Attirance interdite - Un risque à prendre
Chapitre 10
10
Si Metzger se trouvait dans cette pièce, ainsi que le craignait Eric, cela signifierait que Caleb avait dit la vérité, pensa Rachel. Et ce serait la fin du rêve qu’elle caressait depuis son adolescence : aider à la guérison des maladies psychiques.
Ne détenant aucune réponse à la question d’Eric, elle se mordit la lèvre inférieure et hasarda :
— Nous ferions peut-être mieux d’attendre minuit. Peut-être même deux heures du matin. Jusqu’à ce que nous soyons sûrs que tout le monde sera couché.
Eric eut un hochement de tête sévère.
— Quelle heure est-il, maintenant ?
Rachel consulta sa montre.
— Oh ! mon Dieu, il est presque 23 heures ! Vous feriez mieux de remonter dans votre chambre.
— Très bien. Allons-y.
— Je vais rester et retourner dans la salle des archives Nous devons trouver au plus vite la formule chimique du traitement administré à Caleb.
— Non, dit Eric. Vous n’irez nulle part sans moi. Nous devons redoubler de prudence.
— Le temps presse et vous le savez. Seule, je pourrai rester plus longtemps. Je n’aurai pas à surveiller l’heure d’aussi près.
— J’ai dit non.
Devant ce refus catégorique de discuter, Rachel sentit l’irritation la saisir.
— Vous savez que j’ai raison…
Le regard assombri par la colère d’Eric la força à s’interrompre. Jamais elle ne gagnerait.
Elle lui décocha un regard glacial.
— Que proposez-vous, dans ce cas ? Vous comptez me cacher sous votre lit jusqu’à 2 heures du matin ?
— Si nécessaire, oui.
Rachel foudroya son compagnon du regard.
— Je sais ce qui se passe. Vous ne me faites pas confiance.
— Peut-être, repartit-il tout en détournant le regard.
Une part de lui, en effet, s’inquiétait de la réaction de la jeune femme lorsqu’elle détiendrait la preuve que Metzger utilisait ses patients pour pratiquer ses expériences. La recherche d’une cure à la maladie mentale justifierait-elle, aux yeux de la jeune femme, l’usage de pareils procédés ?
Sans doute pas, songea Eric. Car s’il ne connaissait Rachel que depuis cinq jours, sa douceur à l’égard de Caleb, son attitude farouchement protectrice envers ses patients, l’incitait à croire que jamais la jeune femme ne pourrait vouloir leur nuire.
Son premier souci, quoi qu’il en soit, concernait la sécurité de Rachel. Il ne supporterait pas un instant de la savoir s’infiltrant seule à l’intérieur de ce dangereux nid de vipères.
Ils gravirent discrètement l’escalier de service jusqu’au département de neurologie. Là, Eric fit signe à Rachel de s’arrêter, le temps de jeter un œil au couloir. A son extrémité opposée, l’infirmière remplaçante effectuait sa ronde.
— L’infirmière fait le tour des chambres, murmura-t-il. En nous dépêchant, nous pouvons regagner la mienne. J’irai le premier et vous indiquerai le moment où me rejoindre. Votre récepteur est branché, n’est-ce pas ?
— Oui.
Une pointe d’irritation, peut-être même de colère, avait percé dans le murmure de Rachel. Mais qu’importe. Elle pouvait lui en vouloir. Penser qu’il doutait de sa compétence. Imaginer, même, qu’il n’avait pas confiance en elle.
C’était négligeable du moment qu’elle était en sécurité.
Après un dernier regard au couloir, Eric contourna furtivement l’angle du mur et fonça jusqu’à sa chambre.
— Prête ? s’enquit-il alors à travers son micro émetteur, le corps à moitié dissimulé derrière sa porte entrouverte.
Leurs regards se croisèrent à travers le corridor.
— Oui, souffla Rachel.
Eric jeta un nouveau coup d’œil à l’extrémité du passage. L’infirmière passa sa tête dans l’entrebâillement d’une porte.
— Maintenant ! chuchota-t-il. Vite.
La peur étincelant dans ses yeux bleus, Rachel le rejoignit en courant. Eric l’attira à l’intérieur de la chambre, avant de refermer la porte dans un léger grincement.
