Attirance interdite - Un risque à prendre

Dana Marton · Chapitre 14 sur 28

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Attirance interdite - Un risque à prendre

Un risque à prendre

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— Caleb, allons, lâchez-moi ! Vous connaissez le règlement.

Le Dr Rachel Harper desserra doucement l’étreinte de son patient autour de son bras.

Elle s’apprêtait à rentrer chez elle lorsque l’infirmière de nuit du service de neurologie intensive l’avait appelée à la rescousse sur son biper. Victime d’une nouvelle crise de somnambulisme, Caleb Baldwyn, le malade de la chambre trois, s’était levé dans son sommeil et s’était introduit dans le solarium de la clinique.

— Vous êtes avec eux, c’est ça ? repartit Caleb d’une voix dure et aiguë. FrankenMetzger vous envoie pour me tuer.

Rachel considéra les traits marqués par l’agitation de son patient. Le mince dossier qu’elle avait consulté le concernant indiquait que depuis l’âge de onze ans — et il en avait maintenant trente et un —, Caleb avait passé la majorité de son temps enfermé dans une institution. Malgré l’administration des meilleurs traitements de pointe, malgré sa jeunesse et son état général satisfaisant — qui en faisaient le candidat idéal pour la dernière génération d’anti-psychotiques — depuis quelques années, ses progrès étaient instables et ses constantes rechutes, inexplicables.

Rachel entendit la porte du solarium s’ouvrir derrière elle.

— Docteur Harper, tout va bien ?

C’était l’infirmière qui l’avait contactée.

— Oui, Grace. Caleb va retourner se coucher, maintenant.

— Non hurla Caleb. FrankenMetzger va me tuer ! Il faut que je m’échappe d’ici !

Grace fit un premier pas à l’intérieur de la pièce et sortit une seringue de sa poche. Darell Freeman, l’un des gardes de la clinique des Prairies, apparut alors sur ses talons, et Rachel foudroya l’infirmière du regard. Elle lui avait pourtant spécifié de ne pas prévenir la sécurité.

— Venez, Caleb, suggéra-t-elle d’une voix calme, je vous raccompagne jusqu’à votre chambre.

— Ma chambre ? Ma cage, plutôt ! s’écria le patient en la repoussant.

Il riva sur elle un regard sombre et enfiévré.

— Ne voyez-vous pas que FrankenMetzger échange les remèdes ? Que le traitement mentionné dans nos dossiers n’est pas celui qu’il nous administre ?

Il fronça les sourcils.

— C’est un monstre.

Le garde fit un pas vers Caleb et Grace s’approcha, la seringue à la main.

— C’est bon, Caleb, dit sèchement Darell. On y va.

L’intéressé eut un vif mouvement de recul et braqua son regard sur eux.

— Darrell, ne le stressez pas, marmonna Rachel sans quitter son patient des yeux.

Il ne fallait surtout pas que Caleb panique.

Au mépris de ses consignes, le garde bondit sur le malade, le maîtrisa par-derrière et écrasa son avant-bras sur sa gorge.

— Darrell !

Bon sang, pourquoi Darell ne l’écoutait-il pas ?

Se servant de la prise du garde, Caleb propulsa ses jambes vers l’avant. Son pied fit voler dans les airs la seringue que brandissait Grace. Darell perdit l’équilibre. Les deux hommes trébuchèrent et roulèrent férocement au sol, jusqu’au moment où le garde plaqua Caleb dos au carrelage… et où Rachel vit briller le métal d’un revolver.

— Darrell, non !

Un coup de feu éclata. Les deux hommes se figèrent. Puis leurs corps se séparèrent telles deux poupées de chiffon. Le revolver glissa sur les carreaux blancs et une tache rouge foncé commença à s’étendre sur la chemise du garde.

Grace hurla.

Caleb se releva en titubant, ses longs doigts tendus vers l’arme.

Rachel plongea aussitôt en direction du revolver, mais Caleb fut plus rapide. Il s’en empara, puis il fondit sur elle et la força à se redresser, tout en la plaquant contre lui tel un bouclier humain.

— Il est mort, n’est-ce pas ? Je l’ai tué, je l’ai tué ! s’écria-t-il, paniqué.

Elle sentit le canon du revolver s’enfoncer sous sa mâchoire et l’étreinte de Caleb se resserrer autour d’elle tandis que de longs sanglots agitaient sa maigre silhouette.

