Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 9
9
Malgré les risques qu’ils avaient encourus la nuit précédente, leurs recherches n’avaient rien donné. Par ailleurs, Rachel n’avait pu fermer l’œil, torturée par le souvenir délicieux du corps d’Eric contre le sien.
A la première heure ce matin, Mitch l’avait appelée pour lui communiquer un lieu d’un rendez-vous, le soir même, avec un de leurs agents.
A présent, sous une pluie battante que ses essuie-glaces ne parvenaient pas à chasser, la soufflerie du chauffage de sa voiture tournée au maximum, Rachel regagnait la clinique à très prudente allure. La rencontre, fixée dans un restaurant d’une ville voisine, s’était révélée paisible et sans surprise — si tant est qu’une entrevue avec un agent secret puisse l’être.
Rachel aperçut au loin le panneau signalant la petite route qui accédait à la clinique des Prairies et laissa échapper un soupir tremblant. Elle était presque arrivée.
Elle mesura à quel point son existence s’était transformée en l’espace d’une semaine. Après son enfance chaotique, elle avait aspiré à la normalité avec la ferveur d’une convertie. Comprendre qu’il était possible de vivre dans le calme et la sérénité lui avait alors pris beaucoup de temps.
Or, elle se retrouvait à présent plongée dans un univers plus effrayant encore, où les enquêtes criminelles, les rendez-vous secrets et le danger faisaient partie du quotidien.
En tournant à l’entrée de la propriété, Rachel nota la raideur de ses doigts sur le volant.
Elle remonta l’allée menant aux logements de fonction et gara son véhicule devant l’entrée de son appartement.
Avant d’affronter la pluie torrentielle, elle vérifia que les plans étaient en sécurité dans son sac à dos, puis elle sortit de sa voiture et, ses clés à la main, fonça jusqu’à sa porte.
Dès qu’elle tourna la clé dans la serrure, Rachel s’engouffra dans son appartement et referma la porte avec un soupir de soulagement.
Elle tâtonnait à la recherche de l’interrupteur lorsque l’impression soudaine de ne pas être seule la fit se figer et balayer vivement la pièce du regard.
Le néon qu’elle laissait toujours allumé au-dessus de l’évier baignait le petit espace de la cuisine d’une pâle lueur bleue. Mais sur le bureau du salon, au lieu de l’écran de veille de son ordinateur, elle aperçut un fichier ouvert !
A cet instant, une silhouette massive masqua le halo lumineux de l’ordinateur, vint la percuter brutalement et la propulsa contre le comptoir de la cuisine. Rachel entendit un verre tomber et se briser sur sol et, perdant l’équilibre, elle se retrouva bientôt à terre, les deux paumes et son genou droit sur des fragments de verre.
Elle hurla de peur et de douleur. La porte s’ouvrit à la volée derrière elle et Rachel se retourna vivement… pour voir une ombre disparaître derrière un rideau de pluie.
Elle s’assit, les mains et le genou en feu. Secouée par des sanglots terrifiés, elle serra un instant son sac à dos contre elle. Puis elle se leva et alla refermer la porte dont elle tourna le verrou en hâte. La serrure fonctionnait encore, indiquant qu’elle n’avait pas été forcée. L’intrus, quel qu’il soit, avait donc utilisé une clé. Rachel se rappela que le régisseur détenait l’original de toutes les clés de la clinique. Une pensée qui n’avait rien de rassurant.
Rachel enclencha la chaîne de sécurité d’une main tremblante, tout en pensant que si quelqu’un voulait vraiment s’introduire chez elle, ce n’était pas un vulgaire morceau de métal qui allait l’en empêcher.
Etreinte l’espace d’un instant par la panique, elle songea à courir jusqu’à sa voiture et à s’enfuir — mais pour aller où ? Dans les bureaux du FBI ?
Non. Car si Mitch Decker la jugeait incapable de gérer seule une banale intrusion, il l’exclurait de cette affaire et la garderait sous surveillance jusqu’à la fin de l’enquête, ainsi qu’il l’en avait menacée.
