Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 4
4
Il y avait eu trois temps forts dans sa vie. Et il se souvenait parfaitement des trois.
Le premier, trente ans plus tôt, quand un des gros bonnets de la drogue l’avait recruté pour faire du trafic. Il avait dix ans et avait trouvé là un moyen d’empêcher sa famille de mourir de faim.
Le deuxième, à vingt-cinq ans, quand un rival, Ricky Mentina, avait tenté de le descendre dans une église alors que le prêtre baptisait sa nièce. Grâce au ciel, aucun membre de sa famille n’avait été blessé. L’incident l’avait secoué, au point qu’il avait décidé de changer de vie avant qu’un être cher ne se fasse tuer à cause de ses accointances avec le milieu. Cette décision l’avait amené à se faire engager par Miami Confidential comme agent secret.
Le troisième temps fort remontait à quelques jours, quand il avait fait l’amour à Isabelle dans la montagne. Et celui-ci, il l’aurait parié, allait marquer un tournant dans sa vie, comme les deux précédents. Puisqu’ils avaient franchi la ligne jaune, il n’y avait plus de retour en arrière possible. Plus jamais ils ne seraient de simples collègues. Plus jamais il ne la verrait avec les mêmes yeux. Elle serait toujours l’Isabelle du temple inca, la tête rejetée en arrière, les yeux presque révulsés, qui avait gémi sous lui.
Elle ralentit et il la rattrapa, s’imprégnant des traînées de parfum de fleur d’oranger qui flottaient derrière elle.
Ils n’étaient plus qu’à quelques kilomètres de Capunata, petite ville de mineurs située sur le plateau, où il avait l’intention de louer ou d’acheter un véhicule pour aller voir Maggie DeLeon dans son hôpital psychiatrique.
— Avant de rentrer, je pense qu’il faudra que nous discutions de ce qui s’est passé, dit-elle sans oser le regarder en face.
Surpris, et même déçu, il marqua une pause.
— Si tu dis cela, c’est que tu regrettes… Et que tu ne veux pas que ça se renouvelle.
— Non, ce n’est pas ça…
— Isabelle ?
Il s’arrêta et la fit pivoter sur elle-même.
— Tu es une femme intelligente. Tu savais que je te désirais depuis longtemps.
Elle se retourna et repartit. Elle marchait devant lui, gracieuse et souple. C’était un ravissement de la regarder se mouvoir.
— C’est tout ce que tu trouves à dire pour m’aider ? gronda-t-elle.
— Pourquoi le prends-tu comme ça ?
C’était toujours la même chose, pensa-t-il. Dans ce genre de situation, les femmes voulaient discuter de ce qui s’était passé et de ce qui adviendrait par la suite, alors que les hommes ne pensaient qu’à recommencer sans se poser de questions.
— Tu sais, dit-il, les hommes sont des êtres simples, alors que vous, les femmes, êtes compliquées. Nous avons été bien, ensemble ; nous sommes adultes, tous les deux, et consentants. De quoi veux-tu que nous discutions ?
— Je ne suis pas le genre de fille qui passe d’un garçon à l’autre comme ça, répliqua-t-elle.
Il l’avait compris. C’était d’ailleurs pourquoi il s’était juré qu’il ne la toucherait pas. Elle méritait mieux que lui qui n’avait rien à lui offrir. Hélas ! sa résolution était restée un vœu pieux ! Il lui avait fait l’amour et se trouvait engagé dans une aventure dont il n’allait pas pouvoir se dégager facilement. Pour deux raisons.
La première : Isabelle n’était pas une femme comme les autres. Ce n’était pas une fille facile.
La seconde : il n’avait pas envie de mettre si rapidement un point final à leur histoire. Il souhaitait même la connaître davantage. Et en dehors du travail.
Il s’arrêta pour réfléchir.
Cela faisait plusieurs années qu’ils travaillaient ensemble. Il la connaissait mieux que toutes les femmes avec lesquelles il était sorti.
Il repartit, et la rattrapa.
— Détrompe-toi, je ne suis pas un homme à femmes, lui dit-il.