— C’était lui ou moi. Lui ou moi. Vous l’avez bien vu, n’est-ce pas, docteur ?

La respiration presque coupée par l’avant-bras avec lequel il comprimait sa trachée, électrisée par la peur, Rachel réussit à l’écarter juste assez pour prendre une inspiration haletante.

— Caleb, je vous en supplie, n’envenimez pas la situation.

Ce dernier lui répondit par un rire cassant.

— Elle ne pourrait être pire, repartit-il d’un ton grinçant.

Intensifiant encore la pression de son bras, il la priva totalement d’air pendant un instant.

— Il faut que je retourne chez moi, décréta Caleb. Que je parle à Eric. Si je rentre à la maison, il saura où me trouver.

Rachel vit Grace se faufiler en direction de la porte mais, se retournant d’un bond, Caleb braqua son arme sur elle.

— Non ! Ne bougez pas !

L’infirmière fit un pas en arrière et enroula craintivement ses bras autour de sa tête.

— Ne tirez pas, implora-t-elle. J’ai des enfants.

— Darrell aussi avait des enfants ! se lamenta Caleb, le corps agité de terrifiants sanglots. Oh ! mon Dieu ! Je l’ai tué !

A cet instant, Rachel sentit son cœur se figer dans sa poitrine. Elle avait cru voir le garde bouger.

— J’ai l’impression qu’il n’est pas mort, s’écria-t-elle. Laissez-moi l’examiner.

Caleb secoua la tête avec véhémence.

— Non. Non. Il est trop tard ! Il est trop tard !

* * *

Il est trop tard !

Eric Baldwyn se redressa en sursaut dans son lit, le souffle court. Il repoussa du pied les couvertures entortillées autour de lui et, le cœur battant, scruta l’obscurité.

Il se trouvait dans son appartement de Washington… et non pas en train de serrer contre lui une jeune psychiatre apeurée, ni de tenir un revolver dans sa main. Aucun garde ne gisait non plus à ses pieds dans une mare de sang.

Eric frissonna et passa ses mains sur son visage. Cela lui apprendrait à rapporter du travail chez lui. Il avait passé la moitié de la nuit à étudier les clichés macabres relatifs à la dernière affaire de meurtre sur laquelle il planchait.

Il se leva, enfila un jean et alla prendre une bouteille d’eau dans le réfrigérateur, à laquelle il but de longues gorgées. Puis, hanté par la violence de son rêve, il se dirigea vers le canapé où il se laissa tomber avec lassitude.

Afin d’en distraire son esprit, il alluma la télévision, mais l’image des lèvres tremblantes et du regard effrayé de la jolie psychiatre l’empêcha de se concentrer sur le bourdonnement monotone des informations.

Que signifiait ce songe singulier ? Pourquoi ce coup de feu ? Cette prise d’otage ? Et… pourquoi s’y était-il trouvé dans la peau du meurtrier ?

— Voilà bien une question futile, Baldwyn, marmonna Eric.

En sa qualité de profiler pour le département criminel du FBI, son travail consistait justement à s’introduire dans le cerveau des criminels, et son inconscient avait simplement dû en opérer la métaphore.

Il replia son avant-bras sur ses yeux.

— … une information de dernière minute, annonça la voix du présentateur télévisé. Il y a quelques instants, un dénommé Caleb Baldwin, interné depuis vingt ans dans la clinique psychiatrique Les Prairies, en a abattu un des gardes avec son propre revolver.

Eric se redressa d’un bond et braqua un regard stupéfait sur l’écran. Caleb Baldwyn. C’était le nom de son frère.

— Le forcené s’est échappé en compagnie d’un otage, le Dr Rachel Harper, une jeune psychiatre récemment engagée dans cet établissement privé à la clientèle exclusive et à la renommée internationale.

L’image télévisée de bâtiments tentaculaires se détachant sur de vastes pelouses fit place à une photographie au grain épais et Eric se figea, son pouls cognant avec violence à ses tempes.

C’était elle. C’était la femme apparue dans son rêve. Il reconnaissait sa chevelure de jais, ses yeux d’un bleu cristallin, son visage à l’ovale parfait. La stupeur fit bouillonner son sang dans ses veines. Comment était-ce possible ? Alors qu’il n’avait jamais rencontré Rachel Harper… alors qu’il n’avait jamais mis un pied dans cette clinique ?