Rachel secoua la tête, écrasée par l’ampleur de sa tâche. De toute façon, tant qu’Eric serait là, il n’était pas question de partir. Elle ne pouvait pas le laisser seul ici.
Elle appliqua une main sur sa bouche et tenta de contrôler sa respiration spasmodique. Quelqu’un s’était introduit chez elle, avait fouillé dans ses fichiers informatiques. Mais qui ? Et qu’avait-on espéré trouver ?
Rachel braqua son regard sur l’écran de l’ordinateur. La page qui y apparaissait était la dernière du journal qu’elle remplissait chaque soir depuis son arrivée aux Prairies afin d’y consigner ses expériences.
Par chance, elle avait été trop occupée, ou trop fatiguée ces derniers jours pour l’ouvrir. La banalité de son contenu rehaussa l’étrange tour qu’avait pris son existence depuis qu’Eric s’était introduit dans la clinique.
Au début, le fait de rôder dans les locaux, d’éviter les gardes et les chiens, de transmettre des messages secrets, lui avait paru excitant. Mais soudain, elle ne se sentait plus du tout en sécurité. L’univers qu’elle s’était donné tant de mal à construire était devenu fragile.
Rachel exerça une pression sur son oreille. Elle entendit le silence compact indiquant que le transmetteur d’Eric était éteint, mais insista tout de même.
— Eric ?
Un regard en direction de la pendule lui indiqua qu’il était 20 h 35. Il lui faudrait attendre quarante minutes avant qu’Eric ne connecte son appareil au sien.
— Bon sang, Eric ! supplia Rachel d’une voix angoissée. Répondez-moi !
Comme elle se penchait pour ramasser un morceau de verre, une vive douleur lui transperça le genou.
— Aïe !
Les larmes lui montèrent aux yeux et elle boita jusqu’à la salle de bains où elle contempla son reflet dans le miroir.
Ses cheveux trempés étaient plaqués sur sa tête, de longues traces rouges zébraient son front et sa joue, qu’elle avait dû essuyer de ses doigts ensanglantés, et ses yeux étaient également rougis par les pleurs. Rachel contempla ses paumes, incrustées de minuscules fragments de verre.
Elle passa plusieurs minutes à ôter un à un les éclats de ses mains et de son genou, après quoi elle lava ses plaies et aspergea son visage d’eau. Puis elle peigna ses cheveux mouillés. Malgré cela, son apparence demeura… celle d’une femme au bord de la panique.
A cet instant, la faible sonnerie du téléphone portable la fit tressaillir. Rachel considéra son regard affolé dans le miroir, soudain désireuse d’ignorer l’appel. Elle ne voulait parler qu’à Eric.
Mais la sonnerie persistant, elle se hâta de sortir l’appareil confié par le FBI de son sac à dos.
— Rachel ? C’est Mitch Decker.
La voix calme et profonde de Mitch ramena aussitôt des larmes dans ses yeux.
— Oh ! Mitch, bonsoir !
— L’agent Simmons m’a dit que l’échange de ce soir s’était bien passé. Comment vous sentez-vous ?
Rachel avala sa salive, effrayée à l’idée que Decker ne perçoive sa détresse.
— B… bien.
Elle grimaça, certaine qu’il devinerait qu’elle mentait. Elle devait à tout prix recouvrer sa maîtrise de soi. Car si Mitch la jugeait trop émotive, il l’écarterait de cette mission.
Or, Eric avait besoin d’elle.
— Où êtes-vous ?
— Dans mon appartement. Je viens de rentrer. Il… il a plu, et ces routes de campagne sont assez mal indiquées.
Elle se mordit la lèvre afin de retenir ses sanglots.
— Vous n’avez pas eu d’accident, j’espère ?
— Non. Tout…
Rachel pressa ses doigts sur sa bouche et s’éclaircit la gorge.
— Tout va bien.
