Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 9 sur 38

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Bille en tête

Le soleil se couchait. J’aurais bien voulu…

Le soleil se couchait. J’aurais bien voulu faire de même avec Clara. Mais il y a un temps pour tout.

Nous marchions sur la plage en respirant les odeurs de la mer. Clara faisait des petits pas et moi des grands ; nous avancions à la même cadence. Elle me vantait les mérites de l’air marin. Mais je me foutais pas mal de mes bronches. Je n’étais pas venu pour faire une cure. Aussi orientai-je habilement la discussion vers ce qui me préoccupait :

— Clara, comment se fait-il que nous soyons ici ?

— Les contes de fées, cela arrive parfois.

— C’est toi la fée ?

— A moins que ce ne soit toi le magicien.

Ces belles paroles ne m’éclairaient pas davantage sur l’issue de la soirée. Pour le moment, je ne lui avais tenu que la main. L’horizon avala ce qui restait du soleil. Nous étions les derniers sur la plage. Déjà les premières étoiles se disposaient dans le ciel. Prétextant la fraîcheur de la soirée, je lui pris le bras que je serrai. Elle me répondit par une pression de sa main dans la mienne.

Mais ce que je voulais, c’était le grand jeu, ce que je ne connaissais pas encore, ce qui se passe quand la porte des amoureux se referme, et non pas ces petits jeux de mains. Le romantisme ne m’étouffait pas. On est si pressé à seize ans.

Je n’avais connu qu’un petit nombre de filles, du bout des lèvres, du bout des doigts, avec quelques gestes improvisés. Mais avec les filles, c’est affreux. On s’effleure des mains, on balbutie des caresses, on se fait plus de peur que de bien. Avec Clara, ce serait différent, me disais-je. Elle m’apprendrait la volupté. Comment lui dire que je la désirais ? Comment se disent ces choses ? Faut-il les dire ? Un peu d’expérience m’aurait aidé ; mais là, je n’avais d’autre issue que de me jeter à l’eau :

— Clara…

— Oui.

— Ce soir… on dormira ensemble ?

J’avais dit ces mots avec la légèreté qu’on donne parfois aux choses graves pour mieux les faire passer. J’espérais que cette apparente désinvolture rendrait la question anodine au cas où Clara me reléguerait dans un petit lit pour la nuit.

Je la regardai ; elle me sourit.

Elle m’avait dit oui, pour de vrai ! C’était Noël et mon anniversaire à la fois. Je vibrais du dedans comme un papillon devant une jolie fleur, ne sachant plus si je l’aimais ou si je l’adorais.

J’allais enfin avoir une femme, enfin devenir un homme. Combien de temps m’avait-il fallu ? Que c’est long l’enfance, que c’est long seize ans !

Heureusement que je n’étais pas un éléphanteau. Il paraît que le petit de l’éléphant met encore plus de temps que l’homme pour devenir adulte.

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