Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 12
12
— Le plan de Metzger est très clair. Il va expédier toutes les preuves de ses expériences en Allemagne.
Assise à même le sol du bureau attenant au laboratoire du neurologue, Rachel avait repris son investigation du contenu des cartons.
Eric s’accrochait à sa colère pour ne pas penser à Caleb, ni à l’affreux sentiment de vide qui l’habitait. Frappant sa paume de son poing avec fureur, il renchérit :
— Et de toute évidence, ce salaud espère le faire très vite.
— Je sais. Certaines étiquettes mentionnent un transport dès la semaine prochaine.
— Avez-vous prévenu Mitch ?
Rachel secoua la tête en silence.
Se durcissant contre la compassion attristée qu’il décela dans son regard, Eric abaissa le sien vers le carnet ouvert devant lui sur le bureau.
— Pas encore, dit-elle. Je venais vous annoncer que j’avais trouvé la formule chimique, lorsque…
Eric balaya ses explications d’un geste impatient.
— Passez-moi le téléphone. Je vais l’appeler tout de suite. Il faut que je sache ce qui est arrivé à mon frère. Je m’étonne que Mitch n’ait pas cherché à m’avertir.
Rachel lui remit l’appareil, dont Eric examina brièvement l’écran vide avant de maugréer :
— Bon sang ! Il n’y a pas de réseau.
Il examina les parois et le plafond métalliques de la pièce.
— Si je veux joindre Mitch, il nous faudra d’abord sortir de ce tombeau.
— Eric, ils vous cherchent dans tous les recoins de la clinique, fit remarquer Rachel. La police a déjà dû arriver. En fait, je suis surprise que Metzger ne soit pas encore venu nous surprendre ici.
— Il ne prendra pas le risque de rejoindre son précieux laboratoire alors que la baraque grouille de flics. A l’heure qu’il est, il doit participer avidement aux recherches, l’angoisse au cœur pour son si précieux patient.
— Sortir d’ici sans être repérés ne va pas être simple, déclara Rachel.
Tout en commençant à réunir les documents disséminés autour d’elle, elle suggéra :
— Pourquoi n’utiliserions-nous pas le téléphone qui se trouve sur ce bureau ?
Eric secoua la tête.
— C’est trop dangereux. Metzger pourrait localiser l’appel.
Il regagna la salle d’opération, aussitôt étreint par la sensation qu’il y avait quelque chose d’anormal dans cette pièce. Il se souvint avoir eu cette impression avant d’être terrassé par le choc de la disparition de Caleb. Sans doute s’agissait-il de la dernière pensée émise par son jumeau… avant de partir.
Anéanti par le chagrin, Eric murmura :
— Que cherchais-tu à me dire, frérot ?
Il sentit la main de Rachel se poser sur son bras.
— Eric, vous vous sentez bien ?
Encore blessé par la peur qu’il lui avait inspirée tout à l’heure, il se dégagea.
— Ça va aller, dit-il en évitant son regard.
Puis il alla se placer au centre de la pièce.
— Quelque chose, dans la structure même de cette salle, m’intrigue. Mais quoi ?
— Que voulez-vous dire ? s’enquit Rachel.
— Elle diffère des autres pièces de la clinique.
— En dehors du fait qu’on y procède à des expériences terribles et que ses murs et son plafond sont en acier, je ne vois pas. Il s’en dégage en tout cas un sentiment de claustrophobie, qui la fait paraître plus petite qu’elle ne l’est réellement.
— C’est cela !
Eric éleva les yeux en direction du plafond, qu’il examina d’un angle à l’autre.
— Le plafond est plus bas qu’ailleurs.
— Ah bon ? s’étonna Rachel en suivant la trajectoire de son regard.
Elle en évalua l’élévation d’après la taille d’Eric.
— Vous avez raison. Il n’atteint pas deux mètres quarante.
— Exactement. Alors que les hauteurs de plafond dans tout le reste du bâtiment s’élèvent à plus de quatre mètres.