— Rachel…
La tendre autorité dans la voix de Mitch acheva d’ébranler ses nerfs fragilisés.
Elle ne pouvait pas lui mentir.
— Pendant mon absence, avoua-t-elle, quelqu’un… quelqu’un s’est introduit chez moi.
— Qui ? s’enquit Mitch d’un ton égal.
— Je n’en sais rien. J’ai surpris l’intrus, qui s’est aussitôt échappé. Il avait consulté mes fichiers informatiques.
— A-t-il pu trouver chez vous des éléments relatifs à notre enquête ?
— Non. Je conserve toujours tout sur moi, dans un sac.
— Bon.
Rachel prit une profonde inspiration.
— Mitch, ne me retirez pas l’affaire. Je suis capable d’affronter la situation. Je vous le jure.
— De toute évidence, on vous suspecte. Cependant, vous êtes le seul fil qui me relie à Eric ; j’ai donc besoin de vous. Redoublez de prudence. De mon côté, je vais rassembler une équipe pour vous tirer de là d’urgence si nécessaire.
— Mitch, je vous en supplie, ne me forcez pas à partir.
— Je m’en abstiendrai aussi longtemps que possible. Vous avez les plans, n’est-ce pas ?
— Oui, et j’ai remis les rapports que j’avais subtilisés à l’agent Simmons.
Rachel ferma les yeux. Mitch n’allait pas la forcer à abandonner. Elle reprit :
— Un des documents que je vous ai fait passer, qui est rédigé par le Dr Green, fait référence à l’insuffisance respiratoire d’une jeune patiente. Il pourrait s’agir de Misty Norwood, la jeune fille mentionnée par Caleb.
A mesure qu’elle parlait, son pouls erratique s’apaisa et sa voix se raffermit.
— Bien, répondit Mitch. Natasha vous contactera dès qu’elle les aura étudiés. Rachel, je dois m’entretenir avec Eric. Dès ce soir. Pouvez-vous lui apporter le téléphone ?
Rachel sentit son pouls s’affoler de nouveau à l’idée de devoir ressortir dans la nuit. Malgré cela, elle acquiesça :
— Oui, bien sûr. S’agit-il de Caleb ?
— J’ai plusieurs renseignements à communiquer à Eric.
L’intonation de Mitch la découragea de poser toute question supplémentaire.
— D’ici combien de temps pensez-vous pouvoir le retrouver ?
— Dans un peu moins d’une heure.
— Très bien. J’attendrai son appel à ce même numéro.
Sur ces mots, Mitch Decker raccrocha.
Rachel laissa alors libre cours à ses larmes.
Quelques instants plus tard, elle essuyait ses joues humides et brûlantes. Elle n’avait pas le temps de s’apitoyer sur son sort. Il lui fallait apporter le téléphone à Eric. Mitch n’ayant pas voulu lui communiquer son message, elle redoutait qu’un accident fatal ne soit arrivé à Caleb.
Son expédition à travers le parc fut pénible. La pluie s’était arrêtée, mais le sol trempé était glissant, et le son intempestif des gouttes retombant des arbres éprouvait ses nerfs déjà à vif.
Le temps qu’elle atteigne l’arrière du bâtiment principal, sa montre indiquait 21 h 03. Dans douze minutes, Eric allumerait son micro récepteur. Rachel activa le sien, mais ne perçut que le silence signifiant que celui d’Eric ne l’était pas.
Ce silence l’effraya davantage que tout ce qu’elle avait enduré ce soir. Sans la voix d’Eric au creux de son oreille, elle se sentait isolée, claustrophobe, comme si on l’avait enfermée dans un caisson insonorisé. Au point qu’il lui fallut se raisonner pour résister à l’envie d’éteindre l’appareil.
Comme elle ne pouvait ouvrir la porte accédant à l’arrière du sous-sol sans l’aide d’Eric, elle contourna le bâtiment jusqu’à l’entrée principale où elle s’immobilisa afin d’observer le garde à travers la porte vitrée. Renversé contre le dossier de son siège, il parlait au téléphone.
