Attirance interdite - Un risque à prendre

Dana Marton · Chapitre 11 sur 28

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Attirance interdite - Un risque à prendre

Chapitre 10

10

 

— Alors, où se trouve Carrera ? demanda Isabelle à Raphaël, qui raccrochait après s’être entretenu avec Enrique.

— Dans les taudis de Maratina. Il semblerait qu’il n’ait pas respecté un deal et qu’il se terre.

— Tu crois que Sonya est avec lui ?

— Ça ne me surprendrait pas. C’est un endroit idéal pour se cacher. Tout le secteur du fleuve est contrôlé par deux bandes rivales qui ont un accord tacite avec la police. Les flics n’y mettent pas les pieds, mais en contrepartie, les tireurs retranchés sur les toits évitent de leur tirer dessus.

Elle haussa les épaules.

— Ça me fait penser à la favela de Paco.

— Si on veut. Si ce n’est que Paco et ses potes sont des enfants de chœur, à côté des voyous de la cité du fleuve.

Il semblait très au courant… Elle aurait aimé qu’il lui en dise davantage, mais elle n’insista pas.

— On en est loin ?

— Encore dix minutes, dit-il.

Ils avaient roulé dans les rues de Maratina pendant une bonne demi-heure dans l’attente du coup de téléphone d’Enrique.

— On fait comment, avec ceux-là ?

— On va la jouer amicale. Assure-toi que tu as ton arme à portée de main, si tant est qu’ils nous les laissent.

La perspective d’être désarmée la mit mal à l’aise.

— Que veux-tu dire ?

Elle se tut un moment avant de reprendre.

— Sait-on exactement où est Carrera ? Je suppose qu’Enrique n’a pas donné de nom de rue ?

— Evidemment ! On va suivre le protocole et agir de façon très soft.

Le protocole ? De façon soft ? Que voulait-il dire ?

Ils tournèrent au coin de la rue et, subitement, se trouvèrent face à une véritable marée de taudis.

— C’est là ? demanda-t-elle. Ne me dis pas que tu connais des gens là-dedans ?

— Mieux que ça ! Je connais le boss en personne.

— Suffisamment pour qu’il nous aide ?

Elle reprit espoir.

— Suffisamment pour qu’il me laisse une ou deux minutes pour m’expliquer, avant que ses hommes ne commencent à tirer.

— Super !

Du regard, elle balaya le fatras de cabanes, montagnes de morceaux de carton, de feuilles d’aluminium, de portières de voitures rouillées, de vieilles planches de bois flotté, imbriqués les uns dans les autres. Ce n’était pas un simple espace squatté par des SDF et des délinquants de tout poil. C’était un vrai quartier, de la taille d’une petite ville, entouré de gratte-ciel. Une métropole de taudis.

— On ferait peut-être mieux de garer la voiture dans un endroit plus sûr ?

Raphaël pensa aussitôt au parking d’un restaurant huppé, au cœur touristique de la ville, devant lequel ils étaient passés un peu plus tôt. Là, leur véhicule ne risquerait rien.

— Qui sont les gens qui vivent ici ?

— Essentiellement des immigrés, certains de Bolivie, beaucoup du Paraguay. D’autres sont venus ici pour fuir des crises économiques graves dans leurs pays, mais ils n’ont jamais pu véritablement réussir. Pourtant, ils ne sont jamais repartis.

— Ce ne sont pas tous des délinquants, alors ?

Il hocha la tête de gauche à droite.

— Non. Ils sont surtout très pauvres, et le gouvernement se soucie peu d’eux. Il n’a ni l’argent ni la volonté de faire quelque chose pour eux. C’est comme s’ils n’existaient pas. Ils n’ont aucun pouvoir : c’est le cadre parfait pour faire des criminels. Ils partent, ils arrivent, ils font ce qu’ils veulent sans jamais être contrôlés.

Des dizaines de paires d’yeux suivaient leurs mouvements, certains simplement curieux, d’autres hostiles. Du linge déchiré séchait sur des fils, des enfants à moitié nus couraient en bandes, se pourchassant en criant.

La voiture avait à peine dépassé la première rangée de masures qu’un groupe d’adolescents les arrêta, visiblement armés et menaçants.

— Voilà la sécurité, dit Raphaël. Surtout, ne montre pas que tu as peur.

Elle inspira, soupira, et recommença. Trois des garçons se postèrent devant le pare-chocs pendant que deux autres s’approchaient des fenêtres.

— Vous êtes perdus, amigos ? Voulez une carte ?

— Je viens rendre visite à quelqu’un, répliqua Raphaël.

L’un des garçons roula des mécaniques.

— Je crois bien que ta visite va être vite faite, répondit-il.

Ses copains, ravis, ricanèrent.

— José Rey est toujours dans le coin ?

