Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 21 sur 38

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Bille en tête

Un samedi après-midi, nous avions trouvé refuge…

Un samedi après-midi, nous avions trouvé refuge dans une petite chambre d’hôtel. Clara était nue, encore dans les draps. Elle arborait sans fierté excessive sa poitrine délicieusement fraîche. Courbé sur une petite table, je faisais mes devoirs à l’ombre de son regard. On entendait des enfants jouer dans le square d’en face. Nos ébats m’avaient creusé le ventre. Il faisait faim et beau dehors. Je grignotais des gâteaux secs tout en travaillant. Les premières chaleurs de l’été descendaient sur Paris.

Tout était pour le mieux, mais Clara paraissait agacée de mon peu d’attention. Revendication féminine tout à fait légitime.

— Qu’est-ce que tu fais ? me demanda-t-elle.

— Une dissertation.

— Quel est le sujet ?

— L’amour romanesque.

— Mais qu’est-ce que tu recopies ?

J’étais en effet penché sur un livre que je recopiais tranquillement à mesure que les idées me manquaient.

— J’avais du mal à dire ce qu’on ressent quand on est amoureux. Alors j’ai trouvé un bouquin. Pas mal fait… Le type à l’air de s’y connaître. Je lui pique des phrases.

— Des citations ?

— Non, je reprends les phrases à mon compte. Ça ne se verra pas.

— C’est de qui ?

— Un vieil auteur. Chaquèspeuare, prononçai-je le sourire aux lèvres en lisant son nom sur la couverture.

— Mais c’est Shakespeare ! sursauta Clara.

— Oui, un vieil auteur. Ne t’inquiète pas. Personne ne verra rien.

Piller Shakespeare à seize ans, quoi de plus naturel quand on ne saurait se contenter de mots fades pour dire les choses de l’amour. Shakespeare avait seulement imité le sentiment avec des mots. L’amour ne lui appartient pas, que je sache. J’avais donc le droit de lui voler ses phrases. Et puis, s’il ne voulait pas qu’on les lui pique, il n’avait qu’à ne pas les montrer en public.

Je continuai donc à recopier l’ouvrage avec application. Clara était toujours dans le lit. Elle m’observait. Son regard de femme me transformait en homme. Elle me faisait l’extraordinaire cadeau de me prendre pour plus que je n’étais. Je sentais en moi l’adulte venir se superposer à l’enfant, comme pour le protéger.

Mes yeux croisèrent soudain les siens. Je lui parlai à voix basse car c’était important :

— Clara, un jour tu me feras un enfant ?

Mal à l’aise, elle se mit à rire. Sans le faire exprès, elle avait montré les dents. Mais elle l’avait fait quand même. J’en étais blessé.

— Pourquoi ris-tu ? lui demandai-je.

— Pourquoi veux-tu un enfant ? me dit-elle en venant vers moi, nue.

— Pour grandir.

Clara ne me répondit pas et me serra contre son sein. La tendresse élude parfois les malentendus. Je me laissai bercer.

— Tu crois que les gens me prennent encore pour un petit ? lui chuchotai-je.

— Non, c’est fini.

— Tu ne dis pas ça pour me faire plaisir ?

— Non

— Ça me fait quand même plaisir…

Je restai longtemps encore blotti dans ses bras. J’avais seize ans, elle vingt de plus ; il ne fallait pas que le temps passât plus vite. Nos caresses lentes retenaient les instants par la queue. Clara ne devait pas vieillir. Puis, elle me demanda de l’aider à présider un dîner, le soir même. Jean avait dû partir précipitamment et nous laissait avec une vingtaine d’invités sur les bras. La perspective de remplacer le maître de maison m’excita au plus haut point. Impatient, je voulais que le temps s’écoulât plus vite. J’attendais ce dîner de pied ferme et le cœur battant.

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