Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 7
7
Tout en étouffant son cri de stupeur d’une main, Eric attira vivement Rachel à lui par l’ouverture de la porte du sous-sol, qu’il referma en hâte.
— Chut ! C’est moi, Eric, chuchota-t-il.
Il sentit son corps mince devenir soudain mou.
— Rachel !
S’était-elle évanouie de surprise ? Lui avait-il fait mal ? Son cœur cognant dans sa poitrine, Eric la déposa doucement sur le sol.
Bien que sa vision se soit adaptée à la pénombre, il distinguait à peine le pâle ovale de son visage. Il serra sa joue dans sa main. Elle était chaude.
— Rachel. Ça va ? Dites quelque chose.
A l’instant où il se penchait au-dessus d’elle, la jeune femme se redressa subitement, manquant l’assommer.
— Dieu du Ciel ! J’ai bien cru être démasquée. Vous m’avez fait une peur bleue ! murmura-t-elle avec rage.
L’inquiétude d’Eric céda alors le pas à sa colère. Rachel était restée injoignable tout l’après-midi.
— Taisez-vous. Allumez votre satané récepteur et ne le coupez plus jamais comme vous l’avez fait, c’est compris ?
Rachel obtempéra avant de demander :
— Pourquoi l’allumer maintenant ?
— Afin de nous parler le plus discrètement possible, repartit Eric avec sévérité, même si le murmure de la voix sensuelle de Rachel dans sa tête suffisait presque à apaiser ses nerfs mis à vif.
Sous la surveillance aussi fréquente qu’intempestive de Thomas, il était en effet demeuré allongé tout l’après-midi à feindre le sommeil. Il en avait retiré l’impression que l’infirmier n’avait attendu qu’un prétexte pour lui injecter ce prétendu cocktail. A un moment, ce dernier lui avait même brutalement poussé l’épaule, mais il avait répondu à sa provocation en élevant des paupières alourdies par le sommeil et en marmonnant une phrase inintelligible.
Il aurait alors vraiment aimé entendre la voix de Rachel, dont la douce musique aurait pu le distraire de la torture physique et morale que lui infligeait cette immobilité forcée.
A présent, plus soulagé qu’il n’osait l’avouer de la voir saine et sauve, il s’assit à son côté sur le sol et passa un bras autour d’elle.
— Comment saviez-vous que j’étais là ? s’étonna Rachel.
Eric pressa ses doigts sur ses lèvres pour l’avertir.
— Chut. Le garde !
Elle arrondit les épaules et se figea.
Un bruit de pas et les gémissements d’un chien s’infiltrèrent à travers le panneau épais de la porte. L’oreille tendue, Eric attendit d’être sûr que le garde avait contourné le bâtiment pour relâcher son étreinte autour de Rachel.
Se relevant aussitôt, elle demanda :
— Où sommes-nous ?
— Je crois que nous nous trouvons sous l’ancienne cuisine de la demeure, expliqua Eric, à laquelle on pouvait autrefois accéder par cette porte. Cet escalier, derrière nous, mène au hall de service, ainsi qu’au cellier où sont entreposées les denrées non périssables.
Malgré la pénombre, il vit la suspicion s’inscrire sur les traits de Rachel.
— Comment savez-vous tout cela ?
Comment le savait-il ? Il avait jusque-là évité de se poser cette question. Il ne pouvait expliquer les impressions de déjà-vu qui s’insinuaient par moments dans son esprit. Particulièrement lorsqu’il était sur le point de s’endormir, ou lorsqu’il avait parcouru ce corridor obscur, tout à l’heure. D’après lui, il n’existait qu’une seule explication à la certitude qui l’habitait d’être guidé dans la bonne direction… Caleb.
Evitant le regard curieux de Rachel, il haussa les épaules.
— J’ai consulté les plans, moi aussi, dans la suite de l’hôtel.
— Allons, objecta-t-elle, ils ne sont pas aussi précis.
Eric pinça ses lèvres. S’il lui disait la vérité, jamais Rachel ne le croirait. Il parvenait à peine à l’accepter lui-même.
Il improvisa une réponse :
— J’ai pu explorer un peu le périmètre avant votre arrivée.
Rachel lui décocha un regard alourdi par le doute. Le soupçonnait-elle de ne pas tout lui révéler ?
— Eloignons-nous de cette porte, dit-il. Je crois que le garde fait deux rondes par heure, mais ce pourrait être trois.