Il pressa ses paumes contre ses tempes. Ses rêves, qui prenaient parfois la forme de cauchemars, se déroulaient souvent avec une précision inquiétante. Mais il n’avait jusqu’alors jamais vu en songe un incident qui se soit avéré réel… du moins pas depuis le décès de son frère, vingt ans auparavant…

S’insurgeant contre la pensée implacable qui s’imposait à son esprit, Eric hurla :

— Non !

Il considéra l’écran, bouche bée. Que lui arrivait-il ?

Le nom de son frère qui venait d’être prononcé. Ce rêve. Même si chaque parcelle de son être s’efforçait de la démentir, il devait exister une seule explication rationnelle à cet extraordinaire enchaînement d’événements.

Le cœur battant et les poings resserrés par le chagrin et l’horreur, Eric sentit le déni faire lentement place en lui à une épouvantable certitude.

Sa grand-mère, comprit-il, lui avait menti jusqu’à son dernier souffle. Son frère était en vie. Cette révélation expliquait tant de choses… ses rêves, les pensées effrayantes qui parfois le traversaient, l’écho indistinct et constant de la voix de Caleb dans sa tête.

Il avait passé les vingt dernières années terrifié à la pensée de succomber à la schizophrénie qui avait touché son frère jumeau. Mais à présent… il ne pouvait que s’interroger.

— … nous vous communiquerons de plus amples renseignements sur cette affaire dès que possible, conclut la voix du présentateur.

Eric zappa sur une autre chaîne, mais aucune ne couvrait cette information. Il commença alors à arpenter sa chambre tout en passant une main fébrile dans ses cheveux.

La scène du coup de feu, la personne du ravissant otage étaient réels. Il existait une seule explication à cet étrange phénomène : il s’était immiscé dans le cerveau de son frère. Il avait vu ce que Caleb voyait. L’étrange lien qu’ils avaient partagé durant leur enfance existait encore.

Eric sentit la brûlure des larmes sous ses paupières. Comment avait-il pu l’ignorer ? La culpabilité qu’il avait portée comme une croix au long de ces années s’alourdit un peu plus. Caleb avait-il passé tout ce temps seul… enfermé dans cet asile psychiatrique ? Il massa ses tempes brûlantes. Pas étonnant qu’il ne soit jamais parvenu à bannir la voix de son frère de son esprit. Caleb était vivant. Il avait besoin de lui.

* * *

A 15 heures, l’après-midi même, Eric roulait dans une voiture du FBI en compagnie de son chef, Mitch Decker, à qui il avait demandé assistance dans le but d’entrer en contact avec son frère le plus rapidement possible.

Après avoir convenu du fait qu’Eric était la personne la plus apte à négocier la libération de l’otage, Mitch, fidèle à lui-même, avait insisté pour l’accompagner. D’après ce dernier, cela permettrait d’arrondir les angles auprès des autorités locales.

Decker rangea son téléphone portable dans sa poche.

— Ainsi que vous l’aviez supposé, déclara-t-il, votre frère et la psychiatre se trouvent bien dans la maison de votre grand-mère. On y a découvert le véhicule du Dr Parker garé dans l’allée. Votre instinct ne vous a pas trompé.

Eric prit une profonde inspiration.

— Non, monsieur.

Son chef lui décocha un regard interrogateur.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Eric ? Que cherchez-vous à me dissimuler ?

Eric déglutit. Il aurait dû se douter que Mitch ne se contenterait pas d’une partie tronquée de l’histoire.

Il hésita un instant, avant de dire d’un ton prudent :

— Vous avez sans doute entendu parler du lien particulier qui peut unir certains jumeaux. Eh bien, la nuit dernière, j’ai rêvé cette scène de kidnapping.

— Rêvé ? Que voulez-vous dire ? s’enquit Decker d’un ton circonspect.

— Je suis incapable de vous expliquer ce que je ne comprends pas moi-même, monsieur.

Eric lui exposa ensuite la situation ainsi que Mitch l’aimait, avec clarté et concision. Il lui brossa un tableau rapide de son enfance auprès de son frère schizophrène, sous la férule sévère d’une grand-mère extrêmement soucieuse des convenances. Il lui raconta ses cauchemars nocturnes, ses songes éveillés, traversés d’étranges pensées, que ne parvenait alors pas à analyser son jeune cerveau… et qu’il continuait à ce jour d’expérimenter.

— J’ai toujours eu peur de devenir fou à mon tour, dit-il avec un petit rire cassant. Et sans doute penserez-vous que je le suis.