Rachel songea à passer simplement devant lui, mais dans l’état d’esprit où elle se trouvait, elle craignit de ne pas parvenir à trouver une excuse cohérente à sa présence dans la clinique s’il l’interpellait.
Elle consulta sa montre. Il était 21 h 07 à présent. Elle allait plutôt attendre qu’Eric allume son récepteur et lui demander de la rejoindre à l’arrière du bâtiment.
Elle s’apprêtait à repartir, lorsque le garde rangea son téléphone portable dans sa poche. Il se leva, s’étira, prit son talkie-walkie sur le comptoir et s’éloigna.
Rachel sentit son pouls s’accélérer. Etait-ce l’heure de sa pause ? Ou bien allait-il faire sa ronde ? Quoi qu’il en soit, elle disposait d’un court laps de temps pour s’introduire dans le bâtiment sans être vue.
Elle gravit les marches quatre à quatre, poussa la porte vitrée et traversa le hall en direction du service de neurologie, avec l’allure de quelqu’un en retard pour un rendez-vous. Elle y croisa deux médecins, mais évita leurs regards en feignant de réajuster la bride de son sac. Ses chaussures mouillées grincèrent sur le carrelage et Rachel eut soudain la chair de poule, comme si une main s’apprêtait à la saisir au col.
Les couloirs principaux étaient déserts. Elle passa devant les portes du vestibule de service et perçut le cliquetis des chariots de nourriture qu’on rapportait aux cuisines.
S’immobilisant devant les portes ouvrant sur le département de neurologie, elle prit un instant pour passer une main dans ses cheveux. Puis, tout en réfléchissant à ce qu’elle raconterait à Grace si elle se trouvait nez à nez avec elle, Rachel poussa les lourds panneaux d’acajou.
A cet instant, son récepteur s’alluma et elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine.
— Eric.
— L’échange s’est bien passé ? Où êtes-vous ?
Après un regard dans le couloir, elle s’élança en direction de la chambre 3, dont la porte grinça lorsqu’elle la poussa.
— Je suis là.
Eric qui, torse nu et vêtu du bas de pyjama standard distribué aux patients, regardait par la fenêtre, se retourna d’un bond.
— Salut.
Il sourit. Rachel sentit alors ses yeux s’emplir de larmes. Tout allait bien, maintenant. Eric était avec elle.
Sa longue silhouette, profilée contre la vitre, avait la gracieuse assurance d’un félin. Ses yeux noirs la scrutèrent et elle vit l’inquiétude creuser ses traits.
— Bon sang, que vous est-il arrivé ?
En un instant, il fut près d’elle pour essuyer sa joue encore humide à l’aide de son pouce.
— C’est du sang. Vous avez eu un accident ?
A sa propre consternation, Rachel faillit craquer. Elle appliqua ses mains sur sa bouche et, luttant pour contrôler les sanglots qui montaient dans sa gorge, elle secoua la tête.
— Rachel, vos mains !
Eric retourna les paumes de la jeune femme vers le ciel pour mieux les examiner, avant de plonger un regard anxieux dans le sien.
— Enfin, que s’est-il passé ?
Rachel s’éclaircit la gorge.
— Le rendez-vous avec l’agent du FBI s’est bien passé, dit-elle. Il m’a remis les plans en échange des documents.
Eric hocha la tête avec gravité.
— Très bien, et ensuite ?
Serrant doucement ses mains dans les siennes, il attendit d’autres explications.
— Mais quand je suis rentrée chez moi, quelqu’un s’y trouvait.
L’étreinte des doigts d’Eric se resserra autour de ses mains et Rachel grimaça. Il les lâcha pour agripper ses épaules.
— Racontez-moi en détail ce qui s’est passé.
Elle prit une profonde inspiration.
— J’ai dû surprendre l’intrus en ouvrant la porte. Il m’a heurtée dans sa fuite et je suis tombée sur du verre cassé.