— C’est vrai. Même au sous-sol, elles sont plus élevées.
— Prenez le carnet et la formule avec vous et filons d’ici.
Rachel lui décocha un regard suspicieux.
— Où comptez-vous aller ? Espérez-vous sortir du bâtiment sans être vu, quand la clinique tout entière est à votre recherche ?
— Non.
— Eric, vous avez traversé des épreuves terribles. Peut-être devriez-vous éviter de prendre des décisions pour l’instant.
Eric sentit sa colère s’échauffer, exacerbée par la pression à laquelle il était soumis depuis quelques jours.
— Vous continuez à penser que je suis fou ? Vous savez quoi, docteur Harper ? Peut-être le suis-je et lorsque tout cela sera terminé, vous pourrez compléter, et soumettre à qui vous voudrez, votre diagnostic me concernant. Mais pour l’instant, je suis toujours en charge de cette affaire. Alors, ou bien vous êtes avec moi, ou bien vous remontez seule pour vous rendre.
Sa gorge était contractée, sa voix rauque et dure, comme chaque fois que ses émotions échappaient à son contrôle.
Le regard agrandi par la surprise et l’appréhension, Rachel fit un imperceptible pas en arrière.
Eric voulut poser une main rassurante sur son bras, mais son geste, pensa-t-il, n’aurait pas été le bienvenu. Bon sang ! Il haïssait la pensée que Rachel puisse avoir peur de lui.
Il ferma les yeux pour réprimer la colère et la frustration grandissantes qui l’habitaient.
— Je vais entrouvrir la porte, dit-il, et si personne ne vient, nous nous faufilerons jusqu’au local à poubelles.
— Ils vont certainement l’inspecter. Metzger sait que vous — que Caleb — s’introduisait dans le sous-sol, la nuit. Je l’ai lu dans son carnet.
Eric lança un bref regard en direction du plafond.
— Je doute que quiconque nous trouve là-haut.
Rachel y jeta un coup d’œil à son tour.
— Dans l’espace qui se trouve au-dessus ?
Il opina d’un hochement de tête.
— Vous ne savez même pas si l’on peut y circuler, protesta Rachel.
Si, il le savait. Mais il ne l’énonça pas à voix haute.
— Je vous ai donné le choix. Que décidez-vous ?
Rachel pâlit, mais redressa en même temps le menton.
— Je reste avec vous.
— Parfait, conclut Eric.
Sur ces mots, il se retourna et sortit par la porte dérobée du laboratoire.
* * *
Assis dans le bureau du médecin chef de la clinique, Metzger jouait nerveusement avec son stylo plume. Le désir urgent de descendre au sous-sol afin de s’assurer que personne ne s’était introduit dans son précieux laboratoire le taraudait, mais avant de le satisfaire, il devait calmer Patel. Il aurait voulu pouvoir appeler Thomas et administrer de force au directeur une piqûre de sédatif. Qui l’en aurait blâmé ? Le malheureux était au bord du gouffre, à deux doigts de la crise de nerfs.
Patel reposa le combiné de son téléphone et, pour la cinquième fois en un quart d’heure, frappa des deux paumes le plateau de son bureau.
— C’était Wilson, le chef de la sécurité, qui rappelait. Ecoutez, Gerhardt, j’insiste pour que nous alertions les autorités locales. Cela fait plus de deux heures que votre patient a disparu. Combien de temps encore imaginez-vous que je puisse retenir Wilson de les avertir ? C’est un flic à la retraite, qui connaît par cœur la procédure en vigueur. Nous sommes tenus par la loi de rapporter dans l’heure toute disparition d’un patient aux autorités.
Metzger éleva ses deux mains en signe d’apaisement.
— Si Baldwyn est encore dans ces murs, je peux vous assurer que Thomas et son équipe le trouveront, Rajid.
Il exagéra un soupir et haussa les épaules avec une impuissance feinte.