Comme elle ne bronchait pas, il ajouta :
— Mais je ne suis pas non plus un moine.
— J’ai remarqué, dit-elle, pincée. On l’a toutes remarqué.
La pointe le fit tiquer. Il pensait avoir mené une vie privée discrète. Sans faire un secret de ses conquêtes, il ne paradait pas avec les filles à son bras. Il connaissait beaucoup de monde dans la communauté ladéraise de Miami, et sa compagnie était très recherchée. Il était très sollicité, très souvent invité. Il aimait la culture de son pays d’origine, sa cuisine, sa musique, et cette connivence qui se crée entre les êtres qui ont les mêmes racines et se comprennent mieux parce qu’ils parlent la même langue, au propre et au figuré.
En général, il avait toujours une fille dans sa vie. Il connaissait beaucoup de Ladéraises immigrées à Miami et passait très volontiers son temps avec l’une ou l’autre plutôt que de rester seul. Ils allaient danser, flirtaient, s’embrassaient, mais la plupart du temps, tout s’achevait sur le seuil de la porte de la jeune personne. Il était rare qu’il aille au-delà. Cela ne voulait pas dire qu’il vivait comme un célibataire, mais sa réputation de tombeur et de séducteur était quelque peu usurpée.
— Tu devrais comprendre. On voyage, on traque les fripouilles et elles nous traquent, commença-t-il à expliquer. On ment sur notre identité, sur nos activités.
Comment pouvait-il entraîner une femme dans une galère pareille ?
— J’aime manger, boire, voir des copains et des filles. Il n’y a aucun mal à cela, me semble-t-il. Je n’ai jamais rien promis à personne. Je veux m’amuser, et les gens avec lesquels je sors aussi.
C’était curieux, il semblait se parler à lui-même, vouloir se convaincre. Se rassurer.
— Les gens exagèrent, au bureau. Tu ne dois pas les écouter, reprit-il.
— Tu es libre de faire ce que tu veux, ça ne me regarde pas. Et puis peu importe !
Qu’est-ce qui n’importait pas ? Sa vie passée ou ce qui était arrivé au temple Inca ? Il aurait parié qu’elle voulait parler de leur aventure au temple.
— Justement si, ça importe, s’entendit-il répondre.
— Comment vois-tu les choses, alors ?
Elle avait les yeux brillants de colère rentrée.
— Au bureau, on va faire comme si de rien n’était, et puis on se verra tous les deux jours dans ta garçonnière pour…
En temps normal, c’est ce qu’il aurait souhaité, mais avec Isabelle, cela ne lui semblait ni possible ni satisfaisant.
Il réfléchit. La voir tous les deux jours pour faire l’amour… Pourquoi pas ? Mais se retrouver seul, sans elle, le reste du temps ? Impossible. Il voulait autre chose.
Il voulait l’emmener en mer, sur le bateau qu’il venait d’acheter et dont il n’avait parlé à personne. Pourquoi avait-il gardé cet achat secret ? Pour être tranquille, pour disposer d’un havre où personne ne viendrait le déranger.
Soudain, l’idée d’être seul sur l’eau ne lui parut plus aussi souriante. Ses sorties seraient tellement plus séduisantes en compagnie d’Isabelle. Tellement plus romantiques.
Il prit son élan.
— Je crois… Je crois que j’aimerais sortir avec toi… Je voudrais que nous ayons une vraie relation.
Les mots lui avaient échappé, presque à son insu.
Isabelle se retourna et le regarda, les yeux ronds, aussi interloquée que lui.
— Je crois que tu as reçu un bon coup sur la tête, lui dit-elle, une fois le moment de stupeur passée. C’est l’explosion qui t’a secoué…
— Arrête, Isabelle, je ne plaisante pas.
Comment pouvait-il lui reprocher de ne pas le prendre au sérieux, quand lui-même s’interrogeait sur ce qui lui arrivait ?
— Moi non plus, dit-elle d’un ton persifleur. Tu as déjà entendu parler de la crise de la quarantaine ?
C’était donc ça ? La remarque d’Isabelle le glaça.