Eric jura dans sa barbe.
— Quelque chose manquait dans vos affaires ?
— Non, pas que je sache. Il avait consulté mes fichiers informatiques, mais rien ne semble avoir disparu.
— Il devait chercher un indice prouvant votre lien avec le FBI.
Rachel émit un soupir tremblant.
— Vous croyez qu’ils sont au courant ?
— Peut-être pas, mais d’après certaines des questions de Metzger, je crains qu’il ne suspecte quelque chose. Il n’y avait rien chez vous, susceptible de confirmer leurs soupçons ?
Elle secoua la tête.
— La clinique nous fournissant les services d’une femme de ménage une fois par semaine, je n’ai rien voulu laisser chez moi.
— Parfait, répliqua Eric d’un air absent.
Il commença à arpenter la pièce d’un air pensif.
— Quelque chose ne colle pas, reprit-il. Ces méthodes ne ressemblent pas à Metzger. S’il vous soupçonnait de quoi que ce soit, je pense qu’il se contenterait de vous éliminer.
Devant la pâleur soudaine de la jeune femme, Eric regretta aussitôt ses paroles.
— Je suis désolé, Rachel.
Celle-ci redressa le menton.
— Non. Vous avez raison. Metzger aime les résultats concrets.
— Je commence à penser qu’il est trop dangereux pour vous de rester ici, dit Eric.
Des flammes s’allumèrent dans le regard de Rachel.
— Je suis en mesure d’affronter la situation.
Eric regarda sa belle et courageuse partenaire. En effet, il l’en jugeait capable.
— Là n’est pas le problème, décréta-t-il.
Il croisa les bras et riva son regard sur elle.
— Vous avez été blessée, et je refuse que cela se reproduise. D’ailleurs, nous avons la preuve qu’ils vous soupçonnent, ce qui signifie que nous devons vous exclure de cette enquête.
— Si je partais maintenant, cela ne paraîtrait-il pas encore plus suspect ? objecta Rachel. Et que ferez-vous, seul, ici ? Vous avez besoin de moi.
Eric promena son regard sur elle, sur ses longues jambes serrées dans son jean noir, sur son buste moulé dans un pull-over du même ton, sur la ligne gracieuse de son cou, sur ses cheveux de jais, sur ses merveilleux yeux bleus, et il sentit son corps répondre intensément à ce seul spectacle.
Oui, il avait besoin d’elle. Mais il n’obtiendrait jamais ce dont il rêvait la concernant. Et il n’allait certainement pas la mettre en danger sous prétexte qu’à son côté, il se sentait « complet » pour la première fois de son existence. Il avait toujours pensé que Caleb constituait l’autre partie de lui-même. Mais il commençait à comprendre à quel point Rachel était importante pour lui.
— Passez-moi le téléphone, dit-il. J’appelle Mitch pour lui demander de vous sortir de ce guêpier.
Il vit Rachel pâlir.
— Oh ! à propos, Mitch m’a appelée ! C’est pourquoi je suis venue. Il veut s’entretenir personnellement avec vous.
Eric se figea.
— Pourquoi ne vous a-t-il pas simplement transmis un message ? S’agit-il de Caleb ?
Elle lui tendit le téléphone, ses doigts nerveusement resserrés autour de l’appareil.
— Mitch ne l’a pas précisé.
Il voulut lui prendre le combiné des mains, mais Rachel emprisonna la sienne et éleva son regard vers lui.
— Je lui ai tout raconté et il m’a autorisée à rester.
Comme Eric s’apprêtait à répondre, elle ajouta en hâte :
— Je vous en prie, Eric. J’ai besoin d’aller jusqu’au bout. D’aider Caleb… et de vous aider, vous.
Il ne pouvait ignorer la passion qui animait son regard. Il la comprenait. Rachel avait besoin de se prouver qu’elle pouvait être utile à quelqu’un. Il connaissait même la source de ce sentiment. Elle provenait de son impression d’avoir échoué, à un moment de sa vie, à aider un être cher. Pour Rachel, il s’agissait de sa mère. Pour lui, de Caleb.
