Bille en tête
Derrière les hauts murs de la pension,…
Derrière les hauts murs de la pension, je retrouvais le temps de l’enfance divisé par l’école en cours d’une heure. Je retrouvais aussi les rangs où l’on se fond dans un anonymat discipliné. Par contre, je ne retrouvais pas le sérieux nécessaire pour apprendre à penser comme il faut. Clara hantait ma scolarité qui s’évaporait en rêves où je lui tenais la main, où ses caresses n’en finissaient pas de m’enivrer.
Mes notes fondaient comme neige au soleil.
En étude, un soir, je pris ma plume et, de mon écriture montante sur la page, je lui écrivis mon premier billet doux :
Clara, il n’y a plus que mon écriture qui monte. Sans toi je sombre. J’arrive samedi matin. Mon train sera à Paris à midi. Viens me chercher, je t’en supplie. Garde moi ton corps tel qu’en nos dernières caresses.
Virgile.
Je relus ma lettre avec beaucoup d’indulgence pour mon style et la mis dans une enveloppe que j’humectai avec la pointe de ma langue, avant de la cacheter. Ce geste érotique me donna un avant-goût, si j’ose dire, des festivités que j’espérais pour le week-end. En amour comme en tout, il faut savoir mêler le corps et l’esprit. C’est ce que m’avait confié un épicurien, grand amateur de femmes, qui poussait fréquemment sa philosophie jusqu’à l’orgie.
Mais comment Clara allait-elle me présenter à son mari ? Elle pouvait mentir, les choses en seraient simplifiées ; mais cette solution n’avait pas ma faveur. Je tenais à assumer pleinement mon nouveau statut d’amant. A moins que le mari ne prît vraiment mal la chose. Auquel cas, je ne voulais pas courir le risque qu’il me donnât une fessée devant Clara. De quoi aurais-je eu l’air ?
Je retournais sans cesse les divers arguments qui s’entrechoquaient dans mon esprit sans parvenir à une conclusion. Après tout, c’était l’affaire de Clara, me dis-je. Ce n’était pas moi qui étais marié avec ce gêneur. Libéré de ce tourment, je décidai de me consacrer exclusivement à l’oisiveté. Clara, tu savais me faire rêver.
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Le samedi vint.
En gare d’Evreux, je pénétrai dans le train qui venait d’arriver. Un compartiment était vide. Je l’occupai, ravi d’être seul pour voyager jusqu’à Paris, jusqu’à Clara ; et, alors que je prenais mes aises, mon professeur de français se profila au bout du couloir. Je tournai la tête pour qu’il ne sût pas que je l’avais vu afin de lui permettre à lui aussi de m’éviter. Cette ruse digne d’une autruche ne porta pas ses fruits. Il m’aperçut et entra dans le compartiment :
— Je peux m’asseoir, Virgile ?
A contrecœur, je l’invitai poliment à prendre un siège. Il s’installa avec sa petite valise. Les os de ses fesses devaient être aussi pointus que son nez car il se tenait fort droit, comme en équilibre sur son cul.
— Pourquoi vas-tu à Paris ? me demanda-t-il.
— Je vais retrouver ma maîtresse.
Mon professeur, surpris, retira ses lunettes avec calme.
— Ta maîtresse, tu dis…
— C’est la plus jolie femme du monde. Vous aimez les femmes ?
— Non, Virgile.
— Oh, monsieur le Professeur…
— Ne te méprends pas. Je préfère la musique. Je vais d’ailleurs à Paris pour assister à un concert.
— Vous riez quand vous dites que vous n’aimez pas les femmes ?
— Ai-je la tête de quelqu’un qui a de l’humour ?
— Si vous saviez ce que vous manquez…
Mon professeur prit un air songeur et se laissa un moment bercer par le roulis du train.
— Tu as donc une maîtresse, reprit-il.
— Fabuleuse…
— Mais pourquoi si tôt ?
— Avec Clara c’est déjà si tard…
Il me semblait l’avoir toujours attendue sans la connaître. Maintenant que je l’avais rencontrée, je l’attendais plus encore.
— Tu sais, ce n’est pas tout à fait correct de dévergonder des filles de ton âge.
— Oh, mais n’ayez aucune crainte ; la morale est sauve ! Elle pourrait être ma mère, lui chuchotai-je.
— Vraiment ? fit-il avec un air plus affecté que jamais.
— Elles auraient presque le même âge.
Il se replongea dans ses pensées, comme pour couver une réplique qui vint à point :
— Virgile, ne vis pas trop vite.
— Je ne peux pas faire autrement. C’est le temps qui passe trop vite…
L’heure tournait ; le train filait dans la campagne ; les poteaux défilaient. Pourtant, à ce moment-là, le temps me paraissait si lent. La vie semble traîner quand on attend un baiser.
A l’arrivée, dans la cohue de la gare, je cherchai le visage de Clara, à tâtons, en furetant du regard à droite à gauche. Le flux des voyageurs me déplaçait malgré moi. Où était-elle ? L’air légèrement amusé, mon professeur me surveillait du coin de l’œil. Il devait penser que je m’étais moqué de lui. Je passais pour plus menteur que je ne l’étais, avec toute la honte qui s’ensuit.
A la sortie de la gare, il allait me saluer d’un œil narquois quand j’aperçus tout à coup la Rolls de Clara. Mon futur cadavre dut s’en retourner de joie dans sa tombe.
Elle était là, exprès pour moi, avec toute sa beauté dissimulée dans l’ombre de la voiture. L’émotion m’oppressait tellement que je m’adressai essoufflé à mon professeur :
— Je… je vous laisse. Elle m’attend.
Tel le lièvre, je détalai vers Clara. Mon petit prof mélomane me regarda l’embrasser à pleine bouche avec un rien d’étonnement qui troubla son flegme. Puis il nous salua poliment et disparut. Clara n’était pas gênée. Elle n’a jamais eu honte de son bonheur.
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