Decker déploya ses doigts sur le volant du véhicule avant de répondre :

— Je n’ai jamais compris de quelle façon vous parveniez à si bien vous introduire dans le cerveau des gens, Eric, ni comment vous pouviez résoudre certaines affaires en vous contentant d’examiner le cadavre de la victime. Mais je crois en vous et je pars du principe que vous savez de quoi vous parlez.

— Nous arrivons, annonça Eric, sentant le rythme de son cœur s’accélérer en reconnaissant la rue menant à la demeure de sa grand-mère.

La police avait barré l’artère. Le périmètre ainsi délimité grouillait d’hommes en armes et était encombré de voitures de police. Une ambulance était également garée là.

— La maison se trouve à trois cents mètres après ce tournant.

— Nous sommes attendus par le sheriff du comté, l’informa Decker. Il a accepté de nous laisser entrer les premiers.

Eric hocha la tête. Une sourde appréhension lui nouait l’estomac. Il n’apercevait pas encore la maison, mais il en sentait la force d’attraction. Il y avait grandi. Il l’aimait et la détestait à la fois.

Ils remontèrent à pied l’allée bordée d’arbres qui sinuait jusqu’à l’immense manoir. Lorsque le bâtiment apparut, Eric s’immobilisa, ses défenses subitement érodées par un torrent de souvenirs.

Decker sortit son arme. Tout en acquiesçant à ce geste d’un bref signe de la tête, Eric ne produisit pas la sienne. Il espérait ne pas en avoir besoin.

Au lieu de cela, il prit une longue inspiration et redressa les épaules avant de marcher vers la majestueuse entrée de la demeure où son jumeau avait autrefois failli le tuer.

* * *

Rachel ouvrit les yeux et paniqua. Elle était dans le noir !

Maman, non ! N’éteins pas toutes les lumières. Je serai sage. Je te le jure.

Son cœur battait trop vite. Sa poitrine la brûlait. Elle se recroquevilla sur le parquet, avec la certitude que l’obscurité allait la dévorer, comme lorsqu’elle était enfant.

A cet instant, une porte s’ouvrit, laissant entrer la lumière rassurante du jour. Rachel se redressa vivement.

C’était Caleb ! Il avait une apparence effrayante, avec ses yeux cernés de rouge, son regard plus dément que jamais, ses vêtements en désordre et sa peau d’une pâleur maladive, sous sa barbe d’une journée.

Les souvenirs se bousculèrent en elle — celui de Caleb abattant le garde, la forçant sous la menace d’un revolver à les conduire jusqu’à cette maison déserte. Après quoi il l’avait traînée jusqu’à une chambre du second étage, avait entravé ses poignets et ses chevilles à l’aide d’un épais ruban adhésif et l’avait enfermée seule dans le noir.

— Eric va venir, lui annonça Caleb en agitant le revolver dans sa direction.

Sans détacher son regard de l’arme, Rachel demanda :

— Eric, votre frère ?

Elle avait déjà entendu Caleb divaguer à propos d’un frère qu’il prétendait être agent secret, alors que son dossier médical mentionnait pour toute famille une grand-mère récemment décédée.

— Levez-vous ! ordonna Caleb en enfonçant le revolver dans sa poche. Il ne va plus tarder.

Comme il approchait sa main, Rachel se rétracta, mais il saisit vivement ses chevilles, dont il arracha le ruban adhésif avant de délivrer ses poignets.

— Comment savez-vous qu’il va venir ? demanda Rachel, tentant de le faire parler afin de l’amadouer.

Depuis qu’il était son patient, Caleb la fascinait. A la fois par son incroyable beauté et la vive intelligence qui se dégageait de ses chimères et autres histoires de complots.

Les doigts nerveux de Caleb scandèrent un rythme agacé sur la toile de son jean.

— Je le sais parce que je l’ai appelé, repartit-il en rivant son regard opaque dans le sien. Cela lui a fait un choc. Il me croyait mort.

Malgré sa certitude que Caleb délirait, Rachel ne put réprimer un illusoire sursaut d’espoir.

— Vous avez appelé votre frère ? Quand ? Il y a donc un téléphone dans la maison ?

Caleb, tout en rongeant nerveusement l’ongle d’un de ses pouces, émit un rire brutal.

— Je n’ai pas besoin d’un téléphone pour entrer en contact avec Eric. Il est agent secret et a d’innombrables pouvoirs.

— Oui, bien sûr, soupira Rachel, la déception faisant sombrer son cœur dans sa poitrine.