Comme il passait un bras autour sa taille pour l’aider, elle se raidit et insista :
— Je ne saisis toujours pas comment vous avez pu vous trouver là, juste à temps pour m’ouvrir cette porte.
Comprenant à l’obstination qui perçait dans la voix de Rachel qu’elle ne laisserait pas tomber, Eric s’expliqua :
— Vous avez décrété vouloir chercher dès ce soir cet accès dont vous m’aviez situé l’emplacement. Le changement de service entre les gardes s’effectuant à 23 heures…
Il s’interrompit avant d’ajouter avec un sourire :
— J’ai douté que vous ayez la patience d’attendre plus longtemps.
Rachel tourna vers lui un visage courroucé et Eric retint un rire. Elle ne semblait pas apprécier le fait qu’il lise si bien en elle. Il ne lui dit pas qu’il était déjà descendu ici à 21 heures. Ni qu’il avait prévu de revenir aux alentours de minuit et, si nécessaire, à chaque heure de la nuit.
Il ne lui avoua pas non plus le soulagement qui l’avait étreint — sans qu’il ait cherché à comprendre comment il était aussi sûr qu’il s’agissait d’elle — lorsqu’il l’avait entendue tenter d’ouvrir cette porte. Au lieu de cela, il demanda :
— Decker ne vous avait-il pas remis une torche ?
Rachel sortit un mince cylindre en acier de sa poche, qu’elle lui tendit.
— Parfait.
Eric l’alluma et régla l’intensité de son faisceau avant de le tourner vers Rachel. Sa fine silhouette, serrée dans ces vêtements noirs, lui parut fragile et ses traits pâles, d’une beauté saisissante.
Il se força alors à penser aux raisons de leur présence ici.
— Que vous a dit Natasha ? A-t-elle pu déterminer la nature des locaux qui se trouvent dans cette partie du sous-sol ?
— Oui. Il y a une cave et un cellier sur la droite, juste après la porte, puis deux pièces attenantes, non identifiées, celles-là.
Eric promena le puissant faisceau de sa lampe au sol. Il remarqua quelques cartons tachés, des fragments de meubles cassés. Puis il éclaira les murs du petit corridor et compta trois portes.
— Dans quelle direction se trouve la salle des archives, d’après vous ?
— Elle est…
Rachel hésita…
— A l’ouest du bâtiment, en tout cas.
— Très bien. Allons-y.
Il l’entendit prendre une vive inspiration.
— Que voulez-vous y faire ?
Eric approcha sa bouche de son oreille.
— Dépêchez-vous, la pressa-t-il, je n’ai que quelques minutes devant moi avant de devoir regagner mon lit.
— Oh non ! J’avais oublié. Eric, vous devez partir tout de suite. D’abord, comment avez-vous réussi à quitter votre chambre ?
Il la guida d’abord jusqu’à celle des portes orientée à l’ouest, avant de dire, sa main immobilisée sur la poignée :
— Il y a eu du grabuges tout à l’heure. L’un des patients a été victime d’une crise. Grave, apparemment.
A ces mots, Rachel appliqua vivement ses paumes sur son torse, puis elle emprisonna ses avant-bras entre ses doigts. Eric sentit son corps réagir à leur chaleur, mais l’inquiétude qui tendait les traits de Rachel lui indiqua qu’elle n’était pas en train de le séduire.
— Oh non ! s’exclama-t-elle. De quel patient s’agit-il ?
— Désolé, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que cet incident m’a permis de me faufiler hors de ma chambre.
Se détournant de la jeune femme à contrecœur, il appuya sur la poignée de la porte. Elle était fermée à clé.
— Pouvez-vous me passer ce que vous avez introduit dans la serrure, tout à l’heure ? Qu’est-ce que c’était, à propos ?
— Une lime à ongles.
— Sans rire ?
Eric haussa un sourcil étonné.
— Qu’avez-vous apporté d’autre ?
— Vous allez vous moquer de moi.
— Je vous promets de ne pas le faire.
Rire était la dernière chose dont il avait envie.
Il aurait plutôt voulu embrasser Rachel. Car à une ou deux reprises ce soir, il s’était surpris à s’inventer des prétextes pour la toucher. Il tenta de mettre cette attirance sur le compte du murmure sensuel de sa voix au creux de son oreille, mais il avait déjà utilisé ce type de matériel avec Natasha et même avec Laurel. Or, aucune d’entre elles n’avait éveillé son désir par le simple murmure de son nom.