— Après l’incident de la semaine passée, je ne réponds pas de la réaction de Caleb s’il se trouvait de nouveau confronté à des policiers. Sans parler des dégâts, certainement dévastateurs, que ce stress supplémentaire occasionnerait sur son psychisme. De plus, il y de grandes chances pour qu’il soit victime d’un simple accès de somnambulisme et réapparaisse de lui-même d’un moment à l’autre.
— Depuis le début, j’aurais préféré qu’il soit hospitalisé ailleurs que dans ma clinique.
Patel repoussa sa chaise et se leva.
— Lorsque Caleb est arrivé, il avait à peine onze ans. Il n’aurait jamais dû être interné à un âge aussi précoce, mais plutôt être suivi par un pédopsychiatre.
Le directeur se mit à arpenter son bureau d’un pas anxieux.
— C’est sa grand-mère qui me l’a amené, en prétendant vouloir lui assurer les meilleurs soins. Mais durant mes vingt ans de carrière, j’ai par la suite rencontré d’autres personnes de cet acabit. Avant tout soucieuses des convenances, des apparences. La souillure de la maladie mentale sur son nom lui étant intolérable, Olivia Stanhope a en réalité voulu dissimuler cet enfant aux yeux du monde.
Metzger fixait la fenêtre derrière Patel, n’écoutant que pour moitié les radotages du médecin chef. Il jeta un regard sur sa montre. Thomas devait l’appeler d’ici quelques minutes afin de lui transmettre son dernier rapport. Tant mieux, car il comptait l’envoyer vérifier que personne ne s’était introduit dans le laboratoire secret.
— Mais bien sûr, quel esprit sensé refuserait une donation de plusieurs millions de dollars ? se lamenta Patel avant de revenir s’asseoir, s’affaissant dans un grincement de cuir contre le dossier de son fauteuil.
Metzger gronda en son for intérieur. Il devait trouver au plus vite un moyen de s’échapper de ce bureau.
Dès que Thomas l’appellerait, il s’excuserait auprès de Patel en prétextant devoir s’entretenir de vive voix avec lui.
— Rien n’est jamais gratuit, Gerhardt, affirma le médecin en chef. Rien. Je savais qu’un jour, il y aurait un prix à payer. Après le décès d’Olivia Stanhope, je m’attendais à tout moment à voir apparaître le frère jumeau de Caleb, même si leur grand-mère m’avait assuré qu’il le croyait mort.
A ces mots, Metzger faillit lâcher le stylo avec lequel il continuait de jouer nerveusement.
Un frère… jumeau ?
Il mit quelques secondes à assimiler cette effrayante révélation. Avait-il bien entendu ?
— Un jumeau. Un frère jumeau, avez-vous dit ?
Comme Patel fronçait les sourcils avec perplexité, Metzger se rendit compte qu’il avait parlé en allemand.
— Etes-vous en train de me dire que Caleb Baldwyn a un frère jumeau ? répéta-t-il, en anglais cette fois. Pourquoi diable n’en ai-je jamais été informé ?
Le directeur pâlit.
— Oubliez cela. Je m’égare. Je n’aurais jamais dû en parler.
Metzger était incapable d’organiser les pensées qui se bousculaient à toute allure dans son esprit. Il prit une longue inspiration et, enfonçant son poing dans la poche de sa blouse, s’efforça de ralentir l’accélération angoissée de son pouls.
— Rajid, vous ne pouvez plus retirer ce que vous avez dit. Alors expliquez-vous, à présent. Si Caleb Baldwyn a un frère jumeau, pourquoi cette information ne figure-t-elle pas dans son dossier médical ?
Le médecin chef prit un mouchoir de sa poche pour s’essuyer le front.
— Je… je viens de vous le dire. L’importante donation faite à notre clinique par sa grand-mère nous a non seulement permis de construire le pavillon des femmes, mais d’en assurer le fonctionnement. Cependant, l’acte stipulait que personne ne devait jamais savoir que son petit-fils était en vie, ni qu’il avait de la famille. Pour son frère, Caleb est décédé il y a vingt ans, à la suite d’une chute. Gerhardt, jurez-moi que ce secret ne sortira pas de ce bureau.