— J’ai eu le temps d’apercevoir l’infirmière, haleta Rachel.
La tension qui irradiait d’elle était palpable.
— Croyez-vous qu’elle m’ait vue ?
— Nous le saurons bien assez tôt.
Il la sentit frissonner.
— J’aurais mieux fait de rester au sous-sol.
— Chut ! murmura Eric en élevant une main pour lui intimer la prudence.
Il ferma les yeux et, s’immobilisant, se concentra sur les sons émis de l’autre côté de la porte.
Rachel le contempla pendant ce temps, fascinée. Les traits d’Eric étaient paisibles, comme s’il méditait, tandis que son corps en alerte était tendu comme un arc, prêt à toute éventualité.
Elle tendit l’oreille sans percevoir le moindre bruit. A cet instant, Eric lui désigna la salle d’eau, semblant vouloir qu’elle s’y cache, comme l’autre nuit.
Elle opina silencieusement du chef et commençait à le contourner lorsque, la saisissant par la taille, il la propulsa subitement avec lui en direction du lit, rabattit la couverture sur sa tête et s’aplatit contre elle, son dos à la porte.
— Chut ! entendit siffler Rachel dans son récepteur.
Eric replia une jambe sur ses cuisses, enroula son long corps musclé autour du sien et posa sa tête sur la sienne. A l’instant où il s’immobilisait, la porte de la chambre s’ouvrit dans un grincement.
Le cœur de Rachel battait si fort qu’elle crut entendre ses pulsations résonner contre les murs. Les muscles crispés, elle se fit aussi petite que possible.
Elle ne voyait rien, ainsi ensevelie sous la couverture et sous la barrière protectrice du corps d’Eric. Mais elle eut l’impression que le rai de lumière s’agrandissait. S’enfonçant davantage dans le matelas, Rachel retint son souffle et attendit. Une fois de plus, elle imagina la fin de sa carrière, dans le cas où ils seraient pris sur le fait.
— Caleb ? appela l’infirmière.
Rachel sentit Eric se figer.
— Mmm ? marmonna-t-il en relevant légèrement la tête.
— Est-ce vous, que j’ai vu vous glisser comme un voleur dans votre chambre ?
— Non, madame, je n’ai pas quitté mon lit.
— Avez-vous besoin d’un somnifère ?
Il émit un soupir langoureux.
— Non, tout va bien. Je rêvais de vous, badina Eric d’une voix somnolente.
L’infirmière émit un petit rire et repartit avec douceur :
— Allez, rendormez-vous.
Elle semblait beaucoup plus gentille que Grace.
Parfaitement immobile, Rachel continua de retenir sa respiration jusqu’à ce que la porte se referme dans un nouveau grincement.
Elle prit alors une longue inspiration et ses narines s’emplirent de l’odeur d’Eric. Elle sentit la chaleur de son souffle dans son cou, reconnaissant l’instant où son soupir de soulagement se transforma en un gémissement de désir… dont elle sentit la preuve grandissante contre sa cuisse.
Chaque fois qu’ils se trouvaient ainsi serrés l’un contre l’autre, chaque fois que le désir d’Eric se faisait aussi palpable, elle sentait croître sa curiosité jusqu’à l’audace et perdait un peu plus le contrôle d’elle-même.
Elle bougea légèrement, puis se tourna complètement vers lui et se cala entre ses jambes, en une invitation muette.
La puissance du corps musclé d’Eric contre le sien, alliée à la sensation de danger qui l’étreignait, exacerbèrent son désir.
— Qu’est-ce que vous faites ? murmura-t-il.
Rachel posa doucement son index sur sa bouche.
— Ne dites rien. Serrez-moi simplement contre vous.
Il tenta de s’écarter et elle sentit ses lèvres bouger contre ses doigts tandis qu’il protestait :
— C’est trop dangereux.
S’avouant avec stupéfaction que le péril était justement une des composantes essentielles de la fièvre qui l’habitait, Rachel mesura à quel point son expérience, au demeurant limitée, s’était réduite à la fréquentation d’individus plutôt ordinaires, prévisibles, pour ne pas dire insipides. Des hommes dont chaque acte était prudemment planifié, qu’elle avait choisis parce que leur existence structurée s’opposait radicalement au désordre qui avait régi son enfance.