— J’ai également pris un tournevis et une carte de crédit, précisa Rachel.
Elle haussa les épaules.
— J’ignorais comment serait la serrure.
Décidément, Rachel était pleine de ressources, pensa Eric en insérant la lime dans la serrure, qu’après quelques adroites manipulations, il sentit céder.
— Je crois que c’est bon, murmura-t-il. Reculez, je vais entrouvrir la porte. Si quelqu’un vient, cachez-vous, puis filez dès que possible vous réfugier dans votre appartement.
— Je ne vous laisserai pas, chuchota Rachel en posant une main sur son bras.
— Auriez-vous oublié qui est le chef, dans cette mission ?
Eric tourna la poignée et poussa doucement la porte. A mesure que le rai de lumière qu’il laissa entrer s’agrandissait, les doigts de Rachel se resserrèrent autour de ses biceps.
Dès que ce fut possible, il glissa un regard à l’intérieur de la pièce et aperçut d’interminables rangées d’étagères.
Il repoussa la porte et, après avoir fait remonter sa main jusqu’à la nuque de Rachel, il pencha son front jusqu’à toucher le sien.
— Bravo, docteur Harper. C’est bien la salle des archives.
— Je n’avais pas repéré cette porte, l’autre soir. Elle doit être dissimulée derrière les étagères.
Eric sentit le souffle brûlant de Rachel contre ses lèvres.
— Vous vous êtes montrée très avisée en vous munissant de ces outils, murmura-t-il. Vous feriez une bonne partenaire.
— Vous le pensez vraiment ?
— Oui. De plus, vous avez prouvé votre courage en venant ici malgré votre terreur de l’obscurité.
— Comment savez-vous…
Sans mesurer les conséquences de son geste, Eric glissa son index sous le menton de Rachel afin d’élever son visage vers le sien.
— A votre réaction, lorsque je vous ai décrit la façon dont notre grand-mère enfermait Caleb dans le placard.
Rachel baissa les yeux pour dissimuler son regard.
— Avoir peur du noir à mon âge est ridicule.
Eric caressa sa joue et frôla ses lèvres des siennes.
Elle prit alors une vive inspiration, mais entrouvrit la bouche. Sous l’effet de la surprise ? En guise d’invitation ? Il l’ignorait. Le désir et la curiosité affluant en lui, il frôla une nouvelle fois ses lèvres, en une caresse légère, qui le laissa étreint par une douloureuse convoitise.
Si elle ne répondit pas à ce second baiser, Rachel n’écarta pas non plus sa bouche — comme si elle mesurait la fragilité de cet instant et souhaitait, elle aussi, que rien ne vienne en rompre le charme.
A cet instant, un coup, suivi d’un heurt métallique, résonna au-dessus de leurs têtes.
Eric leva vivement les yeux et se rapprocha de Rachel — même s’il ignorait ce qu’il pourrait faire pour la défendre, vêtu d’un bas de pyjama, d’un T-shirt, et avec une lime à ongles pour toute arme.
— C’est l’ascenseur de service, dit Rachel avec nervosité.
Des voix résonnèrent à la porte opposée de la salle des archives. Quelqu’un entrait dans la pièce.
— Votre ami le médecin n’avait-il pas dit que personne ne venait jamais ici la nuit ? chuchota Eric.
Il la sentit hausser les épaules.
— D’abord, ce n’est pas un ami et il a précisé que cela arrivait, dans le cas d’une admission urgente, par exemple.
— Reconnaissez-vous ces voix ?
Rachel secoua la tête.
— Je n’entends presque rien.
Leur ampleur augmenta et Eric resserra l’étreinte de ses doigts autour de la nuque de Rachel.
— Chut. Je vais entrouvrir la porte.
Il la sentit se raidir contre lui.
Il tourna prudemment la poignée, poussa à peine la porte, retint son souffle et tendit l’oreille.
— Il est ici, annonça non loin d’eux une voix masculine.
— Je savais qu’il avait été mal rangé. Alors, comment s’est passé ton dernier entretien d’embauche ?
Eric ne distingua pas la réponse de l’autre personne.
La voix faiblit à mesure que le premier homme s’éloignait vers l’extrémité opposée de la salle.