Il avait fêté ses quarante ans quelques mois plus tôt. Il se trouvait au Ladéra où un homme non marié et sans enfants n’était pas considéré comme un homme. Aujourd’hui, il se trouvait de nouveau dans son pays, mais en compagnie d’une femme superbe qu’il convoitait depuis longtemps. Peut-être était-ce son subconscient qui l’avait poussé à dire ce qu’il venait de déclarer ?
Il se détendit. C’était peut-être ça, en effet. La crise de la quarantaine. A son retour à Miami, quand il se retrouverait dans son cadre habituel, il n’y penserait sans doute plus.
— Il y a un chemin qui monte par là, dit Isabelle, mettant un terme à leur conversation.
C’était aussi bien d’en rester là. Il voulait du temps pour y voir plus clair.
— Suivons-le. Il doit déboucher au-dessus de la ville. De toute façon, on va nous voir… Faisons comme si nous étions des randonneurs.
Le chemin était bien entretenu. Ils pouvaient, enfin, ranger la machette et le GPS.
Ils continuèrent en silence. Au milieu de la matinée, ils sortirent de la forêt, juste aux abords de Capunata.
La ville était bordée de petites maisons de bois qui, peu à peu, à mesure qu’on se rapprochait du centre, cédaient la place à des demeures plus cossues. Depuis le chemin, on apercevait la rue principale, avec ses boutiques et ses deux églises. Mis à part les quelques voitures et camionnettes garées dans les rues, l’endroit rappelait l’Ouest américain des pionniers.
Une bonne centaine de personnes étaient rassemblées sur une place. Elles allaient et venaient au milieu de charrettes et de chars à bancs. Les femmes portaient de grands paniers sur la tête.
— C’est jour de marché.
C’était parfait : ainsi, ils se mêleraient à la foule et on les remarquerait moins. Ils feraient quelques provisions de bouche et chercheraient un moyen de transport pour descendre vers le sud.
Arrivé en ville, Raphaël s’approcha d’une cahute où l’on vendait de la viande grillée. Un repas chaud leur ferait le plus grand bien.
Cette perspective et l’odeur d’épices lui mirent l’eau à la bouche. Salivant déjà, il commandait deux carne asada quand un policier se planta devant eux.
— Buenos dias, señor y señorita. Vos papiers, s’il vous plaît.
Le ton était amical. L’homme ressemblait à tous ceux qui déambulaient sur la place. Seuls un insigne sur son chapeau et son revolver à la hanche le distinguaient des autres et indiquaient sa fonction.
Les contrôles d’identité n’étaient pas chose courante au Ladéra. Pourquoi les contrôlait-on, eux ?
Mal à l’aise, Raphaël regarda autour de lui. Apparemment, il n’y avait pas d’autre policier. Isabelle tendit son passeport à l’homme. Raphaël en fit autant. Le policier les feuilleta et leur sourit.
— Américains ? Bienvenue à Capunata. Il s’est passé des choses dans la montagne ; on doit contrôler tous ceux qui en descendent.
Son accent était épais mais compréhensible.
— Voulez-vous bien me suivre ?
— Nous sommes des touristes. Nous n’avons rien remarqué de suspect là-haut, répondit Raphaël. Nos papiers ne sont pas en ordre ?
— Si, señor. C’est juste une formalité. Le commandant veut voir personnellement toutes les personnes qui ne sont pas du pays.
Raphaël jeta de nouveau un coup d’œil alentour. Fausser compagnie à cet homme en s’enfonçant dans la forêt ? Ils pouvaient tenter leur chance et partir en courant, mais le policier tirerait sur eux, cela ne faisait aucun doute. Il y avait des enfants qui jouaient sur la place, et toutes ces femmes…
Il regarda une nouvelle fois le policier qui avait glissé leurs passeports dans la poche de sa chemise.
S’ils voulaient s’enfuir, c’était tout de suite. Mais deux minutes plus tard, ils auraient l’armée et la police à leurs trousses. Il faudrait qu’ils se cachent, qu’ils rebroussent chemin pour les semer, qu’ils se terrent… Quelques jours, peut-être. Mais leur mission ne pouvait attendre.