Ils se regardèrent en riant, et l’un d’eux reprit :

— T’es mal rancardé, mon pote ! S’est fait descendre il y a deux ans.

— Pas de bol ! commenta Raphaël. On était amis, quand on était plus jeunes.

— Qu’est-ce que tu lui voulais ?

— Lui proposer un truc.

Le garçon réfléchit.

— Sordado a repris le business.

— Son beau-frère ?

— Oui. Tu le connais ?

Raphaël fit oui de la tête.

— On s’est battus ensemble, quand il y a eu la guérilla au bord du fleuve.

— Arrête ton char !

Les garçons se regardèrent, à la fois incrédules et admiratifs.

La guérilla du bord du fleuve ? Isabelle songea qu’elle devrait lui demander des explications, quand ils sortiraient d’ici.

— Il est là ? demanda Raphaël.

Tout le monde se tut, chacun jaugeant l’autre, puis la réponse fusa.

— Viens avec nous.

Raphaël sortit de voiture et elle en fit autant, abandonnant le véhicule à un sort incertain. La rue pavée se prolongeait par une espèce de petite venelle à peine assez large pour le passage de brouettes, moyen de transport le plus usité ici. Un homme âgé rempaillait une chaise sous un abri de fortune, un autre forgeait un morceau de métal. Des odeurs de nourriture flottaient. Dans les maisons aux fenêtres sans rideaux, elle pouvait voir de vieilles femmes qui s’affairaient à leurs fourneaux, des enfants piaillant dans leurs jupes.

— C’est misérable, dit-elle.

Leur venelle bifurquait par endroits. Des habitations construites çà et là mitaient l’espace. Très vite, elle ne put plus voir leur voiture et se demanda si elle serait capable, le cas échéant, de retrouver sa route.

Raphaël lui prit la main. Elle trouva ce geste rassurant. Elle en avait besoin, en cet instant.

Ils marchèrent ainsi, main dans la main, pendant un bon quart d’heure, avant d’arriver à destination. C’était curieux : on aurait dit que l’abri de jardin d’une résidence secondaire avait été récemment transféré ici. Il n’avait pas encore le côté délabré des constructions avoisinantes, et ses carreaux étaient intacts. Trois hommes étaient assis à l’entrée, deux par terre, un sur un tabouret. Dès qu’ils aperçurent les visiteurs, ils fourbirent leurs armes.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda celui du tabouret, en crachant aux pieds de Raphaël.

— C’est des amis de Sordado, répondit un des adolescents.

L’homme détailla Isabelle des pieds à la tête.

— L’a pas de nom ?

— Raphaël Montoya.

L’homme se tut, le temps de réfléchir.

— Sordado dit que Montoya est mort.

Isabelle regarda plus attentivement. L’homme du tabouret avait un écouteur dans l’oreille, à moitié caché par ses cheveux longs et gras. Caché quelque part dans le coin, Sordado devait être à l’écoute.

Elle jeta un coup d’œil alentour et ne vit rien de particulier. Pendant ce temps, Raphaël avait relevé ses manches. C’était le signal.

Elle se carra sur ses jambes pour assurer son équilibre et attendit la bagarre. Mais au lieu de frapper l’homme qui se tenait devant lui, Raphaël donna un coup de poing dans la porte de la cahute.

Que faisait-il donc ?

— Attention, caméra, chuchota-t-il.

Elle entendit et leva les yeux.

Astucieusement attaché au chambranle de la porte, l’objectif était camouflé par un tissu sale accroché à un clou.

— Regarde dans ton œil, là-haut, mi amigo ! lança Raphaël en tendant sa balafre à l’objectif.

Quelques secondes s’écoulèrent.

— Jetez vos flingues, vous entrerez après. Mais juste vous deux.

Le garde lança un regard aux adolescents qui reculèrent, l’air dépité.

Raphaël tendit son arme, et Isabelle l’imita. Le garde les fouilla avec la minutie d’un vrai professionnel. Alors seulement, il leur ouvrit la porte.

Il n’y avait pas de jour dans l’abri, mais une maigre ampoule qui pendait du plafond. Deux sofas piteux étaient appuyés au mur. Le garde donna un coup de pied dans l’un d’eux, monté sur roulettes, qui roula jusqu’au milieu du réduit, révélant l’entrée d’un escalier qui descendait apparemment dans une cave.

— Par ici, leur dit-il en les précédant.

Raphaël descendit le premier, suivi de près par Isabelle qui entendit le sofa revenir à sa place.

— C’est quoi, ici ? demanda-t-elle.

Il faisait noir, et elle tendit le bras pour toucher Raphaël.

— Ça a dû être une cave. Tiens, voilà la porte.

La poignée grinça.

— Et voilà, dit le guide.