— Vous ne me croyez pas. Personne ne me croit, vociféra Caleb. Ils pensent tous que je suis fou.

Il était intimidant, ainsi dressé au-dessus d’elle avec ses paupières animées de tics et ses pupilles étrécies.

— Misty me croyait, elle, et voyez… elle est morte.

— Qui est Misty ?

— Qui était Misty, voulez-vous dire ? Elle s’appelait Misty Norwood… nous allions nous marier.

Caleb frappa le sommet de la table du plat de la main avant d’y déployer ses doigts tremblants.

— Elle a eu des problèmes respiratoires. Alors ils l’ont emmenée. Ensuite, Metzger m’a dit qu’elle était morte.

Une grimace de douleur déforma ses traits.

— J’ai essayé de la protéger. J’ai vraiment essayé. Un autre patient m’a dit que ses parents l’avaient ramenée chez elle. Mais on ne peut pas croire les fous, n’est-ce pas ?

Un sourire fugitif passa sur les lèvres de Caleb.

— Et d’abord, Misty ne serait jamais partie sans me le dire. Je vous répète que FrankenMetzger l’a tuée.

— Vous voulez parler du Dr Metzger ? Je suis certaine que vous vous méprenez. Ses recherches sont réputées dans le monde entier. Il a soigné beaucoup de gens.

Le visage de Caleb prit une teinte terreuse.

— C’est un monstre, affirma-t-il, les poings serrés.

Rachel lança un regard à la bosse formée dans la poche de Caleb par le revolver, suite à quoi elle décida de ramener la conversation sur un sujet moins périlleux.

— Parlez-moi d’Eric, suggéra-t-elle, tout en s’apercevant qu’elle s’apprêtait à se laisser duper par les chimères de Caleb, comme par celles de sa mère autrefois.

Chaque fois que l’état de sa mère se stabilisait, Rachel la croyait redevenue saine d’esprit. Chaque fois, elle avait été leurrée et s’était retrouvée seule face à la pathologie bipolaire de sa mère. Personne n’était alors venu à son secours et personne ne viendrait aujourd’hui.

Plus tard, armée de sa détermination à vaincre par ses propres moyens le type de maladies qui l’avait privée d’une enfance normale, elle était devenue psychiatre.

Redressant les épaules, Rachel se prépara donc à combattre le mal qui affectait son patient.

Elle allait ouvrir la bouche lorsque, se figeant, Caleb murmura :

— Il est là.

— Qui donc ?

Elle n’avait rien entendu. Caleb souffrait-il d’hallucinations auditives ?

Lui arrachant un cri de douleur, il la tira brutalement par les poignets pour la forcer à se relever. Puis, comme la nuit passée, il écrasa son avant-bras sur son cou, extirpa le revolver de sa poche et en pressa le canon froid sous son menton. Après quoi il lui fit descendre l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée, où d’épais rideaux masquaient également la lumière du jour.

Lorsqu’ils atteignirent le salon, Rachel vit la porte d’entrée s’ouvrir brusquement et une silhouette masculine se détacher contre la lumière aveuglante du soleil.

Stupéfaite, elle cligna des yeux sans parvenir à distinguer les traits du nouveau venu. S’agissait-il d’un policier ?

Caleb s’immobilisa, le souffle court, tandis que l’homme faisait un pas à l’intérieur de la pièce et hors du halo solaire.

— Caleb ? dit l’homme d’une voix douce.

Rachel le considéra alors avec stupeur. Sa stature, son visage. Cet homme ressemblait trait pour trait à Caleb. Il lui était en tout point identique.

Elle sentit son corps vibrer comme sous l’effet de la foudre, tandis que son esprit analysait ce que son regard avait saisi.

— Eric ! s’exclama Caleb. Je savais que tu viendrais.

Eric… Ce que Caleb avait dit était donc vrai ?

L’air aussi bouleversé par la vue de Caleb qu’elle l’était par la sienne, le nouveau venu bredouilla :

— Caleb. Oh ! mon Dieu ! Je suis désolé. J’ignorais…

Sa voix profonde, rocailleuse, était très différente de celle, dure et aiguë, de Caleb.

— Je te croyais mort.

Rachel sentit l’étreinte de Caleb se relâcher brutalement. Elle trébucha et fit un pas en arrière, son attention divisée entre les deux hommes.

Le regard d’Eric se posa brièvement sur elle, comme pour s’assurer qu’elle allait bien, avant de se reporter sur Caleb.