Mieux valait affronter le commandant.
Ce dernier ne pouvait établir de lien entre eux et l’explosion à la base militaire. Leurs papiers étaient parfaitement en règle. L’entretien avec le représentant de l’ordre ne durerait pas plus de quelques minutes, et se terminerait immanquablement par des excuses pour le retard occasionné.
Mettant ses craintes de côté, Raphaël fit signe à Isabelle de suivre le policier et il leur emboîta le pas.
Le commissariat n’était qu’à deux cents mètres, pauvre bâtiment délabré. Les deux officiers qui s’y prélassaient en tirant sur leurs cigares dévisagèrent les nouveaux arrivants.
L’homme qui les avait conduits passa derrière le comptoir.
— J’ai besoin de vos sacs à dos. Et videz vos poches.
— Pourquoi ? Vous nous arrêtez ? demanda Isabelle. Pour quel motif ? Vous avez dit qu’il fallait juste qu’on voie le commandant…
— Je ne vous arrête pas. Je vous mets en garde à vue en attendant que le commandant vous reçoive. C’est notre procédure.
Fulminant, Raphaël fit un pas vers le policier mais Isabelle le retint par le bras.
— C’est bon, dit-elle à l’officier.
Elle avait raison. Ils n’allaient pas se heurter avec la police. Autant accepter leurs règles et sortir au plus vite de là, même si la garde à vue allait à l’encontre de ses principes.
Il n’y avait pas que l’air qu’ils respiraient qui sentait mauvais. Le plancher, les murs, le banc sur lequel, d’ailleurs, elle avait refusé de s’asseoir empestaient le rance, le vomi, l’urine et la sueur.
La main sur le nez, Isabelle ferma les yeux en veillant à ne pas s’appuyer à la cloison.
* * *
Leur mission prenait décidément un drôle de tour : ils étaient en prison, Raphaël et elle avaient fait l’amour dans un temple inca et en avaient discuté en redescendant de la montagne… Il lui avait même déclaré qu’il voulait sortir avec elle.
Sortir avec elle ? Il ne devait pas savoir ce que cela signifiait pour elle.
Les larmes menacèrent. Elle se sentait à la fois vide et affamée, titillée par des nerfs à fleur de peau.
Et c’est ce qui la bouleversait le plus.
Pourquoi fallait-il qu’elle soit si sensible ? Pourquoi s’était-elle laissé séduire ? Elle qui ne se voulait soumise qu’à son esprit et à son intelligence, réagissait comme un animal. Raphaël s’était montré clair à ce sujet : il ne s’agirait jamais que d’une toquade, que de sexe. Il ne serait jamais question d’amour entre eux. Et malgré cela…
Un sanglot — ses nerfs, sûrement — lui échappa. Elle n’allait quand même pas pleurer, ici, devant ses geôliers !
Des pas résonnèrent sur les carreaux du couloir. Ils approchaient. Elle rouvrit les yeux.
— Las manos, por favor.
Une seconde d’hésitation et elle tendit les mains à travers les barreaux de la cellule. On la menotta, avant d’ouvrir la porte pour la laisser sortir. Après être passés devant deux cellules vides, ils empruntèrent un couloir où se trouvait un vieux téléphone accroché au mur. Mais avant qu’elle ait eu le temps de demander à passer un coup de fil, l’homme frappa à une porte qui s’ouvrit aussitôt.
Elle entra. Le policier referma derrière elle. Le bureau était exigu. Un homme en uniforme semblait monter la garde à l’intérieur. Un petit homme d’âge moyen était assis à une table et la scrutait.
— Buenos dias, señorita.
— Buenos dias, señor.
Ce qu’elle avait entendu dire des prisons sud-américaines se mit à trotter dans sa tête. Il y avait là trois gardes dont deux étaient armés. L’homme assis l’était peut-être également.
Elle balaya la pièce du regard. Y avait-il un objet dont elle pût se servir en guise d’arme, si les choses tournaient mal ?