Eric, lui, était tout sauf ordinaire. Même si elle ne s’était jamais sentie autant en sécurité auprès de quiconque, c’était avant tout un homme dangereux, exerçant une profession dangereuse. Cette pensée, également, l’excitait.
— L’infirmière ne reviendra pas, chuchota-t-elle en suivant les contours des lèvres d’Eric de son doigt. Et nous avons deux heures à tuer.
Il saisit sa main et l’écarta de sa bouche.
— Je vous en prie, arrêtez. Je n’ai pas la force de vous résister.
— Je ne veux pas que vous me résistiez. Je veux que vous m’arrachiez à l’atmosphère de démence qui nous entoure, ne serait-ce que l’espace de quelques minutes.
Elle éleva son visage vers le sien et chercha ses lèvres.
Avec un soupir tremblant, Eric lui offrit alors ce qu’elle désirait. Il l’embrassa — d’abord avec douceur puis, soudain, avec une ardeur inquisitrice. Il fit glisser ses mains sur ses épaules, sur son dos, la serrant sans plus de retenue contre lui.
Rachel sentit son corps s’alanguir sous ses caresses en même temps qu’il prenait vie.
— C’est impossible, décréta soudain Eric en s’arrachant à sa bouche. Vous ne me désirez pas, vous avez simplement besoin de réconfort.
— Chut ! Je vous désire. Je vous promets de ne rien exiger de plus que cet instant.
Comme Eric élevait son regard vers elle, Rachel décela l’anxiété qui y couvait.
— Oh ! Eric, je vous en prie…
Elle emprisonna son visage dans ses mains.
— Ne réfléchissez pas…
Il appliqua son index sur sa bouche, lui imposant à son tour le silence.
— Je vous comprends, dit-il. Je comprends que vous ayez besoin d’échapper à la folie qui rôde entre ces murs.
Il secoua la tête.
— Or, je ne peux justement pas vous le promettre.
Le ton de sa voix la glaça. Ignorant néanmoins celle qui, dans un recoin de son esprit, demandait pourquoi Eric ne pouvait lui offrir cette brève illusion de normalité, Rachel approcha sa bouche de la sienne.
— Ne me promettez rien, dans ce cas. Aimez-moi.
Eric émit un soupir tremblant.
— Cela, je peux le faire, murmura-t-il.
Il l’embrassa de nouveau, glissa une main sous son corsage pour emprisonner sa taille, ses reins. A mesure que son baiser s’intensifiait, Rachel sentit sa peur la quitter.
Eric fit courir ses lèvres le long de son cou, de son épaule. Sa main descendit jusqu’à la naissance de ses fesses et il la serra contre lui.
Rachel gémit tandis que ses seins se pressaient contre le torse dénudé d’Eric ; son souffle s’accéléra, elle avait l’impression de ne plus s’appartenir.
Les doigts d’Eric épousèrent les contours de sa poitrine, qui se durcit douloureusement.
Leurs vêtements disparurent alors comme par magie. Telles celles d’un sculpteur, les mains d’Eric remodelèrent son corps dénudé comme pour l’ajuster au sien, sa virilité pulsant contre son ventre.
De ses lèvres, il traça un sillon jusqu’à sa poitrine, prit la pointe d’un sein entre ses dents et la taquina délicieusement. Soulevée par des frissons de plaisir, Rachel s’arc-bouta, en voulant davantage.
— Je vous préviens, chuchota Eric en pressant son front contre le sien. Je ne suis pas… très doué pour ce genre de choses.
Rachel prit une inspiration tremblante avant de murmurer :
— Pas très doué ? Je n’ai jamais rien ressenti de tel. Vous m’avez à peine touchée et je suis au bord de…
Eric plongea dans le sien un regard sombre.
— On m’a dit que j’étais trop fermé, trop détaché.
Elle prit une vive inspiration.
— Je ne vous trouve en rien fermé ni détaché, affirma-t-elle dans un souffle, tout en se pressant un peu plus contre lui.