En réalité, il ne pouvait qu’admirer la détermination de la jeune femme.
Arrachant doucement le téléphone d’entre les mains tremblantes de Rachel, il composa le numéro de Mitch, tout en s’interrogeant sur le degré de suspicion de Metzger. Si ce dernier décidait de lui faire subir un examen physique complet, il découvrirait aussitôt qu’il n’était pas Caleb. La cicatrice à son cou, à elle seule, suffirait à le prouver.
Mitch répondit aussitôt.
— Que se passe-t-il ? demanda Eric sans perdre de temps en civilités.
— Nous avons reçu les résultats de l’autopsie de Charles Green, et Laurel a recommencé les tests, avec en tête l’hypothèse d’un meurtre. Elle a bien noté la présence importante d’alcool et de morphine, mais a également découvert celle d’une dose mortelle de potassium.
— Du potassium ?
— Oui. Le premier rapport d’autopsie ayant fait état d’un mélange de morphine et d’alcool dans l’estomac, les tests sanguins se sont ensuite orientés dans cette seule direction.
Eric éleva son regard vers Rachel.
— Je parie qu’ils n’avaient pas non plus recherché de traces d’injections dissimulées sous la langue, par exemple, ou sous les cheveux.
— Exactement, confirma Decker.
— Il s’agirait donc bien d’un meurtre.
Rachel pressa sa main contre sa bouche.
— Nous avons obtenu l’autorisation d’exhumer le corps, reprit Mitch. Laurel affirme qu’on peut trouver des signes d’injection sur un corps embaumé.
— Espérons qu’elle ait raison.
Eric resserra sa main autour du téléphone.
— Etait-ce là la raison de votre appel, Mitch ?
— J’ai également des informations provenant de Natasha. Elle a retrouvé Misty Norwood. Suite à une tentative de suicide, Misty avait été internée aux Prairies où elle est restée plusieurs mois. Elle en est ressortie à la requête de ses parents, apparemment alarmés par certains agissements du personnel médical, rapportés par ses soins. Elle vit à présent avec eux. Nous tâchons d’organiser une entrevue avec elle.
— Mitch, Rachel aurait pu me transmettre ces informations.
Le silence subit de Mitch fit comprendre à Eric pourquoi son chef avait tenu à lui parler personnellement. De toute façon, il avait déjà senti que quelque chose n’allait pas.
Ces dernières vingt-quatre heures, il s’était senti assailli de perceptions incohérentes.
Il se demandait si cette impression de chaos était causée par le traitement qu’il recevait, ou par la détérioration de l’esprit de Caleb.
— Dites-moi la vérité, Mitch.
— Oh non ! murmura Rachel avec anxiété.
— Votre frère a été victime d’attaques cérébrales successives, déclara Mitch. Elles ne durent pour l’instant que quelques secondes, mais sont de plus en plus rapprochées.
— C’est donc cela. Je savais que quelque chose n’allait pas.
A ces mots, Rachel haussa un sourcil suspicieux tout en resserrant ses bras autour de sa poitrine.
— Le temps presse, Eric, reprit Decker. Consultez les plans que nous avons remis à Rachel. Natasha les a examinés au peigne fin, et elle a remarqué une zone non identifiée au sous-sol, totalement coupée du reste du bâtiment. Il pourrait s’agir du laboratoire secret de Metzger.
— Nous le vérifierons dès ce soir. Merci, Mitch.
— Eric, vous tenez le coup ?
Tout en passant une main lasse sur son visage, Eric assura à son chef qu’il allait bien.
— Et Rachel ?
Il abaissa sa main et considéra la jeune femme avant de répondre :
— Rachel va bien, elle aussi.
— En êtes-vous sûr ? Je répugne à la retirer de cette affaire, mais nous ne pouvons nous autoriser la moindre erreur.
— Elle s’en sort très bien. J’ignore comment je me serais débrouillé sans elle.