Dédaignant la supplique du directeur, Metzger se pencha brusquement vers lui.
— Où se trouve ce frère jumeau ? Sont-ils identiques ? Qu’est-ce qui prouve qu’il ignore l’existence de Caleb ?
Patel se leva, contourna son bureau et regarda Metzger droit dans les yeux.
— Vous devez oublier tout ce que je vous ai dit. Je vous en supplie. Olivia Stanhope ne souhaitait pas que son petit-fils apprenne que Caleb avait survécu. C’est à elle, et non à nous, que revient cette décision.
Il passa un doigt dans le nœud trop serré de sa cravate.
— Gerhardt, je ne crois pas que vous mesuriez la gravité de la situation. Le frère de Caleb devient son responsable légal. S’il se met en tête de le retrouver, nous pourrions perdre tout l’argent que cette femme nous a confié pour prendre soin de son petit-fils. Il s’agit d’une somme très importante. Au cas où pareille chose arriverait, nous serions ruinés, et sans doute contraints de fermer la clinique.
— Vos soucis administratifs ne me concernent pas. Seul l’aspect clinique du problème m’intéresse. Avez-vous seulement idée de l’importance de cette révélation pour mes…
Pour mes expériences, avait-il failli dire.
— Pour le suivi psychiatrique de mon patient ? corrigea vivement Metzger. Le fait qu’il ait un frère jumeau change radicalement la situation.
Il se leva de son siège et, ignorant les plaintes du médecin chef, sortit du bureau d’un pas furieux. Il fallait qu’il trouve Thomas au plus vite. Car à présent, il devinait pourquoi le comportement de Caleb Baldwyn, depuis son retour, lui avait paru si singulier.
La clé de cette énigme paraissait si évidente, soudain : l’homme qui leur avait été restitué par le FBI n’était pas Caleb.
* * *
Rachel prit appui sur la main d’Eric afin d’escalader la cloison qui, à mi hauteur du local des poubelles, séparait les ordures des déchets recyclables. Il l’agrippa alors par la ceinture de son jean et la poussa vers le haut jusqu’à ce qu’elle ait déniché une prise où poser son pied.
Pour finir, ils se retrouvèrent tous deux assis par terre dans un espace obscur et très bas de plafond, où régnait une odeur de détritus et de moisi.
— Ce n’est pas une très bonne idée, grommela Rachel. Quiconque poursuivrait un fuyard viendrait inspecter cet endroit.
— Nous n’allons pas rester ici.
Rachel toussa, s’essuya le visage et frotta ses mains l’une contre l’autre pour en éliminer la poussière.
— Je sens des toiles d’araignées partout autour de moi, se plaignit-elle en frissonnant.
Elle entendit le grincement, étouffé par l’épaisseur des murs et des sacs de détritus, de l’ascenseur de service.
— Oh non ! souffla-t-elle. Ils descendent.
— Venez, la pressa la voix presque imperceptible d’Eric dans son récepteur.
Elle distinguait à peine sa silhouette dans l’obscurité, mais elle vit sa main s’élever en signe d’avertissement.
— Attention à votre tête.
Ils rampèrent quelques mètres de plus à travers l’espace exigu. Chaque inspiration lui étant une torture, Rachel avait l’impression de suffoquer.
Son crâne frôla de grosses poutres de bois et elle imagina le poids de l’entière demeure, suspendu au-dessus de sa tête. A cette pensée, elle hâta sa progression, jusqu’à sentir sous ses doigts le coton du T-shirt d’Eric, qu’elle empoigna à pleines mains.
— Eric, je suis incapable d’aller plus loin, haleta-t-elle.
Il prit sa main et y pressa ses lèvres.
— Faites-moi confiance.
Elle aurait tant voulu croire à la promesse de succès qui perçait dans sa voix grave !
Des voix montèrent jusqu’à eux depuis le corridor du sous-sol et Eric appliqua doucement ses doigts sur sa bouche.