Les quelques dossiers qui traînaient sur la table ne lui disaient rien de bon. Elle regarda le ventilateur dans la fenêtre. C’était une situation pour Raphaël, ça. Pas pour elle ! Avant d’entrer à Miami Confidential, elle était criminologue, elle travaillait dans un bureau et non sur le terrain.
— Je m’appelle Julio Hernandez, dit le commandant. Prenez un siège, señorita Rush.
Il s’exprimait assez bien en anglais.
Un de ses hommes avança aussitôt une chaise.
Rien à redire pour l’instant.
Elle s’assit, sur ses gardes, et attendit.
— Merci, dit-elle soudain.
Elle sourit au commandant.
— Je crains qu’il n’y ait méprise…
Il l’interrompit de la main.
— Que faites-vous au Ladéra ?
Elle n’aimait pas sa façon de la regarder, mais elle resta polie.
— Je suis directrice de la communication du Mariage à la Carte, la société qui organise la cérémonie de mariage du señor Ronaldino DeLeon.
— Parce que le señor Ronaldino DeLeon a l’intention de venir en voyage de noces à Capunata ?
C’était clair, il se moquait d’elle ; mais elle fit la sourde oreille et continua de lui sourire.
— Comme vous le savez sans doute, la fiancée du señor DeLeon a été enlevée aux Etats-Unis.
L’homme acquiesça de la tête.
— Je suis ici pour rendre visite à la famille du señor DeLeon et donner une conférence de presse. Vous savez que ce mariage intéressait beaucoup les médias.
— M. Montoya est chargé de la sécurité. L’idée de faire ce voyage seule vous inquiétait ?
S’il détenait cette information, c’est que Raphaël avait déjà été interrogé. Il fallait qu’elle colle sans déraper au scénario qu’ils avaient préalablement mis au point, pour le cas où une mésaventure leur arriverait. Ce qui était actuellement le cas.
— Il travaille en étroite collaboration avec la police de Miami. Il est ici pour répondre aux questions de la famille sur les progrès de l’enquête.
L’homme resta un moment silencieux.
— Et vous étiez dans la montagne. Pourquoi exactement ?
— M. Montoya est né au Ladéra.
Le commandant l’avait sûrement lu sur le passeport.
— Il m’avait promis de profiter de notre présence ici pour me faire voir un peu du pays, ajouta-t-elle.
Tout cela semblait logique. Elle ne voyait pas ce que le commandant allait pouvoir trouver à redire. Des milliers de touristes venaient chaque année faire de la randonnée dans les Andes.
— Les bases militaires, par exemple ? demanda-t-il d’un ton sarcastique.
Il haussa en même temps un sourcil broussailleux.
— Nous avons vu la forêt enchantée.
— Avez-vous vu ou entendu quelque chose de particulier ?
Les yeux plissés, l’air dubitatif, il scrutait son visage.
— Avez-vous croisé des gens là-haut ? insista-t-il.
— Non, personne. On s’est juste un peu promenés. C’est tout. C’est très beau, d’ailleurs, et je suis heureuse d’y être allée.
— Vous étiez armés, tous les deux.
Le ton était glacial. C’était évident, le commandant n’était pas dupe.
— Pour le cas où on aurait croisé des braconniers, répondit-elle. On raconte tellement de choses dans les journaux…
Il la fixa quelques instants, puis abaissa les yeux sur les papiers qui encombraient son bureau. Il ôta ensuite son képi et se passa la main dans les cheveux.
— Savez-vous qu’il y a eu une explosion près de l’endroit où vous vous êtes promenés ?
— Une explosion ? répéta-t-elle, l’air de tomber des nues. Vous voulez parler des bûcherons qui font de l’abattage sauvage ? On a vu des zones déboisées, effectivement.
— Vous avez la peau égratignée. M. Montoya aussi est blessé.
Catastrophe ! Ils n’avaient pas pensé à cela ! Avait-il posé la même question à Raphaël ? Si oui, ce qui était probable, qu’avait-il répondu ?
Elle sourit innocemment.
— La marche, commandant.
Son sourire se fit encore plus large.
— On a dévissé tous les deux, ajouta-t-elle. Et il y a eu ce tremblement de terre. On s’est retrouvés coincés sous les branches des arbres déracinés.