— Rachel, protesta Eric. Je vous en prie.
La jeune femme laissa échapper un petit rire.
— Vous me troublez, murmura-t-elle en faisant lentement descendre sa main le long de son torse.
— Et vous, vous me faites perdre tout contrôle.
— Mais c’est agréable, n’est-ce pas ?
Elle appliqua sa paume sur son ventre musclé.
— Ah, arrêtez… supplia Eric en sentant les doigts de la jeune femme frôler son sexe.
Les accents rauques de sa voix firent courir un frisson de triomphe en elle, intensifiant son désir.
— Oh, Eric.
Elle sentit sa virilité pulser sous sa paume.
— Rachel, méfiez-vous, l’avertit-il.
En guise de réponse, elle roula sur le dos. Il vint alors la recouvrir et fit descendre ses doigts le long de son ventre, puis un peu plus bas.
Elle était prête pour lui, découvrit-il en sentant sous sa caresse la preuve humide de son désir.
Le dents serrées, Rachel émit une protestation haletante :
— Pitié, je n’en peux plus.
S’appuyant alors sur ses avant-bras, Eric se redressa au-dessus d’elle et la pénétra lentement, tandis qu’arc-boutée à sa rencontre, Rachel soutenait son regard.
Elle enroula un bras autour de son cou, attira son front contre le sien et il se fondit en elle, se retira en partie, puis revint à la charge, accélérant peu à peu le rythme langoureux de ses coups de reins.
Son corps tout entier s’éveillant à la vie, Rachel s’ouvrit plus encore à son compagnon. Dans un gémissement, Eric vint plus profondément en elle et Rachel sentit un feu inconnu l’embraser tandis que les spasmes du plaisir se resserraient autour de sa féminité.
Des milliers d’étoiles explosèrent dans sa tête en un interminable feu d’artifice, puis, un long moment plus tard, le monde s’immobilisa et l’obscurité les enveloppa.
* * *
Etendu dans son lit étroit, Eric contemplait la splendide jeune femme endormie à ses côtés. Le corps vibrant encore de l’ardeur insensée que Rachel avait éveillée en lui, il prit une profonde inspiration afin d’apaiser les battements de son cœur.
Jamais il ne s’était senti si libre, si sincère, avec une femme.
Mais avec ses grands yeux confiants, son mélange de force et de vulnérabilité, Rachel avait fissuré l’armure qui protégeait ses émotions. Tout à l’heure, elle aurait pu voir à travers lui, jusqu’à son âme.
Cette pensée effrayait Eric.
Rachel avait mis son cœur à nu et, à présent, il saignait.
Son univers avait jusque-là été si solitaire. Sa peur de la maladie, qu’il imaginait tapie en lui, ainsi que l’étrange don télépathique qui faisait de lui un si bon profiler, l’avaient isolé des autres.
Rachel se tourna légèrement vers lui dans son sommeil. Il avait envie de la laisser dormir quelques minutes de plus avant de devoir affronter la froide réalité.
Il contempla ses traits éclairés par la faible lueur de la veilleuse — la ligne de sa bouche, celle de son nez, de ses pommettes. Elle était si belle.
Et il était allongé à côté d’elle.
Un coup de poignard lui transperça le cœur à la pensée que Rachel rêvait d’une vie normale. Il savait avec quel acharnement elle s’accrochait à l’univers structuré, conventionnel, qu’elle avait si désespérément érigé autour d’elle.
Il admirait d’autant plus le courage qui, pour les raisons les plus nobles — chercher un remède à la folie, aider les malades — l’avait fait venir jusqu’ici, jusqu’à cet endroit qui représentait tout ce qui l’épouvantait le plus.
Eric étudia son visage, l’innocente délicatesse de ses lèvres entrouvertes, ses longs cils noirs reposant sur ses pommettes.
A sa façon, il était aussi coupable envers elle que Metzger.
Il avait tenté de la prévenir. Mais pour finir, il n’avait pas eu la force de la repousser. Il aurait pourtant dû se montrer le plus fort. Cependant, il avait cédé. Il lui avait fait l’amour.
