée à l’intérieur. Rachel laissa échapper un soupir de soulagement. Grace se trouvait exactement là où elle s’y était attendue.
Elle se faufila alors le long du couloir jusqu’à la chambre numéro trois — celle de Caleb, dont elle trouva la porte fermée.
Une main sur la poignée, Rachel mesura les conséquences de ce qu’elle s’apprêtait à faire. Si une infirmière ou un aide-soignant se trouvait dans la chambre, elle serait prise sur le fait et alors certainement renvoyée.
Elle prit une longue inspiration, tourna la poignée et poussa la porte de la chambre. Malgré l’obscurité qui y régnait, elle parvint à apercevoir Eric à la lueur des veilleuses allumées au-dessus du lit où il reposait.
Son visage était pâle, les draps, tirés avec netteté autour de son torse dénudé. Ses yeux étaient fermés et ses mains sagement placées des deux côtés de son corps.
Rachel sentit un pincement d’appréhension la traverser. Il ressemblait tant à Caleb. Pourtant, il était si différent.
— Eric ? murmura-t-elle.
Il ne bougea pas. Quelles doses de sédatif lui avait-on donc administrées ?
Elle se pencha vers lui, toucha son avant-bras et, sentant un muscle tressaillir sous ses doigts, approcha sa bouche de son oreille.
— Eric. Je vous en prie, réveillez-vous.
Eric entendit une voix mélodieuse prononcer son nom. Qui le dérangeait ? Un léger parfum sucré et féminin, un parfum familier, l’enveloppa.
La voix insista. Il ouvrit les yeux… et cligna des paupières. Pourquoi tout, autour de lui, était-il si embrumé ?
— Eric. Dieu merci, vous voilà réveillé.
C’était Rachel. Eric ferma vivement ses paupières, puis les rouvrit.
— Bon sang, murmura-t-il d’une voix enrouée. Que m’ont-ils fait ?
Il toussa et tenta de s’asseoir.
— Ne vous redressez pas trop vite. On vous a administré des sédatifs.
Eric retomba lourdement contre les oreillers.
— Oh, c’est vrai.
Ses souvenirs émergeant peu à peu du brouillard qui obscurcissait ses pensées, il plia son coude gauche sur la douleur laissée par la piqûre intraveineuse.
— Avec une aiguille aussi grosse qu’un pieu, précisa-t-il.
Il humidifia ses lèvres. Il avait la gorge sèche.
Rachel prit un gobelet d’eau sur la table de chevet et amena la paille à sa bouche afin de le faire boire.
— Je peux le tenir tout seul.
Mais lorsqu’il voulut prendre le verre entre ses doigts, ils refusèrent de lui obéir.
Rachel posa alors une main sur la sienne afin de l’aider à les resserrer autour du gobelet, en un geste automatique — un geste qu’elle avait dû faire des centaines de fois pour assister ses patients — mais ce contact troubla Eric d’une façon importunément sensuelle. Il éleva vers elle un regard somnolent. En même temps qu’il amoindrissait ses réflexes, ce maudit sédatif semblait éveiller étrangement sa libido…
Derrière le regard spéculateur que Rachel braquait sur lui, derrière ce scrupuleux examen thérapeutique, Eric décela une autre lueur. De la tristesse ? Ou était-ce de la pitié ?
Il but une longue gorgée d’eau à l’aide de la paille, frissonnant lorsque sa fraîcheur atteignit son estomac vide.
Puis, avec l’impression que sa tête était plus lourde qu’une pierre, il s’affaissa contre les oreillers et ferma les yeux.
— Où est donc passée cette prétendue potion magique qu’ils m’ont injectée à l’hôpital, supposée contrecarrer l’effet des narcotiques ? gronda-t-il entre ses dents.
— Ce procédé possède un effet actif lent, expliqua Rachel. Il augmentera à mesure que votre corps développera sa propre résistance aux médicaments. Rappelez-vous qu’ils croient les administrer à Caleb, dont l’organisme est infiniment plus résistant que le vôtre à des doses importantes de ces produits.
— Je serai incapable de fonctionner dans cet état, affirma Eric. Il faut que vous m’aidiez.
Comme Rachel ne répondait pas, il fit un effort considérable pour entrouvrir ses paupières alourdies et la regarder. Il lut l’inquiétude dans ses yeux.
— Je ne peux pas faire grand-chose, Eric. Vous allez devoir vous battre seul. Prenez garde à tout ce que vous ferez ou direz, car plus vous leur paraîtrez agité, plus ils augmenteront les doses.
— Imposer ces camisoles chimiques aux patients, n’est-ce pas contraire à l’éthique médicale ? persifla Eric. Est-ce ainsi qu’ils ont soigné mon frère ? Est-ce ainsi que sont traités les malades mentaux ?
A mesure que sa colère s’élevait, il sentait ses sens s’aiguiser. C’était bon à savoir.
— Qui leur a donné le droit de contrôler le corps et l’esprit des gens ? gronda-t-il entre ses dents.
Rachel s’éclaircit la gorge, pour répondre d’un ton qu’elle aurait voulu rassurant :
— Allons, ce n’est pas aussi inhumain qu’il y paraît en ce moment. Tâchez de vous y faire et, je vous en supplie, faites attention à ce que vous dites. Ils vont vous observer en permanence.
— Que je m’y fasse ?
La fureur lui rendant ses forces, Eric se redressa dans son lit.
— Je m’y ferai, ne vous inquiétez pas. Assez pour découvrir quelles sales expériences sont menées dans ce nid de vipères.
Il tendit la main vers le gobelet d’eau qu’il parvint cette fois à tenir seul. Il ne pouvait en aucun cas laisser Caleb revenir ici à sa place.
Caleb. Son évocation fit étinceler un souvenir dans sa mémoire… ou s’agissait-il encore d’un rêve ?
— Juste avant que l’infirmier ne m’injecte ce sédatif, dit soudain Eric, j’ai surpris les bribes d’une conversation.
Il prit une nouvelle gorgée d’eau fraîche.
— Il y avait l’aide-soignant qui me tenait, l’infirmier qui approchait la seringue de mon bras… mais quelqu’un d’autre a parlé. Metzger, peut-être ?
— Gerhardt Metzger s’est en effet absenté pour vous examiner pendant que je m’entretenais avec le Dr Patel.
Une brume épaisse continuant à engourdir ses pensées, Eric lutta pour solliciter sa mémoire.
— Il a parlé de l’Allemagne.
— De l’Allemagne ? Metzger est allemand en effet. Il a pu en parler. Ou peut-être avez-vous décelé son accent, puis cherché tout en perdant conscience à en déterminer l’origine.
— Peut-être, répondit Eric avant de froncer les sourcils.
Il lui faudrait réfléchir à tout cela plus tard. Pour l’instant, il avait urgemment besoin d’autres informations.
— Vont-ils m’abrutir indéfiniment à l’aide de sédatifs ? Suis-je dans une prison ? A quel sort dois-je m’attendre ?
Lorsque Eric s’était redressé, le drap avait glissé, révélant les longs méplats des muscles de son torse.
Troublée malgré elle, Rachel ne pouvait en détacher son regard.
Eric, fut-elle contrainte de se rappeler, était le frère de Caleb.
De plus, dans l’enceinte de cette clinique, il était censé être un patient comme un autre. S’investir émotionnellement auprès de lui ne pourrait que la mener au désastre.
Rachel avait déjà emprunté ce douloureux chemin avec sa mère. Si bien que lorsqu’en sa qualité de médecin, elle avait prêté serment, elle avait également émis le vœu de ne jamais, jamais, engager son affection auprès d’un malade.
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