— Je le sais, répliqua Caleb.

Il émit un rire amer, puis ses traits se firent solennels.

— Grand-mère t’a menti. Moi aussi, elle m’a fait croire que tu étais mort, mais je savais que c’était faux. Car tu as continué à vivre dans mon esprit.

Les traits pâlis par le choc, Eric acquiesça d’un hochement de tête aux propos de son frère, comme s’il voulait l’apaiser.

— Eric, grand-mère est morte.

— Oui. Cela aussi, je le sais.

Rachel sentit alors un vertige l’envahir. Elle cligna des paupières pour forcer son esprit à accepter ce que voyaient ses yeux. Deux hommes pratiquement identiques : mesurant tous deux plus d’un mètre quatre-vingts, ils avaient de larges épaules et un corps aux muscles déliés. Deux hommes aux traits sculpturaux, avec des pommettes hautes et saillantes, de grands yeux sombres et un menton puissant.

Mais la posture attentive, réfléchie, d’Eric différait de la rigidité nerveuse de Caleb. Il était également moins maigre que son frère, en meilleure forme physique. Son visage était davantage marqué par le temps que celui de Caleb, mais il était plus beau que son frère.

Cependant, Rachel devait reconnaître que l’intense virilité qui se dégageait de lui éveillait en elle une réaction outrepassant le soulagement de voir surgir un potentiel sauveur.

Comme s’il avait senti l’insistance de son regard, Eric Baldwyn tourna son attention vers elle. Une lueur absente de celui de Caleb, brillait dans ses yeux. Une lueur qui s’ancrait dans la réalité.

Ses yeux noirs la jaugèrent, s’attardant sur ses cheveux, sur sa bouche, avant de croiser son regard.

Rachel frissonna. Jamais personne ne l’avait regardée ainsi… Eric semblait l’avoir percée à jour. La comprendre.

— Docteur Harper, vous vous sentez bien ? demanda-t-il.

Rachel hocha la tête et Caleb agita vivement son revolver.

— Ne t’adresse pas à elle, mais à moi.

Le regard d’Eric soutint le sien un instant de plus et, au-delà la peur qui l’étreignait, Rachel sentit une intensité électrique, purement sexuelle, s’établir entre eux.

Eric haussa un sourcil étonné et une légère rougeur monta aux joues de la jeune femme. Abaissant son regard, il le fit glisser le long de son corps comme une caresse.

Il avait éprouvé la même impression qu’elle.

Comme à regret, il reporta son attention sur Caleb, qui le dévorait de son regard sombre. Rachel mesura alors la puissance du lien, plus fort qu’aucun autre, qui unissait ces deux hommes. Presque parfaitement identiques.

Caleb avait donc dit vrai. Il avait bien un frère jumeau prénommé Eric. Ce dernier était-il également agent secret ?

Une pensée troublante la traversa. Si cette histoire était véridique, qu’en était-il des autres chimères de Caleb ? Se pouvait-il que la fameuse Misty ait existé, que la clinique ait dissimulé son décès ? Se pouvait-il que Metzger mène réellement des expériences secrètes entre les murs de l’institution ?

Chaque parcelle de son être s’insurgeait contre ces conjectures. Gerhardt Metzger était son idole depuis l’université. Elle ne pouvait laisser un malade la déstabiliser à ce point. Caleb était mentalement atteint, potentiellement dangereux. Il était connu pour ses divagations incessantes.

La voix ferme et tranquille d’Eric interrompit ses pensées.

— Caleb ? Pose ce revolver, s’il te plaît.

— Eric, je l’ai tué. J’ai abattu le garde, se lamenta Caleb en rognant anxieusement l’ongle de son pouce. Qu’est-ce que je vais faire, maintenant ?

— Il faut retourner à la clinique, suggéra Eric avec douceur. Nous leur expliquerons qu’il s’agissait d’un accident et…

— Non ! coupa Caleb.

Il secoua furieusement la tête.

— Non. Non. Non.

— Caleb…

— Je ne veux pas retourner là bas. Je ne peux plus absorber le poison que Metzger m’administre. Je fais de mon mieux pour me contrôler, pour progresser, afin d’aller au CVI.

Caleb s’interrompit et essuya la sueur qui retombait sur ses yeux.

— Mais chaque fois que je parviens à sortir de cet endroit… FrankenMetzger m’y ramène de force et il m’injecte de nouveau cette drogue expérimentale, qui me rend malade.