Ses doigts frôlèrent les contours de sa bouche, à un millimètre de sa peau. Il voulait graver ses traits dans sa mémoire. Afin d’en retrouver le souvenir, lorsqu’il serait de nouveau seul.
A cet instant, Rachel ouvrit les yeux et le bleu saisissant de son regard lui coupa le souffle. Un minuscule sillon creusant son front, elle toucha sa joue.
— Ça ne va pas, Eric ?
Soudain, un léger grincement rompit le silence. La porte !
Eric rabattit la couverture sur Rachel et étendit son bras sur elle. Arrondissant le dos afin de dissimuler sa présence, il eut la chair de poule tandis qu’un rai grandissant de lumière balayait le lit.
Il se força à respirer lentement, d’un rythme égal. Après quelques secondes d’angoisse, la porte se referma.
Eric continua à serrer Rachel contre lui quelques instants de plus, jusqu’à ce qu’elle remue légèrement. Sentant son corps répondre à son contact, il s’écarta d’elle en espérant qu’elle ne l’avait pas remarqué.
Rachel eut un petit rire nerveux et fit remarquer :
— Ce grincement de porte est fort commode. En seriez-vous responsable ?
— Oui, grâce à votre lime à ongles. Maintenant, nous devons nous habiller, décréta Eric d’un ton bourru. Il faut trouver l’entrée de ce laboratoire et nous y introduire.
* * *
Avec la conscience aiguë du corps de Rachel à son côté, Eric examina le renfoncement du mur — dont un mystérieux instinct lui disait qu’il abritait l’accès au laboratoire secret de Metzger.
— Je ne vois toujours rien d’autre qu’un mur, murmura la voix de Rachel dans son récepteur.
— Il y a une fente quelque part. Je le sais. Tenez-moi ça.
Il lui tendit la torche, ferma les yeux et apposa ses deux paumes contre la paroi.
Allez, frérot. Dis-moi comment on entre dans ce labo.
Rachel ne comprenait pas. Elle n’apercevait pas le moindre interstice dans l’épaisseur compacte de la pierre.
Campé sur ses talons, les mains collées à la paroi rugueuse, la tête baissée, Eric marmonna quelque chose :
— Plus bas, dis-tu…?
Rachel tressaillit.
— Quoi ? Qu’avez-vous dit ?
— Rien, grommela Eric en secouant la tête, l’air absorbé.
Il déploya ses doigts contre la paroi et Rachel vit l’effort tendre les longs muscles de ses bras.
— Essayez-vous, par hasard, de repousser ce mur ?
Ignorant sa raillerie, Eric fit glisser ses mains quelques centimètres plus à droite, tout en continuant de marmonner entre ses dents.
Avec l’impression qu’il implorait l’aide d’un mystérieux interlocuteur, Rachel sentit une vague d’appréhension la traverser.
— Eric, vous me faites peur. Nous devrions peut-être revenir une autre fois.
Eric déplaça encore ses doigts d’une dizaine de millimètres et, dans un glissement feutré, le mur s’entrouvrit.
— Oh ! mon Dieu ! souffla Rachel. Un passage secret.
Elle s’avança vers l’ouverture, mais Eric la retint.
— Laissez-moi entrer d’abord.
— Et vous attendre ici, seule ? Jamais.
Il tourna vers elle un regard brillant d’intensité.
— C’est trop dangereux. Vous feriez mieux de repartir.
— Sans moi, vous ne trouverez pas le dossier de Caleb. Je croyais que nous étions partenaires dans cette affaire.
— Dans ce cas, j’entrerai le premier, décréta Eric.
Sa voix, remarqua Rachel, était comme étranglée.
— Passez-moi la lampe.
Elle déposa la torche dans sa paume ouverte tel un instrument chirurgical. Eric poussa alors un peu plus le panneau coulissant, sans qu’ils puissent distinguer autre chose que l’obscurité au-delà de la porte. Après un moment d’immobilité silencieuse, il la prit par la main — sa longue, rassurante et élégante main.
Avec un long soupir tremblant, Rachel le suivit dans l’abysse.
Eric alluma la lampe et balaya les contours de la pièce de son faisceau… révélant quatre murs en acier.
— C’est là qu’ils nous amènent, n’est-ce pas ? l’entendit-elle marmonner entre ses dents.
