Bille en tête
En fin d’après-midi, je rentrais du stade…
En fin d’après-midi, je rentrais du stade avec ma classe. La lumière déclinait dans le petit bois que nous traversions. Le soleil passait à l’ouest, mais nous pas. La liberté serait pour un autre jour. Au bout du chemin, l’univers triste et gris de la pension nous attendait. Le professeur de gymnastique marchait en tête. « Un esprit sain dans un corps sain », aimait-il à répéter. Mais nous étions pour la plupart vicieux et tous transpiraient. L’odeur aigre des aisselles se répandait. Je n’avais guère de sympathie pour les gens de mon âge. Sauf pour mon ami Claude.
— Claude, on ne va quand même pas retourner à la pension.
— Où veux-tu qu’on aille ?
— A Paris.
— Pourquoi ? On est bien ici. C’est bien, Evreux.
— Ça ne va pas non ? C’est une ville pour les sans-destin. Tu crois qu’on devient Molière en restant à Evreux ?
Claude me confia n’avoir pas la moindre intention de devenir Molière. Son avenir le démangeait peu. Il se contentait de vivre au ras des pâquerettes. C’était, m’assurait-il, la meilleure façon de respirer l’odeur des fleurs. A trop vouloir prendre de l’altitude, selon Claude, je risquais de rater les parfums de la vie. Déçu par son manque d’ambition, je continuai à le bousculer.
— Je te le dis, c’est pas à Evreux qu’on aura un destin !
— C’est quoi un destin ?
— Des femmes, de l’argent, un nom qui sonne.
Claude resta sans réaction. Son nom lui suffisait ; son argent de poche aussi. Quant aux femmes, il n’y pensait que très incidemment. Il en était désespérant.
J’insistai :
— Si on reste à l’école, on ne saura que ce qu’on aura appris, comme des cons. Faut qu’on se tire.
— Comment ? demanda-t-il incrédule.
Claude venait d’entrouvrir une brèche dans ses défenses. Je m’y engouffrai, tête baissée.
— Tout de suite, on file à Paris.
Avant même qu’il ait eu le temps de réaliser ce qui se passait, je l’ai pris par la main et on a filé par un sentier. Autour de nous, la forêt était irriguée de multiples chemins. Surpris par les événements, Claude riait en courant dans les bois. Je galopais ventre à terre, sautant pardessus les fougères, fuyant le collège de mon enfance. Adieu vilaine époque qui m’avait enchaîné aux bancs des écoles comme sur une galère. Adieu vilaine époque qui ne m’avait doté de mains que pour tenir des porte-plume au lieu de caresser les seins des femmes. Nous courions vers notre avenir, vers la liberté.
Essoufflé et inquiet, Claude s’arrêta. Nous avions semé le groupe. La distance nous protégeait.
— Dis, je n’ai pas de fric. Tu en as, toi ? me demanda-t-il.
— Imbécile, on ne va pas à Paris avec de l’argent. On y va pour en gagner.
— Mais on sait rien faire…
La remarque était d’une grande justesse ; mais elle me dérangeait. Je m’en sortis en grommelant quelques mots inarticulés. Je ne m’étais jamais posé le problème dans ces termes. La richesse m’apparaissait comme un attribut de ma nature. Claude semblait tourmenté. Je sentais que ses inquiétudes financières en cachaient une beaucoup plus profonde.
— Et puis ça va barder à la maison, avoua-t-il.
Il avait sans doute raison. Mais bon Dieu, on ne demande pas la permission de grandir. On se sacre adulte soi-même, comme un grand, en prenant la couronne sans attendre qu’on vous la pose sur la tête. Et puis j’avais besoin de Claude. Les véritables aventures se vivent toujours à deux. Pour rire il faut être au moins deux. Pour s’aimer et se trahir il faut aussi être deux.
— Claude, tu ne peux pas me laisser partir tout seul pour Paris.
Il évita mon regard en baissant les yeux.
— Tu sais, poursuivis-je, si je fais fortune je voudrais partager mon fric avec toi. Mais pour ça, il faut que tu m’aides.
— Je n’ai pas besoin de fric.
— Claude, on ne fait pas fortune pour l’argent. C’est un sport, un sport de riche ouvert aux pauvres. De toute façon, maintenant t’es coincé.
A la pension ils savent déjà que tu as fait une fugue.
Claude réfléchit quelques instants.
— Virgile, tu es vraiment un emmerdeur, me dit-il en souriant. Allez viens, on y va à Paris.
Le pas léger, nous avancions dans la campagne vers la gare d’Evreux. Nous faisions une drôle de paire, Claude les yeux perdus dans ses rêves et moi le regard toujours à l’affût. Le soleil s’en allait discrètement. L’herbe fauchée sentait bon. Les odeurs du soir se réveillaient. Mais ces détails bucoliques me touchaient peu. On ne fait pas carrière à la campagne que je sache. Seule la ville, la grande ville, m’excitait. Une seule d’ailleurs me faisait saliver : Paris et sa tour Eiffel en forme de sexe qui domine la cité. C’est à Paris que se trouve le plus grand arc de Triomphe. Je désirais cette capitale comme on a envie d’une femme. Je voulais la séduire, la posséder, l’étonner et recevoir d’elle finalement une rue à mon nom. Alors ce soir-là, je me foutais pas mal des grillons qui chantaient. Les charmes de la campagne glissaient sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard. J’accélérai le pas et Claude suivit, une herbe dans la bouche. Il est rêveur, Claude.
Mon escapade commençait bien. Ce n’était pas une fugue de peigne-cul mais un départ. J’étais encore petit mais je me sentais grand, capable de grandes choses. Si Christophe Colomb n’avait pas déjà inventé l’Amérique, je l’aurais bien fait à sa place. Avec mes seize ans en bandoulière, je me voyais parti pour la vie.
Claude et moi, ou plutôt moi et Claude, nous trottinions comme des hommes libres. La gare n’était plus qu’à quelques minutes.
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