Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 14
14
— Non ! hurla Rachel. Lâchez-moi. Eric !
Elle tenta de griffer les mains qui la ceinturaient. Elle devait leur échapper. Courir vers Eric.
— Hé, hé, hé ! grommela son geôlier d’une voix étonnamment douce. Calmez-vous, mademoiselle. Laissez-moi tout de même un peu de peau. Eric va bien.
Son ton était rassurant, mais il maintint son étreinte.
— Et arrêtez de m’envoyer des coups de pied, protesta l’homme. Vous me broyez les chevilles. Eric n’a rien, vous dis-je. Laissez-lui juste le temps de récupérer.
Ses propos finirent par atteindre la conscience de Rachel.
— Eric n’a rien ? répéta-t-elle en vacillant sur ses jambes.
L’inconnu l’escorta jusqu’à une chaise sur laquelle il la força à s’asseoir. Puis, s’accroupissant devant elle, il frotta ses mains dans les siennes.
— Il faut réagir, ma belle. Vous êtes en état de choc. Répondez-moi : comment vous sentez-vous ?
Réunir ses esprits pour se concentrer sur cette question sembla très difficile à Rachel. Elle humecta ses lèvres sèches et cligna plusieurs fois des paupières. Lorsqu’elle se força à les rouvrir, son regard rencontra deux yeux noirs braqués dans les siens, dans un visage dont les pommettes hautes et les cheveux de jais indiquaient une origine indienne-américaine.
— Mon nom est Storm, dit-il. Je travaille pour le FBI.
Rachel porta vivement son regard au-delà du policier.
— Où est Eric ? Metzger lui a tiré dessus, je m’en souviens maintenant.
Elle tenta de dégager ses mains de celles de Storm, mais l’agent les retint serrées dans les siennes.
— Non, mademoiselle. C’est sur lui-même que Metzger a tiré. Eric est un peu sonné, mais il n’a rien. Je vous mènerai à lui dans une minute.
— Où sont passés les aides-soignants ?
Rachel prit alors conscience du fait que la salle d’opération grouillait de monde, sans qu’aucune de ces personnes ne soit vêtue de blanc.
— Mes hommes se sont occupés d’eux. Bravo en tout cas pour votre idée lumineuse d’envoyer ce SOS à Decker.
Rachel prit une inspiration tremblante.
— Vous êtes sûr qu’Eric va bien ?
— Vous, les femmes, quand vous avez une idée en tête…
Le policier poussa un soupir, se redressa et prit sa main dans la sienne.
— Venez, dit-il.
Dès qu’elle se leva, Rachel aperçut Eric, assis au bord de la table d’opération et entouré de deux infirmiers.
Ses yeux étaient fermés, son front incliné vers l’homme qui refermait sa blessure.
Sa pommette gauche avait pris une teinte pourpre, son œil et le coin de sa bouche étaient enflés, tandis que de grands cernes noirs soulignaient ses yeux. On lui avait enlevé son T-shirt ensanglanté et des hématomes étaient visibles sur son ventre rougi par les coups. Les jointures de ses doigts paraissaient à vif. Plusieurs traînées de sang couraient le long de sa joue jusqu’à son cou.
Et pourtant, en dépit de ces blessures, jamais Rachel n’avait trouvé Eric aussi beau.
Comme s’il avait senti son regard sur lui, il redressa la tête et ouvrit les yeux. Malgré le chagrin qui les emplissait, une lueur s’y alluma lorsqu’ils rencontrèrent les siens.
Rachel sentit les larmes brouiller sa vue.
— Allons, ne pleurez pas, fit Eric.
Comme elle secouait la tête, il dirigea son regard sur l’homme qui l’escortait.
— Storm, merci d’être passé, dit-il avec une ironie mêlée de tendresse.
L’intéressé s’avança et posa une main sur le genou d’Eric.
— Je crains de ne plus pouvoir te traiter de rond de cuir, désormais, Baldwyn.
Un sourire passa sur le visage d’Eric.
— J’en ai peur, en effet.
— Bon, je ferais mieux…
Storm fit un geste vague et regarda Rachel.
— Oh ! une dernière chose avant de partir, Baldwyn !
Storm présenta à Eric un minuscule objet cylindrique.
— Voici ton micro transmetteur. L’un de nos hommes l’a ramassé dans le couloir. Tu as dû le perdre au cours de la petite discussion qui t’a si bien arrangé la figure.
Comme Eric recueillait l’appareil au creux de sa main, Rachel considéra l’objet, absolument stupéfaite. Eric n’avait donc pas porté son émetteur lorsqu’ils se trouvaient dans le laboratoire ?