Sa question semblait étrangement s’adresser à lui-même.
— Je ne sais pas. Vous vous souvenez être venu ici ? hasarda Rachel avec anxiété.
Sans lui répondre, Eric se retourna et referma la lourde porte.
— C’est une poignée ? demanda-t-elle en apercevant une forme dans le petit cercle de lumière projeté par la torche.
Eric y immobilisa son faisceau.
— Oui. Cela vaut mieux pour ressortir, repartit-il d’une voix soudain teintée d’ironie.
Rachel réprima un frisson et, sans jamais quitter l’aura rassurante de la lampe, se pressa au côté d’Eric tandis qu’il inspectait les murs à la recherche d’un interrupteur.
— Prête ? murmura-t-il dans son micro émetteur.
Saisie l’instant d’après par l’éclat aveuglant des néons, elle cligna des yeux. Puis, sa vision s’ajustant, Rachel aperçut au centre de la pièce une table en acier inoxydable, entourée de chariots chargés d’équipement chirurgical.
Une rangée de lampes était suspendue au-dessus de la table. Unique tache de couleur dans la pièce, un de ces chariots rouge vif, utilisés en cas d’arrêt cardiaque attendait près d’un petit lavabo actionné par une pédale.
Dans le cadre de ses études, Rachel s’était trouvée des dizaines de fois dans une salle d’opération et avait même, à l’occasion, recousu quelques incisions. Elle avait assisté, au cours de cette brève expérience, à deux ablations de la vésicule biliaire, à la remise en place d’une fracture du fémur et à plusieurs interventions mineures.
Mais si l’atmosphère d’une salle de chirurgie ne la dérangeait en rien, celle de cette pièce la mettait extrêmement mal à l’aise.
Il s’en dégageait une sensation de claustrophobie oppressante, comme s’ils étaient dans la gueule d’une créature maléfique, prête à refermer ses mâchoires d’acier sur eux.
— Je n’aime pas cet endroit, marmonna Rachel en resserrant ses bras autour d’elle.
— Moi non plus.
Eric s’avança jusqu’à la table d’opération, où il posa sa main.
— Je suis déjà venu dans cette pièce, affirma-t-il. On m’a allongé sur cette table. Je me souviens de ces lampes.
— Eric, toutes les salles d’opération en ont de semblables, objecta Rachel, mais ses protestations ne lui parurent pas convaincantes à elle-même.
Le regard qu’Eric lui lança alors la glaça. Une intensité fiévreuse, une étrange lueur y brillait, pareille à celle qu’elle avait vue tant de fois dans les yeux de sa mère. Pareille à celle qui étincelait de manière intempestive dans ceux de Caleb.
— Les salles d’opération sont-elles toutes comme celle-ci ? Dissimulées dans des parties inutilisées et secrètes des sous-sols, derrière des murs en acier ?
Il désigna l’espace autour d’eux d’un geste brusque.
— Ne sentez-vous pas que le mal est tapi dans cette pièce ?
Sa voix était dure et froide.
— Toutes les salles d’opération sont-elles semblables à celle-ci, Rachel ? Je vous dis qu’on m’a amené ici pour m’enfoncer une aiguille dans le cerveau, affirma Eric. Comme on l’a fait à Caleb, à Misty et à Dieu seul sait combien d’autres.
Horrifiée, Rachel dévisagea Eric, dont les traits avaient pris une pâleur maladive.
Il s’agissait d’Eric, fut-elle contrainte de se rappeler. D’un agent compétent du FBI. Un homme sain d’esprit, rationnel et sécurisant. Un homme auquel elle pouvait se fier. Non ?
— Eric, je comprends votre colère, assura-t-elle d’une voix tremblante. Je suis de votre côté et non contre vous.
Il saisit un instant entre ses doigts les épaisses bandes Velcro fixées à la table métallique, avant de se tourner pour examiner une machine d’où surgissait un assemblage tentaculaire de câbles et de fils électriques.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquit Rachel avec anxiété en s’approchant.
— Un appareil à électrochoc. Vous n’en avez jamais vu ?
Elle pressa sa main sur son ventre soudain noué.
— Non.