Le souffle soudain court, Caleb sembla s’enfermer en lui-même un moment.

— Qu’est ce que le CVI ? demanda Eric à l’adresse de Rachel.

Elle déglutit, interloquée par les propos de Caleb.

— C’est un centre visant à favoriser l’autonomie progressive des patients. Si leur comportement s’y révèle satisfaisant, ils peuvent à terme s’installer dans leur propre appartement, tout en poursuivant, bien sûr, leur traitement.

— Et qu’en est-il de mon frère ?

— Son état ayant favorablement évolué ces dernières années, la direction de la clinique a approuvé à plusieurs reprises son transfert au CVI. Mais chaque fois que Caleb quitte l’établissement, il rechute au bout de quelques jours.

— Pourquoi ? Ne lui donne-t-on pas son traitement, dans ce centre ?

Rachel haussa machinalement les épaules.

— Si. Personne ne comprend ce qui se passe. Le Dr Metzger est très préoccupé par son cas. Etant donné son âge et son état général satisfaisant, Caleb serait le candidat idéal pour un suivi externe.

— Pourtant, il est enfermé depuis vingt ans, grommela Eric.

La souffrance qui perçait dans sa voix émut Rachel.

— En quoi consiste ce traitement expérimental ?

Elle secoua tristement la tête et soutint son regard afin de dire, avec autant de douceur que possible :

— Il n’y a pas de traitement expérimental.

— Si, il y en a un ! hurla Caleb d’une voix hystérique.

Voyant Eric pâlir, Rachel s’avança vers lui.

— Caleb n’a reçu aucun traitement depuis plus de vingt-quatre heures. Il commence à manifester des signes de…

— Cessez de parler de moi comme si je n’étais pas là ! protesta Caleb en agitant frénétiquement le revolver.

Il darda son regard de l’un à l’autre avant de l’arrêter sur son frère.

— Je sais distinguer la réalité du reste, Eric. Si je t’ai appelé, c’est pour que tu m’aides. Explique à cette charmante psychiatre que tu es agent secret.

— Caleb, écoute-moi.

— Dis-le-lui !

Eric passa une main sur sa tempe et émit un soupir.

— Je suis agent spécial auprès du FBI.

Trop stupéfaite pour répondre, Rachel ne put que hocher la tête.

— Vous voyez, intervint Caleb. Je vous l’avais bien dit. Eric, FrankenMetzger va me tuer. Tu dois l’en empêcher.

L’intéressé tendit une main apaisante en direction de son frère.

— Personne ne va te faire de mal, frérot. Nous allons nous occuper de toi.

Il s’adressa à Rachel.

— Quel traitement prend-il ?

Avec l’impression d’être en pleine fiction, Rachel se concentra sur sa réponse.

— Du Fenpiprazole, un antipsychotique de pointe, dont les seuls symptômes de manque sont une augmentation des effets schizophrènes négatifs. Par exemple, la rétraction, une altération du raisonnement…

— Je connais les effets du sevrage au Fenpiprazole, la coupa Eric. Ils excluent, que je sache, tout symptôme de paranoïa ou d’agressivité.

Surprise par les connaissances du frère de son patient en la matière, Rachel allait répondre quand elle perçut un mouvement à la porte d’entrée. Une autre silhouette masculine, grande, imposante et dont émanait une autorité naturelle, y apparut.

Eric accueillit cette présence d’un simple hochement de tête. S’agissait-il d’un autre agent du FBI ?

Caleb se tourna vivement vers la porte et Rachel se figea, sachant mieux que personne comment son patient réagissait sous l’effet de la surprise. Ramenant alors prudemment l’attention de Caleb sur lui, Eric avança d’un pas vers son frère.

Rachel prit une inspiration, avant de dire avec douceur :

— Caleb. Je vous ai promis de leur expliquer que le coup de feu était accidentel, vous vous souvenez ?

Caleb secoua la tête.

— Je ne peux pas retourner là bas. FrankenMetzger n’arrêtera jamais ses expériences sur moi.

Il se pencha vers Eric et affirma à voix plus basse :

— Il sait que je sais ce qu’il fait.

Eric fit un pas supplémentaire.

— J’irai avec toi, frérot. Nous…

Caleb étrécit les yeux.

— Non ! hurla-t-il, faisant s’immobiliser Eric.