La pièce, divisée en plusieurs cubicules, était éclairée par des ampoules qui pendaient du plafond. Une bonne odeur de café flottait dans l’air. Une douzaine d’hommes, assis à table, s’affairaient autour de paquets au contenu douteux. Ils devaient être armés.

Prudente, Isabelle évita leurs regards.

Raphaël alla droit vers un homme, la quarantaine environ, plutôt beau garçon, assis à un bureau, qui était plongé dans des documents, avec une batterie de tampons et une grosse lampe devant lui, et une photocopieuse qui ronronnait dans son dos.

L’homme arrêta son travail et leva les yeux. Il fixa Raphaël un long moment.

— Montoya ! J’avais entendu dire que…

— Désolé pour José, dit Raphaël. C’était un gars bien. Mais je suis content de voir que tu as l’air en forme.

— J’ai entendu dire qu’on t’avait tiré dessus.

L’homme le regarda avec attention.

— Plusieurs fois. Mais chaque fois, on me rate.

— J’ai entendu d’autres histoires encore.

La voix de Sordado se fit plus froide. La tension devint palpable.

— Je suis venu te parler d’une affaire.

— J’suis pas intéressé.

Sordado fit un geste de la main pour montrer qu’il était inutile d’insister.

— Et pour demander un service à un vieil ami.

De nouveau, le silence plana, lourd, oppressant.

— C’est qui, la fille ? demanda Sordado en observant Isabelle.

Il laissa son regard errer sur elle plus longtemps que nécessaire.

— C’est mon garde du corps, répondit Raphaël en prenant un air contrit.

L’homme fit une mimique qui en disait long.

— C’est ça ! J’sais pas comment tu te débrouilles avec les gonzesses, mais t’as toujours les plus belles du coin… Tu te rappelles Carmen ?

Il hocha la tête.

— Bref…

Il montra une chaise de l’autre côté de la table et fit signe à Raphaël de s’asseoir.

— Dis-moi plutôt pourquoi tu reviens, après tout ce temps, que je voie si je peux quelque chose pour toi.

Raphaël prit sa respiration et expliqua ce qu’il cherchait.

* * *

— C’est impossible, déclara Sordado à la fin de l’exposé.

— Pourtant, tu as du monde. Il doit bien se trouver quelqu’un parmi tes hommes qui sait où se trouvent Carrera et ses sbires.

Sordado hocha la tête.

— Je sais où ils sont, c’est bien ça le problème.

— On y va, on sort la fille. Ça ne demandera pas beaucoup de temps. Tu nous aides, tu touches l’argent.

Raphaël avait promis de lui donner un million de dollars de la somme allouée par Ronaldino et Botero pour leurs frais.

— C’est pas l’argent qui m’importe, répondit l’homme. Mais je le prendrai. Ce que j’aime pas, c’est que Pedro et ses hommes soient dans le manège. C’est le territoire de Ricky Mentina, là-bas.

Au nom de Mentina, Raphaël se raidit.

— Pedro n’acceptera jamais de travailler pour Ricky.

Quel jeu jouait Sordado ?

— Pas pour lui, mais sous sa protection. Les temps changent.

L’homme haussa les épaules.

Ricky Mentina ! Raphaël jura. Ricky était l’homme qui avait voulu le tuer au baptême de sa nièce. S’ils se voyaient, Ricky commencerait par tirer, et poserait les questions ensuite.

— Si Ricky apprend que je suis de retour, il va me faire la peau.

C’était clair, Sordado n’était pas très chaud pour s’impliquer. Sans doute à cause de Ricky.

— Je suis prêt à parier qu’il sait déjà qu’il y a un paquet d’un million à la clé. Pour arriver jusqu’ici, t’as bien été forcé de parler.

— Je ne savais pas qu’il était ici.

— Ça fait sept ou huit ans, maintenant. C’est un boss, tu sais. Un caïd !

Un boss ! Comme s’il avait besoin de ça ! Ricky, investi de pouvoir…

— Plus que toi ?

Sordado sourit.

— Il aimerait bien.

La façon dont il sourit redonna espoir à Raphaël.

— Pourquoi ne pas l’arrêter maintenant, avant qu’il devienne le super boss ? demanda-t-il.

— Tu sais ce que c’est, les bagarres entre gangs pour le business ? On a la paix, maintenant. Le quartier du fleuve a trouvé une espèce d’équilibre, et personne n’a intérêt à ce que ça change.

Raphaël comprenait. Il se pencha en avant vers Sordado. Si ce dernier ne voulait pas l’aider, il serait bon d’obtenir au moins son accord tacite. Ils n’auraient pas à s’inquiéter, ainsi, d’avoir ses hommes dans les jambes.

— S’il arrive quelque chose à Ricky pendant que je fais mon boulot, tu ne m’en feras pas reproche ? demanda-t-il.