Il l’observa sans rien dire.
— Nous sommes pressés, señor, dit-elle subitement. Pourriez-vous…
— Je ne peux rien faire. Il faut attendre l’officier qui vient de la base pour interroger tous les suspects. Il s’arrête dans toutes les villes qui sont sur sa route. Il sera ici demain ou après-demain.
Trop long ! Ils n’avaient pas de temps à perdre.
Elle lui adressa son sourire le plus sirupeux.
— J’imagine que vous avez tout pouvoir pour faire circuler les gens comme nous qui, de toute évidence, n’ont rien à voir avec l’incident dont vous venez de parler.
La remarque ne sembla pas l’impressionner.
— J’ai ordre de ne laisser partir aucun suspect.
Ça s’aggravait !
— Par curiosité, vous avez combien de suspects ?
— Deux pour l’instant. Vous.
— Et combien d’arrestations dans les villes alentour ?
La question parut l’agacer. D’un geste nerveux, il revissa son képi sur sa tête.
— Des dizaines. Merci de votre coopération, señorita Rush.
Il fit un signe de tête à l’un de ses gardes, qui s’approcha d’Isabelle, la prit par le bras et l’emmena.
— J’espère que ma déposition pourra vous rendre service, dit-elle avant que la porte ne se referme derrière elle.
Ils reprirent le même couloir, en sens inverse. Voyant de nouveau le téléphone accroché au mur, elle s’adressa au garde.
— Por favor, señor ?
— Quiere usted utilizar el teléfono ?
— Si, señor. Muchas gracias.
Toujours tenue par le bras, elle composa le numéro de Katherine. Il fallait faire vite, avant que le commandant ne sorte de son bureau et ne le lui interdise. Raphaël — ils s’étaient mis d’accord sur ce point également — appellerait l’ambassade américaine. De cette façon, ils étaient couverts. Mais c’était à peu près tout ce dont ils étaient convenus avant de se séparer.
— Le Mariage à la Carte, bonjour. Ici, Katherine…
Enfin une voix connue. La voix chaude de Katherine, avec ses inflexions typiques du Colorado. C’était infiniment réconfortant.
— Katherine, c’est Isabelle. Ecoute-moi. C’est très important.
— Où étais-tu ? On essaie de te joindre, tes téléphones ne sont pas allumés…
— On est en prison.
Ne sachant combien de temps le garde la laisserait parler, il fallait aller à l’essentiel.
Silence à l’autre bout du fil.
— Ça se passe mal ? Raphaël a tué quelqu’un ?
— Non. Enfin, pas encore.
Mais il lui avait donné froid dans le dos. Pendant leur arrestation, quand on leur avait enlevé les sacs à dos, elle avait cru qu’il allait se jeter sur l’officier qui l’avait bousculée.
— Il y a eu une explosion dans la montagne et, manque de chance, on se trouvait à côté.
Elle préféra ne pas en dire plus. Les gardes avaient beau ne pas parler anglais, ils comprenaient peut-être.
— Mais ça va ?
— Oui, ça va. Mais ça pourrait aller mieux ! On est dans une petite prison à Capunata.
— Je préviens tout de suite notre avocat.
— Merci.
Le garde commença à donner des signes d’impatience.
— Je raccroche, ça vaut mieux.
— Ne t’en fais pas, on va vous sortir de là. Mais fais attention.
— Merci, Katherine. Je compte sur toi.
— Quiere usar el baño ? demanda l’homme.
— No necesito, gracias.
Ils l’avaient déjà laissée aller aux toilettes et elle n’était pas pressée d’y retourner. L’endroit était immonde et sentait affreusement mauvais.
Elle retourna à sa cellule, tendit les mains au garde pour qu’il lui enlève les menottes, et se blottit dans un coin où lui parvenait un semblant d’air frais. Il devait y avoir une fenêtre ouverte, quelque part dans le couloir.
Elle aurait aimé pouvoir s’allonger. Il y avait bien un bat-flanc, mais il ne l’inspirait pas. Trop sale. Oui, vraiment douteux.