— As-tu entendu parler de cette enquête de l’agence du médicament ?
— Concernant la clinique ? Non. Dis-moi tout.
— J’ai ouï dire que la plus récente demande d’habilitation de Metzger avait encore été…
Le raclement de chaises en bois sur le sol carrelé couvrit la fin de sa phrase.
— Ils se sont installés devant les postes de travail, indiqua Rachel. Ils risquent de rester un moment et il se fait tard.
Eric hocha la tête et repoussa silencieusement la porte avant d’en relâcher la poignée avec lenteur. Puis il éleva la lime à ongles jusqu’à ses yeux, et l’enferma dans sa paume à l’instant où Rachel tendait la main pour la récupérer.
Elle lui lança un regard inquiet.
— Vous ne pouvez pas la garder. S’ils la trouvent, ils vous injecteront de nouveau un sédatif et ils vous enfermeront.
— J’en prends le risque, marmonna Eric en glissant la lime dans l’ourlet relâché de la ceinture de son pantalon.
Après quoi il prit le bras de Rachel et, tout en la guidant tranquillement vers la sortie du sous-sol, il demanda :
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’enquête ?
— Je ne sais rien à ce sujet.
— Elle semblait être liée aux travaux de Metzger, non ?
— Apparemment.
— Lorsque vous aurez regagné votre appartement, appelez Mitch et demandez-lui d’interroger l’agence du médicament concernant cette clinique, Metzger, Green et tout ce qui pourrait concerner cette affaire.
Arrivé devant la porte, Eric posta Rachel en sécurité, dos au mur. Puis, avec une lenteur insupportable, il entrouvrit le panneau de bois pour examiner le parc.
— La voie paraît libre. Rentrez vite par où vous êtes venue. Et par pitié, soyez prudente.
Emprisonnant son visage dans ses mains, il pressa une fois de plus son front contre le sien.
— Ne coupez plus jamais votre récepteur. Respectez les horaires de nos prises de contact. Parlez-moi dès que vous le pouvez. Et si vous me refaites le coup de venir ici seule, je vous jure que j’appelle Decker pour qu’il vous relève de cette mission sur-le-champ. C’est compris ?
Rachel opina brièvement du chef avant de poser ses mains sur les siennes.
— Allez vous-en, dit-elle. Vous allez vous faire prendre.
Sachant qu’elle avait raison, il imprima une petite pression à la base de ses reins et la poussa vers l’extérieur.
— Courez !
Eric ne referma la porte qu’au moment où il fut certain que Rachel avait gagné les fourrés sans encombre. Il retrouva ensuite son chemin le long des corridors obscurs et gravit l’escalier quatre à quatre jusqu’au couloir de service.
Lorsqu’il l’atteignit, Grace faisait sa ronde, à six chambres de là. Elle ouvrit la porte d’une chambre, en examina brièvement l’intérieur, puis poursuivit son chemin jusqu’à la prochaine.
Dans la troisième chambre, un patient appela l’infirmière. Eric pointa son nez à l’angle du mur et, la voyant disparaître à l’intérieur de la chambre, il se faufila jusqu’à la sienne et se dirigea droit vers la salle d’eau.
En examinant son reflet dans le miroir, il découvrit des toiles d’araignées dans ses cheveux et des traces de poussière sur ses épaules. Avec un soupir de soulagement pour avoir pensé à inspecter sa mine, Eric attrapa une serviette et s’épousseta. Il sortait de la salle d’eau lorsque Grace ouvrit la porte de sa chambre.
Il cligna des yeux sous l’assaut de la lumière du couloir et lui sourit.
— Bonsoir, mon ange. Vous êtes venue me border ?
Grace fronça les sourcils.
— Que faites-vous hors de votre lit, Caleb ?
— L’appel de la nature, ma chère.
— Retournez vous coucher, ordonna l’infirmière.
Eric grimpa dans son lit et lui tourna le dos, sentant le contact dur et rassurant de la lime métallique contre son flanc. Dès que Grace aurait achevé sa ronde, il allait tordre l’une des charnières de la porte afin qu’elle grince lorsqu’on l’ouvrirait. Ses visiteurs ne pourraient alors plus le surprendre.
— Souhaitez-moi de beaux rêves, Gracie, murmura-t-il à l’intention de l’infirmière, qui répliqua par un reniflement agacé avant de refermer la porte.
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