— Je n’ai pas dit que je n’allais pas t’aider, répondit Sordado.

Peut-être qu’au fond, l’idée de mettre des bâtons dans les roues à Ricky ne lui déplaisait pas.

— Ça ne devrait pas être difficile de trouver l’endroit exact où la fille est détenue, fit remarquer pensivement Sordado. On ne garde pas facilement un secret, dans le quartier du fleuve.

Ils approchaient. Ils brûlaient, même. Raphaël jeta un regard à Isabelle et vit à son sourire qu’elle reprenait espoir. Comme lui.

— Ça me rendrait grand service, dit-il à Sordado.

— Je peux même t’aider, pour Ricky. Faire diversion, si tu vois ce que je veux dire. Je peux lui demander par exemple de venir discuter affaires avec moi. Et comme il se méfiera, il viendra avec ses hommes.

— Merci.

— Où est-ce que tu habites ? demanda Sordado.

Raphaël lui donna le nom de son hôtel.

— Quand pensez-vous qu’on va pouvoir y aller ? s’enquit Isabelle.

Sordado la regarda avec un intérêt non dissimulé.

— Ce soir. Mais à une condition. Je veux l’argent, ça c’est acquis… Mais je veux encore autre chose. Quand tu partiras, ce soir, je te demande de ne plus jamais revenir.

— Tu as ma parole.

— C’est bon. Maintenant, excuse-moi, il faut que je vous jette dehors.

Il mit alors son casque et appela dans son micro.

— Mes visiteurs ont fini. Vous pouvez les raccompagner. Faites du bruit : il faut que tout le monde sache qu’ils n’étaient pas les bienvenus ici.

Une minute plus tard, les larbins de Sordado les faisaient remonter et les jetaient à la porte. Pour faire bonne mesure, ils prirent soin de les escorter dans la rue et de les injurier haut et fort, au vu et au su de ceux qui traînaient et observaient la scène en ricanant.

* * *

L’homme qui vint les chercher ce soir-là ne se présenta pas. Il les fit monter dans une camionnette noire et les emmena dans le quartier du fleuve.

Voyant des mines patibulaires les encercler, Isabelle empoigna son Beretta.

— Vous saurez retrouver votre chemin ? leur demanda le guide en coupant son moteur.

— Oui, répondit Raphaël.

— Les gens que vous cherchez sont là-bas. Avancez tout droit, et quand vous verrez une cabane sans lumière avec un toit en tôle, vous serez arrivés. La fille est en haut.

Il les planta là et disparut dans la nuit.

— Tu es prête ? s’enquit Raphaël d’une voix très assurée.

Elle inspira à fond et refoula le sentiment de peur qui commençait à l’étreindre.

— Il faut la ramener, répondit-elle en insistant sur chaque mot, comme pour se convaincre elle-même.

Quelque trois cents mètres plus loin, il y avait une maison qui correspondait à la description faite par l’homme de Sordado. Chacun empruntant un côté de l’allée qui menait au taudis, ils avancèrent en silence.

— Qu’est-ce que vous voulez ? lança une voix dans la nuit.

— C’est Ricky qui vous envoie un message, répliqua Raphaël en continuant d’avancer.

— Ne bougez plus, ordonna la voix.

Raphaël distingua une forme dans l’ombre. Un homme venait vers eux. Le canon de son arme étincelait dans l’éclat de la lune.

— Je vous connais pas.

— Je viens de la montagne.

Raphaël tendit à l’homme une feuille de papier pliée en deux qu’Isabelle reconnut. C’était un dépliant publicitaire qu’il avait pris à l’hôtel avant de partir.

— C’est pour Pedro. Vous pouvez le lui donner vous-même, si vous préférez.

Isabelle osait à peine respirer. L’homme ne s’était pas encore aperçu de sa présence, et cela valait mieux. Elle s’était postée dans l’ombre et surveillait porte, fenêtres et allées, prête à couvrir Raphaël si cela s’avérait nécessaire.

Comme le garde avançait pour prendre la feuille, Raphaël bondit sur lui et lui arracha son fusil puis, de son bras libre, lui serra le cou jusqu’à ce qu’il s’effondre. Il le traîna alors dans un coin et l’allongea par terre.

— Tiens, prends ça, chuchota-t-il à Isabelle en lui tendant le fusil.

Puis, très fort, de façon à être entendu :

— Gracias. On revient tout de suite.

Et il entra.

Le fusil sur l’épaule, elle le suivit à l’intérieur. Deux hommes regardaient la télévision.

— Qu’est-ce que c’est ? dit l’un d’eux en se tournant vers eux.

— J’apporte un message, répondit Raphaël, le doigt sur la détente.