Elle se serra dans un coin, replia les genoux et posa la tête dessus. Il ne restait qu’à attendre. Si seulement ils avaient pu la laisser avec Raphaël ! Sa présence l’aurait tellement réconfortée, et le temps lui aurait sûrement paru moins long…
Il ne devait pas être loin. Compte tenu de ce qu’elle avait vu, la prison se composait d’un long couloir sur lequel donnaient des cellules de toutes les tailles. Avait-il pu appeler l’ambassade ? Il devait être en train de mijoter un plan pour s’enfuir. Cette pensée la fit sourire. Mais aussitôt, l’idée qu’on ne lui avait peut-être pas réservé le même traitement qu’à elle l’inquiéta. L’avaient-ils brutalisé parce qu’il était un homme ? Ils en étaient capables. C’étaient des gens qui ne semblaient pas embarrassés par les scrupules.
Une heure passa ainsi, en réflexions de toutes sortes.
Courbatue, elle se leva et s’étira. Puis elle s’accroupit de nouveau. Une heure plus tard, elle se releva encore pour se dégourdir les jambes, et se rassit.
Malgré les odeurs fétides qui flottaient partout, elle commençait à avoir faim. Quelle heure était-il ? 5 heures de l’après-midi ? Difficile à dire, car ils avaient pris sa montre.
Des pas approchèrent. On lui apportait vraisemblablement à manger. Sinon à manger, du moins à boire. Elle n’avait pas bu une goutte d’eau depuis le matin et mourait de soif. Elle était prête à avaler n’importe quoi. Et tant pis pour les parasites et la tourista !
Le garde apparut… les mains vides ! Dépitée, elle faillit crier.
— Venga, esta saliendo, dit-il. Vous sortez.
— Pour aller où ?
Elle se leva, inquiète de la suite. Katherine n’avait pas pu agir aussi rapidement, et l’ambassade était trop éloignée de Capunata pour qu’un envoyé soit déjà là.
De toute manière, elle ne pouvait qu’obéir.
Elle avança vers les barreaux, passa les mains à travers. Le garde hocha la tête mais ne lui passa pas les menottes.
— Donde vamos ? Où va-t-on ? dit-elle en le suivant dans le couloir.
Raphaël n’était pas là. Etait-il déjà sorti ? Les relâchait-on ? C’était trop beau pour être vrai. Mais elle pouvait toujours espérer.
— Vous pouvez me donner mon sac à dos ? demanda-t-elle.
L’homme fit la sourde oreille et continua d’avancer dans le couloir. Certaines des cages — elles ne méritaient pas le nom de cellules — étaient occupées par des hommes, d’autres par des femmes. Plusieurs étaient vides. Et toujours pas de Raphaël.
Ils finirent pas arriver dehors, où il commençait à faire nuit. Il y avait une jeep devant le bâtiment, avec le mot Policia écrit en lettres capitales. C’était elle qu’ils attendaient. Ils la transféraient ailleurs, de toute évidence. De multiples hypothèses lui vinrent à l’esprit. La plus plausible était qu’on la conduisait à la base militaire. L’officier qui devait procéder à l’interrogatoire des suspects ne pouvait peut-être pas se déplacer ?
Combien de temps allaient-ils la retenir ?
Et, une fois de plus : où était Raphaël ?
Elle se tourna vers son garde.
— Donde esta el señor Montoya ?
Avant qu’il ait pu répondre, Raphaël s’encadra dans la porte d’entrée. Il était lui aussi sous bonne escorte. Il avait l’air de méchante humeur, mais son visage s’illumina quand il la vit. Comme les deux groupes se rapprochaient l’un de l’autre, Raphaël s’interposa entre Isabelle et son garde. Pour une fois, ce geste protecteur ne la fit pas bondir. Au contraire. Que Raphaël soit là et la protège était rassurant. Elle n’était plus seule.
— Ça va ? lui dit-il par-dessus son épaule. Ils ne t’ont rien fait ?
Elle hocha la tête.
— Tout va bien. Et toi ?