— Tenez bon. Encore un peu, murmura-t-il tout en la poussant devant lui.
Rachel sentit soudain une forme solide se dresser devant elle. Son souffle se bloqua dans sa gorge.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Elle entendit Eric écarter quelque chose. Une planche de bois, a priori.
— C’est un mur. Tendez la main. Vous sentez l’ouverture ?
Avec circonspection, les doigts de Rachel découvrirent les contours irréguliers d’un orifice.
— O… oui.
— Rampez de l’autre côté.
Elle sentit la terreur s’emparer d’elle.
— C’est trop étroit.
— Non, absolument pas. Allez, baissez la tête.
Il la poussa doucement.
Rachel regimba, sa respiration s’accélérant à mesure que l’obscurité devenait plus oppressante. Elle jeta un regard derrière elle, cherchant vainement des yeux la lointaine lueur du couloir.
— Vous devez me faire confiance, Rachel. Allez, avancez.
Sous leurs pieds, le son des voix s’intensifia.
— J’ai peur du noir.
— Je sais.
Après s’être rappelée ce que ferait Metzger à Eric s’il le trouvait, et avoir pris une grande bouffée d’air vicié, Rachel se faufila par la minuscule bouche jusqu’à un espace qui lui donna impression d’être beaucoup plus vaste. Elle sentit aussitôt l’air circuler autour d’elle. Les effluves de détritus et de moisissure avaient disparu et il régnait ici la même odeur que dans le reste de la demeure — un parfum de bois, mêlé à celui, résiduel, de la fumée incrustée dans les vieilles cheminées. Il faisait complètement noir dans cette pièce, mais Rachel n’avait pas l’impression que les murs se refermaient sur elle. Du moins, pas encore.
Elle entendit Eric franchir à son tour le petit accès, puis replacer le panneau de bois qui l’obstruait.
— Où sommes-nous ? demanda Rachel en tendant une main vers lui afin de se rassurer à son contact.
— Chut ! Recroquevillez-vous contre ce mur et ne bougez plus.
Il l’attira à lui et enroula ses bras autour d’elle.
— Plus un mot, murmura sa voix grave dans son récepteur.
Rachel enfouit son visage au creux de l’épaule d’Eric et prétendit que s’il faisait noir, c’était parce qu’elle fermait les yeux. Il entoura sa tête de sa main et appliqua sa joue contre la sienne.
Un chien aboya. Des voix masculines résonnèrent sous leurs pieds.
Rachel sentit l’étreinte d’Eric se resserrer autour d’elle et elle arrondit les épaules.
— Que quelqu’un inspecte le local des poubelles ! ordonna une voix impérieuse.
Les muscles tendus, Rachel releva légèrement la tête et aperçut la lueur fugitive d’une torche par un interstice du sol.
Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. Allaient-ils être découverts ?
La situation était on ne peut plus périlleuse : elle se dissimulait en compagnie d’un patient fugitif, dans un espace inexploré d’une clinique privée, avec dans sa poche la preuve qu’un neurologue à la renommée internationale y menait des expériences aussi dangereuses qu’illégales… et qu’il était peut-être responsable d’un, ou de plusieurs décès, survenus en ses murs.
Si le Dr Green avait été assassiné pour s’être simplement confié à un journaliste, elle ne doutait pas un instant qu’un sort similaire lui était réservé. A cette pensée, Rachel frissonna.
— Tu arrives à voir ce qui se passe de l’autre côté ? demanda la voix impérieuse.
— Non, répondit un autre homme, juste derrière la cloison contre laquelle ils s’appuyaient. L’ouverture a l’air d’être obstruée par des gravats et des planches.
Le premier jura entre ses dents :
— Satanées toiles d’araignées. Je déteste ça.
Rachel l’entendit alors ramper hors de l’espace exigu accédant à leur abri.
— Grimpe jusqu’ici et vas-y, toi, gronda-t-il d’un ton courroucé à l’adresse de son collègue.
L’autre émit un gros rire.
— Pour salir mon uniforme ? Merci bien.