Il y avait une échelle, dans un angle de la pièce, qui donnait accès à ce qui devait être un grenier. Combien pouvaient-ils être, là-haut ? se demanda Isabelle en reculant vers l’échelle, sans quitter les hommes des yeux.

Soudain, un coup de feu claqua. C’était Raphaël qui venait de tirer dans le sol.

Vite ! se dit-elle. Il ne fallait pas laisser aux hommes qui étaient en haut le temps de blesser Sonya.

Devinant qu’elle était prête à agir, Raphaël se cacha derrière des caisses et tira une salve de coups de feu.

Isabelle gravit l’échelle quatre à quatre et, arrivée en haut, roula sur le plancher pour éviter les balles qu’un garde tirait sur elle. Il y eut un échange de coups de feu, et elle vit qu’elle avait touché l’homme à l’épaule.

Elle se relevait quand le bras d’un homme dont elle n’avait pas soupçonné la présence, dans son dos, la saisit et se referma sur son cou. Le dos plaqué contre sa poitrine, elle lâcha son Beretta.

— Isabelle ? appela Raphaël, inquiet de ne plus entendre de bruit en haut. Isabelle ?

Après un coup d’œil pour s’assurer que les deux corps étendus à terre ne bougeaient pas, il grimpa l’échelle à son tour. A peine avait-il passé la tête pour voir de quoi il retournait en haut qu’une balle lui frôla les cheveux.

— Pedro, mon frère ! Pedro Carrera ! cria-t-il, persuadé que son ancien ami était là. C’est Raphaël, je veux te parler… Raphaël Montoya, tu te rappelles ? On était comme des frères, toi et moi.

En guise de réponse, plusieurs balles fusèrent, puis une voix s’éleva qu’il reconnut aussitôt. C’était Pedro.

— Arrêtez, les gars. Laissez-le venir. Si c’est vraiment lui, je veux le voir en face avant de le descendre.

Raphaël avança lentement. Il tenait son pistolet par le canon, loin du corps, pour montrer ses intentions pacifiques. Quand il aperçut Isabelle, il se figea. Pedro la tenait, l’arme pointée sur sa tempe. Raphaël le vit passer de l’étonnement à la haine.

— T’y tiens, à ta poule, hein ?

Raphaël opina.

Il y avait deux autres hommes dans la pièce, également armés jusqu’aux dents. En revanche, pas de Sonya en vue.

— Génial, dit Pedro. Ça sera encore plus marrant.

— Ecoute, dit Raphaël, je ne suis pas venu pour vous causer des problèmes. Au contraire, je viens pour arranger les choses. Sonya Botero ?

— Elle est morte.

A cet instant, un petit couinement sortit de dessous le lit, mais Raphaël fit semblant de ne pas entendre et continua à regarder Pedro. Il avait des piqûres de seringue dans le creux des coudes et aux poignets, regardait partout, de ses yeux excessivement brillants, et agitait nerveusement son arme dans sa main.

— T’aurais pas dû partir, dit-il.

— Tu n’avais qu’à venir avec moi, répondit Raphaël.

A l’époque, il lui avait proposé de le suivre, mais Pedro avait refusé.

— Tu nous as tous trahis, lui cracha son ex-ami au visage. Les choses ont empiré, après. T’imagines pas comment ça s’est passé…

Il voulait bien le croire. Il avait été le plus fort des deux. A plusieurs reprises, il était accouru au secours de Pedro, mais il avait échoué. N’empêche, cela avait dû être dur pour lui de se retrouver livré à lui-même.

— Je suis désolé, dit Raphaël, mais je n’ai pas eu le choix.

Pedro cracha de nouveau en jurant, pressa davantage le canon de son arme sur la tempe d’Isabelle, décomposée de peur.

— Rappelle-toi ! lança-t-il. Tu disais que ça ne valait pas le coup de s’en aller. Qu’il n’y avait rien d’autre en dehors d’ici. Tu ne voulais pas me croire.

Lentement, Raphaël se pencha et déposa son pistolet à terre. S’il y avait une chance pour qu’ils sortent vivants d’ici — les deux femmes et lui —, ce ne serait pas par le biais des armes.

— Il y a autre chose ailleurs, Pedro. Plein de choses. Fais comme moi, va-t’en d’ici. Pars. Je t’aiderai. Et ce sera comme autrefois. Nous deux ensemble. Je ferai tout pour que ça marche.

Il nota une certaine hésitation dans les yeux de Pedro mais, très vite, vit son expression se durcir.

— Je ne suis pas comme toi, lui dit ce dernier, avec une pointe de regret dans la voix. Pour moi, il n’y a pas de porte de sortie. Je suis condamné à vivre ici.

— Il n’est jamais trop tard, répliqua Raphaël en s’approchant de lui.