— Ça va. Tu as une idée de l’endroit où ils nous emmènent ?
Elle haussa les épaules.
— En tout cas, on y a va en voiture.
Le garde ouvrit la portière et leur enjoignit de monter, puis il grimpa devant et dit quelques mots au chauffeur.
Tournée vers la vitre, Isabelle contempla les montagnes. Vertes au pied, neiges éternelles au sommet. C’était beau à couper le souffle. Et ils étaient ensemble… Pour un peu, elle aurait souri de bonheur .
— Comment s’est passé ton interrogatoire ?
— Bref, répondit-il sans épiloguer.
La petite cour de la prison s’éloigna très vite, la barrière se leva et quelques dizaines de mètres plus loin commença la forêt. La jeep avait de simples serrures. Il leur suffisait d’ouvrir les portières et de sauter.
L’œil sur la poignée, Isabelle fit signe à Raphaël.
— Attendons de voir, chuchota-t-il. Si on peut s’en sortir sans avoir la police et l’armée à nos trousses, ce sera aussi bien.
Il avait raison, mais ce n’était pas réconfortant pour autant. Les heures passaient. Elle n’avait pas une confiance folle dans la police du Ladéra. La corruption régnait en maîtresse dans ces contrées, elle le savait. Si les autorités décidaient de les retenir plus longtemps…
Qu’allait-il advenir de Sonya Botero ? Le temps pressait, parce que sa détention ne pouvait se prolonger indéfiniment.
Raphaël lui prit la main et ne la lâcha plus.
— J’ai essayé de les soudoyer pour qu’on nous mette dans la même cellule.
Il rit.
— Mais tu n’avais pas assez d’argent ?
— Je n’en avais pas du tout. Ils avaient nos sacs à dos.
Elle n’y avait pas pensé. Ils avaient tout dans leurs sacs, leurs papiers, leurs armes… et, apparemment, les sacs ne se trouvaient pas dans la jeep.
— Comment va-t-on faire pour récupérer nos affaires ?
— Je pense qu’une fois qu’ils auront vérifié nos identités, ils nous libéreront et nous les rendront. Mais attends-toi à ce que certaines choses aient disparu.
Les yeux fermés, elle se laissa aller à rêver.
Il était là, tout près d’elle, et la tenait par la main. Il était tendre et rassurant, et elle se moquait de ce que les autorités feraient de ses affaires. Elles pouvaient tout lui prendre, si elles voulaient, pourvu qu’elles lui laissent Raphaël.
— Je pense qu’on nous transfère dans une autre prison, dit-il.
Elle rouvrit les yeux et suivit son regard.
A leur gauche, la route faisait une fourche. L’une des bretelles menait vers une propriété entourée de murs qui dominait les lieux, les écrasant de sa grandeur.
A son étonnement, la jeep s’engagea sur cette voie.
Les murs de pierre se perdaient au loin. La propriété devait être gigantesque. Des grilles en fer forgé somptueuses s’ouvrirent à l’approche de leur véhicule.
Qu’est-ce que c’était que cet endroit ?
Et une fois dedans, comment en sortait-on ?
La demeure apparut enfin. Murs ocres, arcades, jalousies aux fenêtres. Une énorme porte de bois massif, sculptée, en défendait l’entrée. C’était à la fois majestueux, impressionnant et inquiétant.
Raphaël, en tous cas, avait eu raison : ce n’était pas une prison. On aurait plutôt dit la résidence de campagne d’une famille fortunée. Le contraste entre ce luxe et la modestie du local où ils avaient été retenus était saisissant.
Amateur de plantes exotiques, Isabelle essaya de reconnaître les essences qui ombrageaient les jardins dans un désordre savamment organisé. Elle dénombra cinq variétés au moins de palmiers, des cactées, des avocassiers. Une allée serpentait jusqu’à la maison, contournait une fontaine avant de s’arrêter au pied de l’hacienda.
La jeep s’arrêta. Un petit homme basané tout vêtu de blanc apparut au même instant sur la terrasse.
Raphaël plissa les yeux.
— Ça ne me plaît pas, dit-il. Qui est ce type ?
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