Storm prononça une phrase à laquelle la jeune femme ne prêta pas attention, suite à quoi les deux infirmiers qui soignaient Eric s’éclipsèrent.
— Vous avez un bleu à la joue, dit ce dernier en fronçant les sourcils. Là où ce salaud vous a giflée.
Il tendit la main et effleurant son hématome du bout des doigts.
— Ce n’est pas douloureux, assura Rachel en s’avançant vers lui.
Prise de vertige, elle s’agrippa au rebord de la table.
— Excusez-moi, je suis encore un peu groggy.
— Rachel, vous n’imaginez à quel point je m’en veux de ne pas m’être montré assez fort pour vous protéger.
Elle posa ses doigts sur les lèvres d’Eric.
— Je vous en prie, taisez-vous. Regardez dans quel état vous êtes.
— Je vais bien, affirma-t-il.
Avec un sourire prudent, il prit sa main entre les siennes.
— Je vais très bien.
Rachel le dévisagea avec attention. L’avait-elle jamais vu sourire vraiment ? Même avec cette lèvre boursouflée, Eric avait un sourire magnifique. Un sourire qui l’électrisa et la terrifia en même temps, lorsqu’elle accepta enfin la vérité qu’elle s’efforçait de nier depuis un bon moment.
Elle l’aimait. Elle l’aimait infiniment. Trop, sans doute.
Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine et la tête lui tourna de nouveau.
Tout en tentant d’analyser le sens de ses propos, elle s’efforça de rendre son sourire à Eric.
— Vous voulez dire…
— Caleb, fit-il avec un hochement de tête.
Il baissa un instant les yeux avant de reprendre :
— Il vient de sortir du coma.
A ces mots, Rachel sentit une inquiétude sourde l’envahir. Malgré elle, elle s’entendit demander :
— Vous en avez l’impression ?
Eric eut un nouveau hochement de tête.
— Je le sais.
Rachel dégagea alors doucement sa main de son étreinte. Les émotions qui se bousculaient en elle l’empêchaient de réfléchir. Elle sentit une larme rouler le long de sa joue et la tête lui tourner.
— Mon vertige doit être dû à l’effet du Midazolam, prétendit-elle, la voix brisée. Je suis un peu… fatiguée.
Rachel vit le regard d’Eric se durcir, puis se détourner du sien, mais elle eut le temps de déceler la souffrance qui y était apparue.
— Oui, renchérit-il d’un ton neutre, moi aussi.
A cet instant, la jeune femme vit Storm réapparaître à son côté.
— Vous êtes très pâle, mademoiselle, déclara le policier.
Il plaça un bras protecteur autour de son épaule.
— Venez. Une ambulance vous attend pour vous emmener tous les deux à l’hôpital Walter Reed de Washington.
Rachel n’aurait pu nier le soulagement que lui occasionna cette intervention.
Car lorsque Eric avait mentionné son lien singulier avec Caleb, elle n’avait pas pu retenir un accès d’angoisse. Cet aveu signifiait que Caleb faisait intimement partie d’Eric — or, Caleb était gravement malade. Elle ignorait comment affronter cette réalité.
Le temps que Rachel monte dans l’ambulance, elle était aveuglée par les larmes. Elle ferma doucement les yeux et s’abandonna à la somnolence causée par le médicament.
* * *
Le matin suivant, après avoir passé la nuit en observation dans une chambre de l’hôpital Walter Reed, Rachel monta jusqu’au service de soins intensifs afin de rendre visite à Caleb.
Lorsqu’elle poussa la porte de la chambre, Eric s’y trouvait déjà, assis au chevet de son frère qui reposait les yeux fermés, un tube d’oxygène l’aidant à respirer.
Elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine.
Propre et rasé de près, Eric était vêtu d’un pyjama d’infirmier bleu pâle. Il avait à la fois meilleur et pire aspect. Si l’enflure de son œil et de sa lèvre avaient diminué, l’hématome de sa pommette avait foncé et il avait un œil au beurre noir.
Par ailleurs, ainsi que l’indiquaient ses yeux trop brillants et la pâleur de ses traits tirés, il n’avait pas dormi.
Eric tourna légèrement la tête, mais ne la regarda pas.
— C’est bon, frérot, dit-il au lieu de cela. Nous voilà débarrassés de Metzger et je vais m’occuper de toi, à présent. Avec le traitement approprié, tu pourras séjourner dans un centre de vie indépendante, puis peut-être t’installer un jour dans ton propre appartement.
Eric s’interrompit un instant.
— Et devine quoi ? Misty va venir te voir.