Lorsque Eric déconnecta l’appareil, Rachel continuait de le dévisager, les sourcils froncés. Il avait noté la violence de sa réaction à l’instant où il avait dit savoir que l’état de Caleb avait empiré. Etait-ce pour son frère qu’elle s’inquiétait ? Ou bien s’interrogeait-elle sur l’état de sa santé mentale à lui ?
— Vous avez les plans ? demanda-t-il.
Il fallut une fraction de seconde à Rachel pour réagir.
— Oui. Dans mon sac à dos.
— Jetons-y un coup d’œil.
Rachel lança un regard en direction de la porte.
— Et Grace ?
— Elle ne travaille pas ce soir. Sa remplaçante est passée juste avant votre arrivée. Elle ne reviendra pas avant 23 heures. D’autant qu’elle s’est plainte d’être débordée de travail.
Eric déplia les plans sur le minuscule bureau installé sous la fenêtre.
— Regardez ça.
Rachel s’approcha et, après lui avoir offert l’unique chaise de la chambre, Eric se pencha au-dessus d’elle et désigna la partie du sous-sol soulignée en rouge par Natasha.
Les cheveux de Rachel sentaient la pluie, le soleil, et le gardénia. Il agrippa le dossier de la chaise et, se forçant à se concentrer sur leur mission, posa son index sur le plan.
— Aucune porte ne semble accéder à cette pièce, dit-il.
Le périmètre mis en exergue par Natasha était situé dans la partie sud du bâtiment, près du local des poubelles. Il était bordé sur trois côtés par d’étroits corridors, mais celui de ses murs orienté au nord formait la paroi arrière des ascenseurs.
— En effet, s’étonna Rachel. Ce doit être l’ancien abri anti-bombes dont Natasha pense qu’il peut abriter le laboratoire secret de Metzger.
Tout en s’efforçant d’ignorer la caresse des cheveux de Rachel contre sa joue, Eric traça les limites du mystérieux local à l’aide de son doigt.
— Ces murs sont beaucoup plus épais que les autres.
Rachel hocha la tête avant de se tourner vivement vers lui.
— Eric ? Qu’a dit Mitch concernant Caleb ?
A cette question, Eric sentit son cœur sombrer dans sa poitrine. Il contempla les lèvres pleines de Rachel, son regard agrandi par l’inquiétude. Leurs bouches se touchaient presque, l’amenant dangereusement aux confins du désir.
Un désir auquel il ne pouvait céder. Car faire l’amour avec elle sans lui avoir parlé auparavant du lien particulier qui l’unissait à son frère aurait été une trahison.
En même temps, s’il lui faisait cet aveu, il la perdrait. Elle interpréterait sa confession comme le signe d’une pathologie clinique. Or, Rachel lui avait d’ores et déjà confié qu’elle ne voulait pas s’impliquer dans une relation affective avec une personne atteinte par ce type de déséquilibre.
S’il avait seulement pu lui jurer que l’étrange lien qui le reliait à Caleb était réel et non le fruit d’un esprit délirant, il l’aurait fait. Mais à vrai dire, il n’en était pas certain lui-même.
Il ramassa le plan sur la table et le replia.
— Venez, dit-il, le temps presse. Je vous raconterai tout en chemin.
Malgré sa promesse de lui rapporter sa conversation avec Mitch, Eric demeura silencieux le temps que dura leur prudente expédition jusqu’au sous-sol. Après avoir contourné la cage de l’ascenseur de service, il examina le mur, l’air absorbé.
Rachel ne pouvait détacher le regard du visage d’Eric, dont la faible lueur des veilleuses accentuait encore la beauté. Elle contempla son nez aquilin, ses pommettes racées, sa bouche large et sensuelle.
— Que faites-vous ? demanda-t-elle en le voyant se déplacer lentement le long de l’épaisse paroi, tout en palpant sa surface.