Le chien gronda.
— Tais toi, Rex. Allez, on s’en va.
Eric tint Rachel serrée entre ses bras jusqu’à ce que le bruit de leurs pas s’éloigne. Il la sentait trembler contre lui tandis que son souffle brûlant transperçait le coton de son T-shirt.
Lorsque le couloir sous leurs pieds redevint silencieux, la jeune femme remua légèrement, éveillant aussitôt en lui une insoutenable vague de désir.
— Ne bougez pas, dit-il dans un souffle. Tenez bon. Ils ne sont pas encore partis.
Rachel hocha la tête contre son épaule.
— Pardon.
Il enfouit son nez dans ses cheveux, puis déposa un baiser furtif sur sa tempe.
— Ne vous excusez pas. Je suis si fier de vous, murmura-t-il très bas, en sachant qu’elle distinguerait ses propos grâce au récepteur. Je sais à quel point l’obscurité vous effraie.
Rachel releva la tête et frôla le menton d’Eric de sa bouche.
Au loin, Eric entendit les voix des hommes qui inspectaient à présent l’autre extrémité du sous-sol.
Le contact des lèvres de Rachel le mettait au supplice. Ne pouvant se permettre de l’embrasser, il détourna son visage du sien.
Finalement, après ce qui lui sembla avoir duré une heure, il perçut le grincement de l’ascenseur de service qui remontait.
Rachel aussi l’entendit, car il la sentit se tendre contre lui.
— Ils sont partis ? demanda-t-elle.
— Je crois, mais restons prudents.
— Pouvons-nous…
Elle s’interrompit mais Eric perçut la terreur mal déguisée de sa voix.
— Pouvons-nous allumer la torche ?
— Oui. Regardons un peu où nous sommes.
Comme il se redressait, Rachel s’écarta légèrement de lui, sans lâcher le passant de la ceinture de son jean, auquel elle s’agrippait depuis le début.
Eric alluma la lampe et braqua son faisceau au cœur de l’obscurité.
Ils se trouvaient dans des sortes de combles, dont le plafond ne s’élevait pas au delà d’un mètre cinquante, et dont le sol en contreplaqué s’ajustait grossièrement sur de lourdes pannes éloignées les unes des autres d’environ deux mètres.
— Nous sommes au-dessus du laboratoire de Metzger, dit Eric. Dans l’espace antérieur à sa construction qui surplombe l’ancien abri anti-bombes.
— Comment le savez-vous…? demanda Rachel sans que son regard ne quitte le faisceau rassurant de la torche.
Elle s’interrompit et Eric la considéra un instant avec circonspection, avant de répondre évasivement :
— C’est ici que Caleb et Misty venaient dans le but de s’isoler. Passez-moi le téléphone, voulez-vous ?
Rachel le sortit de sa poche et, afin de composer le numéro de Mitch, il le lui échangea contre la torche.
La jeune femme promena vivement le faisceau lumineux autour d’elle et aperçut une couverture et une petite lampe électrique posées non loin d’eux, à même le sol.
Elle rampa jusque-là, s’empara de la lampe et, les doigts tremblants, en poussa le bouton. Un soupir de soulagement passa ses lèvres lorsque l’appareil s’alluma en produisant une douce lumière tamisée. Rachel éteignit alors la puissante torche, qu’elle enfouit dans la poche de son sac à dos.
— Mitch, dit la voix tendue d’Eric à quelques mètres d’elle.
Rachel détourna le regard et feignit de jouer avec la lampe. Si elle ne pouvait concéder à Eric l’intimité nécessaire à une discussion aussi douloureuse que celle qui l’attendait, elle n’allait pas non plus demeurer assise là, à le dévisager.
— Oui, nous allons bien, Mitch, assura-t-il. Et Caleb ?
Au bout de plusieurs secondes d’un silence pesant, Rachel se sentit néanmoins contrainte d’élever son regard vers son compagnon.
Dans la faible lueur de la lampe, son visage avait pris une pâleur fantomatique, l’angle de ses pommettes saillait de ses joues soudain creuses.