Pedro fit la moue et Raphaël le revit comme il était autrefois. Quand ils étaient tous deux plus jeunes.

— T’as toujours été optimiste, toi ! lui lança Pedro comme un reproche.

Soudain nostalgique, Raphaël regarda son ancien ami en souriant, et nota qu’il avait un peu desserré la main sur la crosse de son arme. Mais au même moment, des coups de feu retentirent dehors.

— Ricky ! dit Pedro tourné vers la fenêtre.

Apparemment, la nouvelle de la bagarre qui avait eu lieu sur son territoire avait couru très vite, plus vite qu’ils ne l’avaient pensé.

Raphaël plongea pour prendre son pistolet. Comme sa main se refermait sur son arme, une balle traversa la fenêtre. Pedro lâcha Isabelle en jurant et plaqua la main sur sa poitrine d’où jaillissait déjà un flot de sang. Un des hommes de Ricky venait de le blesser par erreur.

Raphaël attrapa Isabelle et la projeta au sol. Il ne restait plus que lui et son ex-ami qui se visaient mutuellement. Pedro semblait respirer avec difficulté. Sa chemise était rouge de sang.

— Mon frère… dit Raphaël en avançant. Viens avec moi.

Pedro secoua la tête.

— Foutez-le camp, dit-il en regardant par la fenêtre. Foutez le camp. Je dirai aux hommes de Ricky de ne pas vous toucher.

Raphaël hésita une seconde, regardant Isabelle qui aidait Sonya à s’extirper de dessous le lit et lui ôtait son bâillon de la bouche.

S’il n’avait pas su qui elle était, il ne l’aurait jamais reconnue. Dans ses vêtements de misère, elle avait l’air d’une pauvresse.

Qu’était devenue la jeune femme orgueilleuse qu’il avait connue quand elle fréquentait les cocktails de la haute société ?

Amaigrie, le regard vide et hagard, la malheureuse n’était plus que l’ombre d’elle-même. Devant ce spectacle, la sympathie que Raphaël recommençait à éprouver pour Pedro se dissipa. Qu’avaient pu faire ces salauds pour la réduire à un tel état ?

Mais le temps pressait. Il songerait plus tard à condamner Pedro pour les choix qu’il avait faits, pour ce qu’il était devenu. Ils n’avaient que quelques secondes pour sortir de ce guêpier, s’ils voulaient avoir une chance de rester tous trois en vie.

Il se pencha et chargea Sonya sur son épaule, puis dévala l’échelle.

* * *

Le fusil bien en main, Isabelle faisait feu sur tout ce qui bougeait.

Mais c’était trop tard. La sortie était bloquée.

Raphaël fit demi-tour, remonta en courant vers la masure, tirant au hasard derrière lui pour protéger sa fuite. Isabelle tirait elle aussi pour le couvrir. Quand ils furent de nouveau à l’intérieur, elle ferma la porte derrière elle et poussa le lit contre le battant pour se barricader.

— Par ici ! cria Raphaël en enjambant Pedro qui gisait inanimé près de la fenêtre, les yeux vides fixant l’infini.

Il déchira le rideau, le jeta par terre et monta sur le toit. Elle l’entendit parler à Sonya.

— Tiens bon. Ce ne sera plus long, maintenant. Ça va aller.

Isabelle, le fusil sur l’épaule, les suivit sans perdre une seconde.

— Montoya !

L’appel, tonitruant, était accompagné de coups contre la porte.

— Montre-toi si t’es un homme, chien ! cria quelqu’un en espagnol.

La porte commença à craquer sous les coups. Encore un peu et leurs poursuivants pourraient passer entre les planches.

— Alors, sale chien, tu te caches ?

Isabelle vit Raphaël s’arrêter et se retourner. Il avait l’air si féroce qu’elle eut peur et se mit à trembler. Cette voix, il devait la connaître, et il n’aimait certainement pas celui qui l’appelait.

— Raphaël ! cria-t-elle. Raphaël ?

Sa voix trahissait la panique qui l’avait envahie. C’était la première fois, depuis leur arrivée au Ladéra, que le passé de Raphaël le rattrapait. Cette poursuite, qui le ramenait quelque vingt ans en arrière, avait quelque chose de terrifiant, et elle aurait préféré ne pas en être témoin.

Il la regarda, soutint son regard l’espace de quelques secondes, et reprit sa course sur les toits.

Elle essaya tant bien que mal de le couvrir. Des gens accouraient de partout et tiraient. Ils étaient assiégés. Raphaël fit descendre Sonya de son épaule et la prit dans ses bras. Tout autour d’eux, l’air résonnait de coups de feu. Un vrai feu d’artifice. Et Isabelle continuait de tirer pour les couvrir. Mais soudain, ils disparurent de sa vue. Où étaient-ils passés ? Où était-elle ?