— Caleb, lui, en a déjà vu, affirma Eric d’une voix sourde.
Rachel vit une souffrance malsaine luire au fond de son regard. Une souffrance qui lui fit monter les larmes aux yeux, avec l’impression qu’elle le perdait, comme si l’horreur qui émanait de cette pièce l’avait soudain englouti.
— Eric.
Elle posa une main sur son bras, s’efforçant de le ramener dans l’instant présent.
— Nous devons nous hâter.
Durant un interminable instant, Eric demeura comme figé, puis, cessant enfin de regarder la table d’opération, il se redressa et passa ses mains sur son visage.
— Vous avez raison.
Rachel eut un soupir de soulagement. Elle le reconnaissait enfin.
Il considéra la pièce autour d’eux. Le regard de Rachel suivit le sien et, au même moment, ils aperçurent une deuxième porte, vers laquelle ils se dirigèrent.
— Ce doit être un bureau, supposa Rachel. Il faut bien que Metzger conserve ses véritables dossiers quelque part.
— Douteriez-vous enfin de votre vénéré mentor ? persifla Eric.
— Je me refuse à douter de lui, avoua-t-elle alors.
Cette vérité, si douloureusement surgie de sa gorge, exprimait toutes les peurs qu’elle n’avait jamais confiées à quiconque.
Elle s’interrompit et regarda Eric.
— J’ai besoin de croire qu’il existe un remède à la maladie. Sinon, tout ce pour quoi j’ai travaillé ne rimera à rien. Tout ce en quoi je crois n’aura été que mensonge.
Rachel retint ses larmes.
— Comment pourrais-je regarder ma mère en face, ou Caleb, ou n’importe lequel de mes patients et leur avouer que je ne peux pas leur venir en aide ?
Eric s’approcha d’elle, essuya la larme qui roulait sur sa joue, puis prit son visage dans ses mains.
— Vous vous sous-estimez, docteur Harper. Vous aidez vos patients tous les jours.
Sa bouche sévère s’ourla en un sourire.
— Et vous connaissant, vous n’abandonnerez jamais. Vous devriez simplement cesser de vous battre aussi dur.
Rachel hocha la tête.
— Nous ferions mieux d’entrer, s’empressa-t-elle de dire.
Elle tourna résolument la poignée dans la porte.
— Elle est fermée à clé.
— Avez-vous toujours ce tournevis dans votre sac à dos ?
Rachel sortit l’outil de son sac et le remit à Eric.
Manipuler la serrure lui prit un peu de temps mais, pour finir, la porte s’ouvrit.
— Entrez seule, dit-il. Je dois…
Eric fit un geste évasif en direction de la table d’opération, l’esprit visiblement ailleurs.
— Je serai par ici… ajouta-t-il en s’éloignant.
Rachel pénétra alors dans un petit bureau dont un des murs était entièrement consacré à des classeurs de documents. Des cartons s’alignaient sur le sol, certains fermés et surmontés d’étiquettes d’expédition, d’autres remplis partiellement de chemises cartonnées.
Elle s’intéressa aux inscriptions des étiquettes, sur lesquelles figurait le nom du Dr Metzger, suivi d’une adresse en Allemagne. Il s’agissait donc bien de son bureau, et Metzger semblait sur le point d’expédier tous ces dossiers à l’étranger.
Rachel s’accroupit devant un des cartons ouverts afin d’en inspecter le contenu. Des documents pour la plupart manuscrits, où elle reconnut l’écriture indéchiffrable du neurologue. En décrypter le sens lui aurait pris des heures.
Se tournant vers le carton suivant, elle y découvrit des carnets de notes, dont elle ouvrit le premier. Elle sentit alors son cœur bondir d’excitation.
Il s’agissait d’une sorte de journal, rendant compte au jour le jour, et jusqu’à trois mois auparavant, des expériences de Metzger. Elle le feuilleta rapidement, tout en saisissant au passage sur son téléphone portable les noms et les codes identifiants des patients qui y étaient mentionnés. Se penchant ensuite plus attentivement sur sa lecture, elle découvrit que six noms, incluant celui de Caleb, revenaient sans cesse.