— Dans… le coma ? balbutia-t-il.
Le cœur de Rachel bondit dans sa poitrine. Caleb n’était donc pas mort ? Quel soulagement ! Elle aurait voulu pouvoir crier de joie.
— Quand est-ce arrivé ?
Eric lui tourna le dos et se pencha sur l’appareil.
Elle n’osait imaginer la tempête d’émotions qui se devait se déchaîner en lui.
Son esprit peinait encore à accepter l’idée qu’Eric ait pu déceler l’instant où la conscience de Caleb avait cessé d’être reliée à la sienne. La psychiatre en elle songea que le cas d’Eric et de Caleb pourrait servir à l’étude de la communication entre jumeaux. Mais la femme qu’elle était — celle qui s’était sentie trahie par la maladie de sa mère — incapable de maîtriser son appréhension, avait envie de prendre la fuite.
A ceci près que Rachel s’était déjà dangereusement attachée à l’homme qu’elle écoutait parler au téléphone.
— Bien sûr, répondit Eric d’une voix dure. Elle est près de moi.
Sans un regard, il lui tendit l’appareil avant de s’écarter du petit cercle de lumière projeté par la lampe.
— Rachel ?
— Salut, Mitch.
— Vous tenez le coup ? demanda Decker d’un ton à la fois tendre et autoritaire.
— Ça va, oui. Nous approchons du but. J’ai découvert la formule chimique du traitement que reçoit Caleb. Il a sombré dans le coma, c’est ça ?
— Oui. Les médecins ont peu d’espoir.
— Communiquez-leur cette formule. Cela devrait les aider, s’il n’est pas trop tard. Voulez-vous la noter, ou préférez-vous que je vous envoie un message écrit ?
— Envoyez-moi plutôt un message, que je transmettrai à l’hôpital Walter Reed.
— Je détiens également la liste des patients traités avec ce même produit par Metzger. Il parle dans un de ses carnets d’un grave problème rencontré par un malade. Je crains qu’il ne s’agisse d’un des décès suspects survenus ici.
— Etes-vous en possession de ces carnets ?
— J’ai le dernier dans mon sac, mais pas celui concernant ce patient.
— Pouvez-vous retourner le chercher ? Nous avons besoin d’indices solides reliant Metzger à l’une de ces disparitions. Pour l’instant, nous n’avons encore rien trouvé qui soit susceptible de l’impliquer dans celle du Dr Green.
— Oh ! mon Dieu ! J’ai cru apercevoir un dossier à son nom, mais je n’ai pas eu le temps de le prendre. Il pourrait contenir des informations utiles pour vous.
Rachel jeta un regard vers la silhouette d’Eric dans la pénombre.
— Je peux retourner chercher ce dossier. Mais, Mitch, vous devez faire sortir Eric d’ici au plus vite. Les injections qu’il reçoit depuis son arrivée commencent à l’affecter. L’alerte de sa disparition a été donnée, et on nous recherche dans toute la clinique. S’ils ont suivi la procédure en vigueur, ils ont même déjà dû alerter les autorités locales.
— Ils ne l’ont pas fait. La police, avec qui nous sommes en contact, nous aurait aussitôt avertis. A 8 heures, j’enverrai deux agents sous le prétexte de vous interroger une dernière fois, vous et « Caleb », au sujet de votre enlèvement. Cela devrait vous fournir un moment de diversion. Serez-vous alors en mesure de sortir ensemble du bâtiment ?
— Oui. Dès que j’aurai récupéré les autres carnets et le dossier du Dr Green, nous pourrons nous glisser à l’extérieur par la porte de derrière, dont Natasha connaît l’emplacement. Elle peut également situer le laboratoire secret. C’est l’ancien abri anti-bombes, dont l’entrée est aménagée dans un renfoncement du mur, après l’ascenseur de service.