A ces mots, Caleb ouvrit les yeux et sourit.
— Misty veut me voir ? murmura-t-il. Je n’arrive pas à croire qu’elle soit en vie.
— Oui. Elle te rendra visite d’ici quelques jours, dès que tu te sentiras mieux.
Eric tapota l’épaule de son frère, se leva et lança un bref regard en direction de Rachel.
— Tu as déjà une première visiteuse, frérot. Je vais chercher un café.
Il fit le tour du lit et s’approcha de Rachel.
— Attention à ce que vous dites, l’avertit-il dans un souffle avant de s’éclipser.
Rachel ferma les yeux un instant, envahie par une douleur aux pouvoirs aussi engourdissants que le Midazolam administré la veille par Metzger. Bien sûr, elle avait été la première à blesser Eric. Mais comment lui expliquer l’appréhension qui l’étreignait à l’idée de nouer une relation intime avec lui ? Elle n’avait pas beaucoup dormi et avait passé la nuit à s’assoupir par intermittence, pour rêver chaque fois de lui — dressé devant deux miroirs se faisant face et dont le reflet qu’elle y voyait à l’infini était à la fois le sien et celui de Caleb.
Rachel prit une profonde inspiration avant de dire d’une voix étranglée :
— Bonjour, Caleb.
Ce dernier tourna son visage vers elle.
— Salut, jolie doctoresse. Eric m’a prévenu de votre visite. Je suis désolé… profondément désolé pour ce que je vous ai fait endurer.
Elle s’assit sur la chaise que venait de quitter Eric et tapota la main de Caleb.
— Je sais. Ce n’est pas votre faute, mais celle du Dr Metzger et des expériences qu’il a pratiquées sur vous.
Caleb plongea un regard plein de tristesse dans le sien.
— Rachel, Eric ne comprend pas. Il ne peut pas comprendre pourquoi je ne lui ai pas fait savoir que j’étais en vie.
A la pensée que Caleb avait passé vingt ans enfermé dans un asile, pendant qu’Eric, le croyant mort, pensait devenir fou à son tour, Rachel se sentit très émue.
— Vous lui avez beaucoup manqué.
— Mais, vous, vous devez comprendre, n’est-ce pas ?
Elle le considéra avec attention.
— Comprendre quoi, Caleb ?
— Qu’Eric s’en sortirait mieux sans moi.
A ces mots, Rachel sentit un pincement de culpabilité la saisir. La phrase de Caleb résonna en elle, la forçant à se demander ce qu’aurait été son existence si elle avait grandi auprès d’une mère saine d’esprit. Dans un foyer où elle n’aurait pas connu le chaos qui avait assombri son enfance.
Elle parvenait à peine à l’imaginer. Car au bout du compte et malgré ce que sa malheureuse mère lui avait fait subir, celle-ci demeurait sa mère.
— Oh, Caleb. Vous vous trompez. Eric n’a pas été plus heureux sans vous. Il vous aime. Un lien très fort vous unit. L’un sans l’autre, vous ne seriez pas les mêmes personnes.
Elle mesurait, alors qu’elle les prononçait, la véracité de ces paroles.
Car la femme qu’elle était devenue était aussi le produit de son enfance. C’était la vie.
— Eric a besoin de vous autant que vous avez besoin de lui. Votre grand-mère a eu tort. Elle vous a volé à chacun une part essentielle de votre existence. Personne n’a le droit de faire une chose pareille. A présent, vous avez retrouvé votre frère, et Eric vous aime comme vous l’aimez. Vous venez de m’enseigner une précieuse leçon, Caleb, conclut Rachel.
Elle lui sourit.
— Puis-je, à mon tour, vous parler de ma mère ?
Elle lui décrivit sa mère, qui, dans son excentrique beauté, l’avait en définitive aimée et choyée du mieux qu’elle pouvait.
Rachel acheva son récit au bord des larmes. Elle était stupéfaite par le nombre de souvenirs merveilleux qui avaient surgi de sa mémoire.
Se rejetant contre le dossier de son siège, Rachel se tamponna les yeux d’un mouchoir et affirma :
— Oh ! vous devez être las de m’écouter ! Je vais chercher Eric. Il attend sans doute dans le couloir que je m’en aille.
Elle se leva et se pencha vers Caleb pour déposer un baiser sur son front.
— Rachel ?
— Mmm ? fit-elle distraitement en se redressant.
— Il vous aime.
Ces trois mots la bouleversèrent. Une main appliquée sur sa bouche, Rachel s’affaissa sur la chaise.