Il en ressortait également, ainsi qu’ils l’avaient subodoré, que chacun de ces malades recevait une injection quotidienne dont le contenu n’était pas révélé dans leur dossier officiel. Et une fois par semaine, on les endormait pour les transporter jusqu’à ce que le Dr Metzger nommait « Le Laboratoire, » où un mystérieux fluide était apparemment extrait de leur cerveau !
Eric — et Caleb avant lui — avaient en effet mentionné la très douloureuse piqûre d’une aiguille, au niveau de la tête.
Mais ensuite, s’interrogea Rachel, que pouvait donc faire Metzger avec cette substance ?
Percutée par la réponse évidente à ses interrogations, elle frissonna.
Eric et Caleb disaient vrai.
La thèse du Dr Metzger étant centrée sur une réaction auto-immunitaire du cerveau, il devait donc aspirer ces substances pour les réinjecter, une fois purifiées, au patient.
Mais comment le neurologue avait-il pu pratiquer de telles expériences sans éveiller les soupçons ? s’étonna Rachel. Les séances individuelles de psychothérapie de ces patients devaient en réalité être menées dans ce sous-sol, et consistaient en l’extraction de ce produit. Le sédatif préalablement administré aux malades devait quant à lui être présenté dans leur dossier comme un facilitateur de régression ou autre.
Il lui fallait à tout prix découvrir la nature exacte de cette substance, officiellement consignée sous l’appellation de Fenpiprazole. Car c’était le seul moyen de comprendre et de contrer la violente réaction de Caleb à son sevrage.
Les formules de Metzger devaient se trouver quelque part dans cette pièce, le seul endroit de la clinique où il les savait en sécurité.
Sauf qu’à présent, elles ne l’étaient plus, songea Rachel en reportant son attention sur les cartons.
Pendant ce temps, Eric considérait avec fixité les murs métalliques de la salle d’opération. Il serra les poings et secoua la tête, s’efforçant de débarrasser son esprit des images terrifiantes que lui évoquait cette pièce. Il savait que c’était là qu’on l’avait amené le vendredi passé, après que l’infirmier lui avait injecté ce sédatif.
Ses souvenirs étaient embrumés, mais il se rappelait la table en acier, les lampes circulaires au violent éclairage, la piqûre dans son crâne, entraînant une douleur intolérable.
Il savait que ces effroyables réminiscences n’étaient pas seulement les siennes, mais également celles de Caleb.
A travers les yeux de son frère, il voyait le visage de Metzger, celui d’autres personnes. Des aiguilles, des tubes, des lumières, des couleurs dansaient devant ses yeux.
De si multiples et si douloureuses expériences.
— Mon Dieu, frérot, comment as-tu tenu le coup ? murmura Eric.
Avant même de l’avoir formulée, il sut la réponse à sa question. Son frère possédait une volonté d’acier et un courage à toute épreuve. Il avait survécu à l’adversité tout au long de ces années et, pour finir, il l’emporterait sur elle.
Car maintenant qu’ils avaient découvert le laboratoire secret de Metzger, Rachel et lui seraient bientôt en mesure de faire cesser ses odieuses expériences.
Sentant la brûlure des larmes sous ses paupières et sa gorge se serrer, Eric ferma les yeux et écarta son frère de ses pensées. Il devait rejoindre Rachel dans la pièce adjacente, pour voir où en étaient ses recherches. Cela faisait un moment qu’elle y était entrée.
Il traversait la salle d’opération lorsqu’un choc l’ébranla avec une violence inouïe — comme s’il avait heurté un mur invisible. Eric releva vivement la tête. Il ne voyait plus ! Il toucha ses yeux, ses tempes. Sa peau, ses cheveux, étaient bien les siens, mais à l’intérieur, rien n’était plus pareil.
— Caleb ! balbutia-t-il, les lèvres engourdies par la terreur.
Un tremblement horrifié remontant le long de sa colonne vertébrale, il tourna aveuglément ses pensées, ses mains, vers son frère, mais ne rencontra que du vide.
Il était seul, comprit Eric.
Pour la première fois de son existence, il était complètement seul. Son esprit, comme mort, n’était plus qu’un lieu solitaire et glacé.
Caleb était parti.
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