— Rachel, ne retournez pas dans ce laboratoire. Oubliez les carnets et tout le reste. Votre seule priorité est de sortir de là sains et saufs. Le message que vous allez me communiquer suffira peut-être à l’obtention d’un mandat d’arrêt.
— Mais, et les preuves concernant le Dr Green ?
— C’est un ordre.
— Bien, monsieur.
Le téléphone portable émit un bip.
— La charge de l’appareil commence à baisser, s’inquiéta Rachel.
— Alors, transmettez-moi ce message tout de suite et laissez votre portable allumé. Vous devez encore disposer d’une dizaine de minutes d’autonomie. Lorsque vous atteindrez l’extérieur du bâtiment, contactez-moi à ce même numéro et nous vous tirerons de là.
Rachel envoya en hâte le texte de la formule à Mitch, puis rangea le téléphone allumé dans sa poche.
Vers la fin de sa conversation avec l’agent du FBI, Eric était revenu s’asseoir auprès d’elle. Les traits pâles et tirés, il avait l’air profondément ébranlé.
— Je suis si heureuse d’apprendre que Caleb est vivant, déclara Rachel.
Ces paroles ne semblèrent pas soulager Eric.
Il passa une main lasse sur sa nuque et considéra la jeune femme avec circonspection.
— Mon lien avec lui continue de vous effrayer, n’est-ce pas ?
Elle éluda sa question.
— Mitch va envoyer deux agents, qui vont demander à nous interroger, dit-elle. Nous devrons profiter de cette diversion pour sortir par la porte de derrière, puis l’appeler afin qu’il nous emmène aussitôt hors de la propriété.
— Nous ne pouvons pas partir tout de suite. Je vous ai entendue dire à Decker que nous ne détenions ni le carnet concernant ce décès suspect, ni le dossier du Dr Green.
— Mitch m’a interdit de retourner dans le laboratoire. Il affirme que c’est trop dangereux.
Eric la considéra avec dureté.
— Il vous l’a interdit à vous. Pas à moi.
— Vous connaissez votre chef mieux que moi et vous savez que cet ordre vous concerne également.
— Je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir réuni assez de preuves pour faire arrêter Metzger, affirma Eric.
— Mitch dit que ce que je viens de lui envoyer suffira.
— Comme vous l’avez fait remarquer, je connais mon chef. Et je suis certain qu’il a dit que ces informations « suffiraient peut-être. »
Rachel sentit son visage s’empourprer.
— C’est la même chose. Nous tenons la formule démontrant que Metzger mène des expériences illégales, ainsi que le carnet mentionnant la fréquence des injections administrées aux patients et leurs réactions au traitement.
— Génial, rétorqua Eric avec sarcasme. Cela peut tout au plus bannir Metzger de l’Ordre des médecins. A cause de lui, Caleb risque de mourir. Vous n’imaginez pas ce que cela signifie pour moi.
— Je suis en effet incapable d’imaginer la force du lien qui vous unit à Caleb, convint-elle. Je ne le comprendrai peut-être jamais. Mais je sais en revanche ce que c’est que d’être seule.
Elle posa ses doigts sur ses tempes.
— Nous sommes tous seuls, en réalité. S’il est vrai que vous avez expérimenté pareille connexion avec votre frère, vous devez alors vous considérer comme un privilégié. Car le restant de l’humanité vit isolé des autres.
— Est-ce là votre manière d’affirmer que je dois laisser tomber ?
— Non, pas du tout. Je dis simplement que vous devez sortir d’ici vivant. Une foule de gens ont besoin de votre aide, Eric. Vous ne pouvez pas sacrifier votre vie pour votre frère.
— Je ne le fais pas uniquement pour Caleb.
— En êtes-vous sûr ? Etes-vous certain de ne pas vouloir payer pour le fait d’être sain alors que Caleb, lui, est malade ?
Evitant son regard, Eric décréta :
— Je traque Metzger parce qu’il a assassiné des innocents. Si personne ne l’arrête, il continuera. Les traces de ses agissements se trouvent dans ce bureau et que cela vous plaise ou non, je dois retourner en chercher la preuve.
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