Inquiète, elle se tourna, regarda partout autour d’elle, et finit par l’apercevoir qui courait dans une allée sombre. Qu’allait-elle devenir ? Jamais elle ne retrouverait son chemin dans cet entrelacs de ruelles sordides. La peur commença à l’étreindre.

Respire, se dit-elle. Doucement. Respire et ne lâche pas la détente.

Il y avait des hommes qui couraient en tous sens dans la nuit, ponctuant leurs mouvements de coups de feu tirés au hasard et d’appels.

Elle aperçut de nouveau Raphaël qui s’était arrêté. Il semblait l’attendre.

Prenant son courage à deux mains, elle sauta sur le toit du taudis voisin, crut qu’il allait s’effondrer sous son poids, et bondit sur le toit suivant. Parfait. Elle se rapprochait de Raphaël qui tenait toujours Sonya dans ses bras.

Courage ! se dit-elle. Tu y es presque…

Tout autour d’elle, des coups de feu zébraient le ciel. C’était irréel. Non pas féerique, mais cauchemardesque. Il l’attendait toujours. Elle sauta à terre, zigzagua dans les ruelles dont certaines se terminaient en impasses, rebroussa chemin à plusieurs reprises, crut qu’elle ne s’en sortirait jamais quand, soudain, elle entendit un chuchotement.

— Par ici, lui dit-il.

Elle était sauvée. Raphaël était là. Son Raphaël.

Ils continuèrent à courir entre les masures. Sonya ballottait dans les bras de Raphaël, à moitié inconsciente.

Elle se dit qu’ils étaient perdus quand, soudain, au détour d’un taudis, elle reconnut leur van.

— Tiens bon. On est bientôt sortis de là, l’entendit-elle dire à Sonya, qui était sans doute inconsciente.

Elle se précipita pour ouvrir la portière, puis s’installa au volant. Raphaël referma la portière arrière et s’assit à côté d’elle. Elle mit le contact, passa la vitesse et fonça au milieu des amoncellements d’immondices qui jonchaient la route.

— Tout droit, lui dit-il. Ne t’arrête sous aucun prétexte. Si quelqu’un te barre la route, roule-lui dessus.

Raphaël attrapa le fusil, abaissa sa vitre et pointa le canon sur leurs poursuivants.

— Je vais où, maintenant ? demanda-t-elle tandis qu’une voiture incendiée lui bloquait le passage.

— A gauche. Braque à fond. Quand tu trouveras une rue à droite, reprends-la et file tout droit.

Elle fit de son mieux. La route était défoncée et les nids de poule nombreux et profonds. Ce n’était pas le moment de crever ! Le pied sur l’accélérateur, elle négocia deux virages sur les chapeaux de roues et, soudain, déboucha dans une rue bordée de réverbères. Ralentissant, elle se mêla à la circulation et, brusquement, reprit de la vitesse et doubla tout le monde, ignorant les feux et les priorités. Ils avaient à peu près traversé la ville quand elle ralentit de nouveau, mais cette fois pour de bon. Son cœur battait à tout rompre. A sa grande surprise, ils avaient survécu !

— On est sauvés ? demanda-t-elle.

Elle jeta un coup d’œil à Sonya étendue sur le siège arrière et sourit à Raphaël.

— Bravo, tu t’en es bien sortie. Tu es un chef !

Il abaissa le fusil, défit sa ceinture de sécurité et se retourna vers l’arrière.

— Tu ne risques plus rien, Sonya, assura-t-il. On va te ramener à ton père et à Ronaldino.

Elle écarquilla les yeux.

— Mais… je te connais.

— Je suis Raphaël Montoya. On s’est croisés plusieurs fois à Miami. Tiens, bois un peu d’eau, lui dit-il. Tu dois être déshydratée.

— Raphaël Montoya ? Je ne comprends pas… Je croyais que tu travaillais avec Julia. Que fais-tu ici ?

— On va directement à l’aéroport ? demanda Isabelle.

— Non, commençons par l’hôtel. Je pense que Sonya doit avoir envie de se laver. Et nous aussi. Il est inutile d’attirer l’attention sur nous en étant débraillés.

Il prit son téléphone portable et dit quelques mots, mais le passage d’un long train de marchandises empêcha Isabelle d’entendre la conversation.

— Qui était-ce ?

— L’ambassade américaine. Le passeport de Sonya sera à l’aéroport.

Il appela ensuite Katherine pour lui relater les derniers rebondissements de leur aventure et raccrocha, absolument interdit.

— Rodrigo Santiago a écrasé Martinez. C’est une sombre histoire, un complot politique, semble-t-il, dans lequel Sonya n’a rien à voir.

— Vous êtes formidables, tous les deux… murmura Sonya. C’est un miracle.

Débordée par l’émotion, elle retomba en larmes contre son dossier.