— Comment…
Contrainte de s’y reprendre à deux fois pour parvenir à s’exprimer, elle demanda d’un ton circonspect :
— Comment savez-vous cela, Caleb ?
— Il me l’a dit.
Rachel secoua la tête avec incrédulité.
— Vous… vous devez vous méprendre.
— Non. Pas du tout. C’est la vérité.
— Quand vous l’a-t-il dit ? Aujourd’hui ?
— Non. Il me l’a soufflé, la nuit où vous vous êtes cachés ensemble dans la salle des archives. A l’instant où vous l’avez embrassé.
Caleb s’interrompit et eut un petit rire.
— Il ne me l’a pas exactement dit. Mais je l’ai compris.
Il poussa un soupir de lassitude.
— Je… je suis fatigué, maintenant.
— D’accord, Caleb.
Rachel posa une main apaisante sur son front.
— Dormez bien.
* * *
Dès qu’elle eut dépassé les portes du service de soins intensifs et atteint le hall de l’hôpital, Rachel jeta un regard en direction des machines à café, sans apercevoir Eric. Elle se rendit alors à la salle d’attente.
Eric arpentait la pièce tout en parlant au téléphone, son gobelet de café posé sur une table basse. Il leva les yeux, la vit et prit rapidement congé de son interlocuteur.
— Vous attendiez mon départ ? s’enquit-elle avec tristesse.
Il lui lança un regard noir.
— J’ai pensé que vous vous sentiriez plus à l’aise en compagnie d’un seul malade à la fois.
Rachel pinça les lèvres, accusant le coup. Elle le méritait. Croisant les bras pour contenir le tremblement de ses mains, elle désigna le téléphone portable d’Eric du menton.
— Du nouveau dans notre affaire ? demanda-t-elle.
— Oui. C’était Mitch. Metzger est mort. Il a succombé sur place à sa blessure. Quant à Thomas, il est passé aux aveux dans l’espoir de conclure un marché avec la police. Il détient beaucoup d’informations relatives aux expériences de Metzger. Les trois autres patients qui en étaient l’objet vont devoir subir un sevrage, mais leur état général paraît satisfaisant. Cela faisait seulement quelques semaines — quelques mois, pour l’un d’entre eux — qu’ils recevaient ce traitement. Caleb était apparemment le plus ancien sujet d’expérience de Metzger. Enfin, on a retrouvé trois billets d’avion à destination de l’Allemagne : un pour Metzger, un pour Thomas et le dernier pour Caleb.
— Mon Dieu ! s’écria Rachel. Votre frère aurait alors été entièrement à sa merci !
Eric hocha la tête avec gravité.
— Du nouveau sur le décès du Dr Green ? reprit-elle.
— Le registre des médicaments de la clinique comportait des contradictions. Une importante dose de morphine semblerait avoir disparu. Le Département de la Répression des Drogues interroge en ce moment Patel à ce sujet.
Eric fronça les sourcils.
— Comment avez-vous trouvé Caleb ?
Un sourire tremblant naquit sur les lèvres de Rachel.
— Il réagit parfaitement au nouveau traitement qui lui est administré. Il va très bien s’en sortir.
Elle baissa son regard sur ses mains, pour éviter de soutenir celui d’Eric.
Elle eut néanmoins l’impression que son compagnon l’étudiait.
— Je vous fais peur, n’est-ce pas ? dit-il enfin.
Rachel faillit éclater d’un rire nerveux. La peur était loin d’être l’unique sentiment qui l’étreignait en cet instant. La confusion, la tristesse, ainsi qu’une vive curiosité, éveillée par la confidence faite par Caleb, se mêlaient à sa crainte.
— Ce n’est pas facile pour moi…
Le regard d’Eric s’adoucit.
— Je sais, Rachel. Je le sais mieux que personne. Je ne veux pas vous rendre les choses plus difficiles. Lorsque je vous ai dit que je n’avais pas beaucoup d’expérience en matière de relations amoureuses, c’était vrai.
Il se détourna vers la fenêtre et Rachel fit un pas vers lui.
— Eric, commença-t-elle d’une voix hésitante, j’ai entendu Storm dire qu’il avait trouvé votre micro émetteur dans le couloir.
— Oui, et alors ?
— Quand l’avez-vous perdu ?
— Au tout début de la bagarre avec les aides-soignants. Quand l’un d’eux m’a assommé avec ce morceau de bois.
— Mais, après cela, je vous ai entendu…
Elle mordit sa lèvre inférieure.
— Vous m’avez entendu ? fit Eric. A quel moment ?