Sans interrompre son examen, Eric murmura :
— S’il existe une pièce derrière ce mur, il y a forcément…
Il s’interrompit et fronça les sourcils.
— Je n’arrive pas à…
Avec une fascination mêlée d’appréhension, elle le regarda poursuivre ses recherches méthodiques tandis qu’il marmonnait dans sa barbe. Elle avait le sentiment confus qu’Eric écoutait quelque chose, ou quelqu’un, qu’elle ne pouvait entendre.
Cela lui rappela les délires de sa mère, aux moments où sa folie prenait le dessus sur sa raison.
— Eric, insista-t-elle alors, que vous a dit Mitch ?
Au-delà de sa réelle inquiétude concernant Caleb, elle avait besoin de s’assurer de l’ancrage d’Eric dans la réalité.
Les yeux fermés, sans cesser de faire courir ses mains le long de la paroi, il répondit :
— Il a dit que l’un des documents que vous aviez fournis à Natasha concernait Misty Norwood.
— Misty ! Elle existe donc vraiment ?
Eric abaissa son regard vers elle.
— Je vous ai dit que mon frère ne mentait jamais.
— Est-elle vivante ? Que lui est-il arrivé ?
— Tout ce que nous savons, c’est que ses parents l’ont placée dans cette clinique, mais l’en ont ensuite retirée, suite à des maltraitances qu’elle leur aurait rapportées.
A ces mots, Rachel sentit une colère impuissante bouillonner dans ses veines.
— Dans ce cas, pourquoi le Dr Metzger a-t-il dit à Caleb que son amie était morte ?
Un muscle tressaillit sur la mâchoire d’Eric.
— Il aura voulu observer sa réaction.
— Et Caleb ? Comment va-t-il ?
Cette fois, Eric serra les mâchoires.
— Il a eu plusieurs attaques cérébrales.
— Oh non !
Ils étaient pris dans une course contre la montre. Quelle qu’en soit la cause, ces crises indiquaient que l’état de Caleb empirait.
— Elles sont de plus en plus rapprochées, précisa Eric.
— C’est Mitch qui vous l’a dit ? demanda Rachel d’un air suspicieux.
Eric ne répondit pas, et contourna l’angle du mur jusqu’à un corridor obscur.
Rachel le suivit. A mesure qu’ils avançaient dans l’étroit couloir, ils décelèrent une odeur de plus en plus forte d’ordures et de moisissure.
Ils repérèrent tous deux un renfoncement dans le mur.
Rachel secoua la tête.
— Les plans n’indiquaient pas la présence de cette alcôve.
Refermant le poing, Eric testa la sonorité de la paroi. Rachel décela un son creux et il lui décocha un sourire de triomphe.
— Nous y sommes.
Le cœur de Rachel se mit à cogner dans sa poitrine.
— Ce serait donc le laboratoire secret ?
— Passez-moi la torche.
Il balaya méthodiquement la surface du renfoncement à l’aide de son faisceau.
— Vous voyez cette fente ? A peine visible.
Rachel plissa les yeux.
— Non. Je ne vois rien que l’angle enfoncé du mur.
— C’est pourtant cela. C’est la porte. J’en suis certain.
Il regarda autour de lui, puis ferma brièvement les yeux.
— L’un des ascenseurs de service accède à l’intérieur de cette pièce.
— A l’intérieur ? Comment pourriez-vous le savoir ?
Eric lui décocha un regard sec.
— Ça paraît logique.
— Dans ce cas, allons voir à l’intérieur, murmura Rachel, prise d’un long frisson.
Allait-elle découvrir que son idole, le Dr Gerhardt Metzger, était le monstre que décrivait Caleb ?
A cette pensée, elle resserra ses doigts autour de la bandoulière de son sac.
— Nous ne pouvons prendre ce risque sans savoir où se trouve Metzger, objecta Eric.
— Cela, nous n’avons aucun moyen de l’apprendre.
— Et que comptez-vous lui dire, si nous ouvrons cette porte et qu’il se trouve à l’intérieur ?
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