— Tout avait été parfaitement calculé, prétendit Isabelle, qui ne voulait pas qu’elle les prenne pour des héros. La police du Ladéra, les offices spéciaux, tous les services ont collaboré…

— Vous êtes merveilleux, insista Sonya.

— Pour l’instant, on te demande de ne rien révéler de ta captivité. Moins on en dira, mieux on se portera. Certaines des personnes qui ont contribué à ton sauvetage vont rester encore un peu sur place. Trop parler risquerait de mettre leur vie en danger.

Ils finirent par arriver à l’hôtel. Isabelle gara le van et coupa le contact. Elle se tourna alors vers l’arrière et, pour la première fois, vit vraiment Sonya.

— Comment vous sentez-vous ?

— Je n’arrive pas à croire que ce soit fini.

Elle frotta ses poignets que la corde avait martyrisés.

— J’ai essayé de me sauver plusieurs fois, mais ça n’a jamais marché.

— C’est fini, maintenant, lui dit Raphaël en ouvrant sa portière.

Elle était épuisée. Des larmes, de fatigue et de bonheur mêlés, coulaient sur ses joues.

— Est-ce que mon père et Ronaldino sont prévenus ?

Isabelle et Raphaël échangèrent un regard.

— Ils sont toujours à Miami. Ils se sont fait un sang d’encre pour toi.

Isabelle attendit d’être sortie de l’ascenseur pour lui annoncer la nouvelle.

— Votre père va bien, maintenant, mais il n’y a pas de raison de vous le cacher : il a eu deux accidents vasculaires cérébraux, il y a deux semaines. Il s’est fait tellement de souci… Il est rentré chez lui, à présent. Vous pourrez lui téléphoner dès que vous serez arrivée, et aller lui rendre visite dès demain.

Sonya s’écroula contre la poitrine de Raphaël.

— Pauvre papa… Je vais lui téléphoner tout de suite.

Ils montèrent dans leur chambre, où Raphaël déposa Sonya sur le lit. Isabelle prit son sac à dos et fouilla à l’intérieur.

— Vous regarderez, j’ai apporté des vêtements. Ils sont pour vous.

Raphaël lui tendit le téléphone et précéda Isabelle hors de la chambre.

— Dis-moi, maintenant… demanda-t-elle. Qui était ce type qui te courait après ? Ce Ricky ?

— C’est une vieille histoire, répondit-il en haussant les épaules. La dernière fois qu’on s’est vus, il a voulu me tuer. C’était à l’église, au baptême de ma nièce. Il a balayé l’assistance de balles ! Les murs en étaient truffés ! Il a juré que la prochaine fois, il aurait ma peau.. Et je lui ai juré que je le descendrais le premier si je le trouvais un jour sur ma route. Mais tout ça, c’est ma vie passée. Je n’ai plus rien de commun avec ces histoires, aujourd’hui.

Il jeta un coup d’œil en direction de la chambre.

— Je pense qu’on ne devrait pas la laisser complètement seule.

— On ne la laisse pas seule. On la laisse juste un peu tranquille. Je pense qu’elle doit apprécier de pouvoir passer ses coups de fil sans qu’on soit là pour l’écouter.

Il la regarda et sourit.

— Tu n’arrêtes pas de penser, en somme. C’est cela aussi que j’aime en toi, entre autres choses !

Il était tout ébouriffé, et avait de faux airs de rock star à la fin d’un concert. Et cela lui allait divinement bien.

— Quelles autres choses ? demanda-t-elle d’un air innocent.

— Tu veux savoir ? Par exemple, j’aime te voir te défendre une arme à la main. Tu fais très peur, et tu es très sexy, dans cette circonstance-là…

— Et efficace, ajouta-t-elle.

Il sourit, l’air coquin, ce qui la fit rougir.

— Si nous retournions voir Sonya ? s’empressa-t-elle de dire pour couper court à ses émotions.

— Bien sûr, mais auparavant, je voudrais te demander quelque chose. Tu veux bien que nous soyons amis ? Mon frère Eduardo dit que les couples qui durent doivent être non seulement amants, mais amis. Alors, si tu es d’accord, j’aimerais qu’on essaie. Tu crois que…? J’y ai beaucoup pensé. Je pourrais acheter une maison, installer un barbecue dans le jardin, et on vivrait ensemble.

Le regard qu’il lui lança à cet instant précis, comme si elle tenait sa vie entre ses mains, fit fondre les derniers vestiges de sa résistance.

— Essayons, répondit-elle, et voyons où cela nous mène. Qu’est-ce qu’on risque ?

Son cœur bondit de joie dans sa poitrine, mais elle ne le lui dit pas. Elle se contenta de se blottir contre lui et, ivre de bonheur, ferma les yeux.

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