— Pendant que j’étais entravée sur la table d’opération. Vous m’avez dit de ne rien leur avouer. Vous m’avez dit…
Comme Rachel s’interrompait pour le dévisager, Eric braqua sur elle un regard intrigué.
Bien sûr, il s’était adressé à elle par la pensée, il avait cherché à lui communiquer autant de force que possible. Mais il se trouvait alors à plus de quatre mètres de Rachel, retenu par deux aides-soignants, et avait perdu son émetteur un bon moment plus tôt.
Il secoua la tête avec incrédulité.
— Ce doit être à cause de la drogue que m’a administrée Metzger, conclut finalement Rachel. J’ai dû rêver.
Eric prit une longue inspiration et la considéra un instant avec prudence avant d’oser demander :
— Que m’avez-vous entendu dire, en rêve ?
— Vous m’avez suppliée de tenir encore un peu. Et vous…
Les yeux agrandis par la frayeur, Rachel s’interrompit.
— Quels mots ai-je prononcés exactement ? marmonna Eric. Dites-le-moi.
Elle redressa le menton.
— Vous m’avez dit… que vous m’aimiez.
Il vit ses lèvres trembler.
— Mais je ne peux pas l’avoir entendu, n’est-ce pas ? rétorqua Rachel. C’est impossible.
Eric se sentit embarrassé. Comment pouvait-elle le savoir ? Etait-il si transparent ?
— J’imagine en effet que vous avez rêvé, affirma-t-il.
— Je le suppose.
Etait-ce de la souffrance qu’il percevait dans sa voix ? De l’angoisse, qu’il décelait dans ses yeux bleus ?
Ne pouvant lui dire en face ce qu’il s’apprêtait à avouer, Eric se tourna de nouveau vers la fenêtre.
— Je n’ai jamais été amoureux. Je n’ai jamais cru pouvoir l’être un jour. Communiquer avec les autres m’a toujours été difficile. Sans doute suis-je trop renfermé sur moi-même — à cause, peut-être, de la nature particulière de mon travail.
— Renfermé ? s’exclama Rachel d’un ton stupéfait. Ne vous ai-je pas démontré l’effet que vous me faisiez ?
Eric se tourna alors vers la jeune femme.
— Lorsque je vous ai vue pour la première fois, dit-il, j’ai aussitôt ressenti un lien très fort entre nous. J’ai pensé…
Elle le dévisageait avec insistance.
En cet instant, il aurait donné cher pour lire dans les pensées de Rachel, mais bien sûr, il n’y parvint pas.
— Vous avez senti, dites-vous, un lien très fort entre nous ?
Eric acquiesça d’un hochement de tête, la gorge nouée. Il avait l’impression d’en avoir trop dit. A présent, il avait perdu Rachel, c’était certain.
De son côté, Rachel savait qu’Eric ne franchirait jamais l’ultime pas qui les séparait. Simplement parce qu’il croyait qu’elle ne pourrait jamais l’aimer.
Si elle voulait de lui, ce serait à elle de faire un geste.
— Caleb pense… commença-t-elle, avant de sentir son courage s’évanouir.
— Caleb pense quoi ?
Rachel scruta le visage d’Eric — la belle et grave expression de ses traits, que jamais elle n’oublierait. Les plaies et les contusions qu’elle y voyait témoignaient de ce qu’il avait enduré pour elle.
Il avait fait preuve d’une telle bravoure ! Elle lui devait de parler avec franchise.
— Il pense que vous m’aimez, avoua-t-elle dans un souffle.
Un sourire sarcastique apparut sur les lèvres d’Eric, et il détourna les yeux.
— Nous savons tous deux que Caleb est cinglé, non ?
La dureté de ces propos la bouleversa. Elle attendit qu’Eric relève les yeux, mais il ne le fit pas.
Elle pivota alors vivement sur ses talons, submergée par la tristesse.
— Peut-être avez-vous raison, lança-t-elle par-dessus son épaule. Ce que vous avez enduré a peut-être provoqué des dégâts irrémédiables en vous ; sans doute êtes-vous trop replié sur vous-même pour pouvoir aimer. Pourtant, vous dites avoir ressenti ce lien entre nous…
Rachel attendit un instant, puis voyant qu’Eric ne répondait pas, elle murmura :
— Je suis désolée. J’ai dû me méprendre.
Elle détourna la tête et se dirigea vers la porte, avec l’espoir qu’il la rattrape. Retenant son souffle, elle guetta le plus petit mouvement de sa part. En vain.
Elle parvint de justesse à atteindre le rez-de-chaussée de l’hôpital, puis à monter dans un taxi avant de craquer et de fondre en larmes.
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