Comme le troisième homme entrait silencieusement dans la pièce, Rachel aperçut le revolver dans sa main. Un sentiment vertigineux de déjà vu s’empara d’elle. Darell avait lui aussi approché Caleb, armé d’un revolver. Or, il avait fini dans une mare de sang.

— Je vous en prie, ne… commença-t-elle, mais l’individu à l’imposante silhouette la coupa.

— Caleb, dit l’homme d’une voix où résonnait une autorité tranquille. Si nous parlions un peu, tous les deux ?

Caleb pivota brusquement dans sa direction.

— Qui êtes-vous ? Eric, qui est-ce ?

Il serra le revolver entre ses mains tremblantes et en braqua le canon sur le nouveau venu.

Rachel riva alors son regard dans celui d’Eric, s’efforçant de lui transmettre un message silencieux.

Dites à cet homme de ne faire aucun geste brusque. Il ne faut surtout pas alarmer Caleb.

Comme s’il avait entendu son avertissement, Eric répondit par un imperceptible hochement de tête.

— C’est un ami, dit-il d’une voix rassurante à l’intention de son frère. Caleb, il faut que tu poses ce revolver.

Les traits pâles et tirés, il s’avança vers lui.

Caleb fit un brusque pas en arrière et, dirigeant d’une main son arme vers Rachel, il se frappa le front de l’autre.

— Vous nous avez bien eus, n’est-ce pas, docteur ? Vous êtes du côté de FrankenMetzger, vous aussi.

Rachel abaissa ses yeux sur le canon du revolver. Son cœur cognant dans sa poitrine et les membres affaiblis par la peur, elle déglutit péniblement.

— Caleb, je suis de votre côté. Il faut que nous parlions.

Elle vit l’ombre du second agent se déplacer sur le parquet. A cet instant, Caleb se retourna d’un bond, puis, avec un gémissement étouffé, il éleva l’arme jusqu’à sa propre tempe.

Un silence de mort s’abattit sur la pièce.

— Je suis désolé, Eric, sanglota Caleb. Je ne peux pas retourner là bas. Si tu ne m’aides pas…

Rachel vit l’angoisse de son patient se refléter sur les traits de son frère.

— Caleb. Non, je t’en supplie.

Eric tendit la main, paume ouverte.

— Donne-moi ce revolver. Je te jure que je ne te renverrai pas dans cette clinique.

Rachel fit un pas imperceptible en direction de Caleb, puis un autre. Le nouveau venu se figea et ses yeux bleus lui transmirent un avertissement. L’ignorant, Rachel concentra son énergie afin de retenir l’attention de Caleb.

— Caleb, dit-elle avec gentillesse.

Ainsi qu’elle l’avait espéré, il darda son regard sur elle. Si elle ne parvenait pas à lui faire déposer ce revolver, peut-être réussirait-elle à le distraire, le temps qu’Eric ou son homologue s’approche assez près pour le désarmer.

— Ne recommencez pas, implora-t-elle d’un ton qu’elle espéra apaisant. Je peux témoigner de ce qui s’est passé dans le solarium. Je leur expliquerai qu’il s’agissait d’un accident. Ils me croiront. Après quoi votre frère pourra vous emmener… loin, très loin du Dr Metzger.

Caleb lui décocha un regard oblique et abaissa le canon de l’arme d’un cran.

Derrière lui, le second agent se déplaça. Rassemblant son sang-froid, Rachel soutint le regard de Caleb dans l’espoir de conserver toute son attention et plaqua un sourire rassurant sur ses lèvres.

— Vous ne serez plus jamais obligé de voir le Dr Metzger, insista-t-elle.

A cet instant, le troisième homme plongea dans leur direction. Caleb se retourna vivement, mais le policier percuta son bras armé en direction du plafond avant de le ceinturer.

Un coup de feu éclata. Les deux hommes roulèrent au sol et le revolver échoua entre eux sur le parquet.

— Caleb ! hurla Eric en se précipitant dans leur direction.

L’intéressé tâtonna à la recherche du revolver, mais Eric éloigna l’arme d’un coup de pied, prit son frère à bras-le-corps et le hissa sur ses pieds.

— Lâche-moi ! hurla Caleb en se débattant. Lâche-moi !

Les veines de son cou gonflé par l’effort, Eric tint bon.

Rachel considéra alors avec fixité l’agent du FBI gisant à leurs pieds dans une mare de sang. Un frisson glacé courut le long de sa colonne vertébrale.

Caleb avait abattu un deuxième homme.

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