Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 15 sur 38

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Bille en tête

Sur le coup de cinq heures, nous…

Sur le coup de cinq heures, nous décidâmes de sortir avant que le soir n’achevât la journée ; et, alors que nous passions devant un grand horloger, Clara voulut m’offrir une montre. J’en pris deux. Normal, j’ai deux poignets. Avec un seul de ces joujoux j’aurais eu l’air d’un type qui se sert de sa montre pour avoir l’heure ; et, ce jour-là, j’avais l’éternité devant moi. Tandis qu’avec deux montres, j’affichais ma capacité à jouir pleinement de la vie. J’avais d’ailleurs choisi deux modèles très chers, incrustés de diamants, dans le plus pur mauvais goût.

Tout en écrivant le prix de ces deux hochets sur un chèque, Clara me regardait avec des yeux ronds comme des billes. J’étais satisfait que ce fut elle, ma maîtresse, qui payât. D’abord parce que ma tirelire était vide ; et, ensuite, parce que j’avais besoin que la femme que j’aimais me donnât tout : son cœur, son corps et son argent. Il n’y avait là aucune âpreté au gain mais plutôt un besoin d’amour total.

Dieu que je l’aimais, Clara. Avec ses jambes faites pour les caresses, je la voyais promener son charme le long des avenues. Comme on voit mieux Paris à seize ans au bras d’une femme !

Les rues nous conduisaient vers des maisons superbes, cachées parfois derrière des porches. La capitale semblait avoir vécu longtemps. Les époques s’entassaient dans la pierre taillée des façades. En historien plus imaginatif que savant, je refaisais l’histoire de chaque édifice. J’éclairai de mon regard la réalité souvent morne de façon que Clara se crût au paradis en ma compagnie. C’était du moins ce que j’espérais.

J’affirmai sans discussion possible que la tour Eiffel avait été construite par un prince russe qui voulait faire l’amour avec une danseuse de l’Opéra au-dessus de Paris. Toujours selon mes sources, la tête de la tour avait été creusée afin qu’une garçonnière pût y être aménagée pour s’envoyer en l’air dans les nuages.

Au détour d’une avenue, nous entrâmes chez un grand couturier. L’extravagance des modèles exhibés dans les salons prouvait la volonté délibérée du créateur, sans doute pédéraste, de ridiculiser la gent féminine. Je ne voyais pas d’autre explication. Clara en essaya plusieurs, passant et repassant devant des glaces. Les prix n’étaient pas indiqués pour ne pas faire fuir la clientèle. Très vite, une angoisse me prit à la gorge. Il n’y avait pas de raison pour quelle arrêtât ses essayages. Je ne me voyais plus ressortir du magasin.

Elle me demanda quelle robe je préférais. Comme pour défier le bon sens, je lui répondis que nous les prenions toutes ; ce qu’elle fit sans broncher ! Avec Clara, l’argent n’était qu’un ensemble de mots écrits sur des chèques.

Les avait-elle achetées pour son plaisir ou pour mieux me surprendre ? Il me semble que, par son exemple, Clara ne cherchait qu’à me montrer combien il est pernicieux, voire toxique pour l’âme, de fixer des bornes à ses désirs. La démonstration avait cela de plaisant qu’elle était financée par son mari.

Non loin du grand couturier, à l’angle d’une rue, nous tombâmes sur un train électrique qui sillonnait la vitrine d’un magasin de jouets. C’était véritablement l’un des plus beaux, l’un des plus chromés qu’il m’ait été donné de voir au cours de ma longue carrière de fanatique de trains modèles réduits. Dans la foulée, nous l’achetâmes.

Un peu fatiguée par notre promenade, Clara voulut rentrer ; mais, au sortir de la boutique, j’aperçus l’enseigne d’un petit hôtel et lui donnai un coup de coude. Elle vit l’établissement et me sourit. Sans oublier les paquets de mon train électrique, et sans lui laisser le temps de dire non, je la pris par la main et l’entraînai dans l’hôtel. On nous donna une chambre.

L’endroit était miteux, mais je ne voyais qu’elle.

Le lit était trop petit, mais ne fait-on pas mieux l’amour à l’étroit ? Quand elle se déshabilla, mes pupilles se dilatèrent pour ne pas perdre une bribe de sa beauté. Elle me prit dans ses bras et me serra contre son corps chaud.

Confondant aimer et désirer, je la basculai dans le lit. Mais, entre deux souffles de Clara et comme perdu au milieu de ses jambes, je vis soudain les boîtes de mon train posées sur une table. Cette brusque irruption de l’enfance me troubla. Si l’appétit sexuel ne me manquait pas, je n’en demeurais pas moins un enfant. Clara coupa court à cette prise de conscience en prenant d’assaut ma bouche. Ses mains fines réveillèrent ma peau et l’ivresse des sens me fit chavirer l’esprit.

Quand donc serais-je grand ? Suffisait-il de faire l’amour pour grandir ? Plus je mimais l’âge adulte, plus je sentais l’écart qui me séparait encore de l’homme que je serais. Quand le corps court en avant et que l’esprit reste en arrière, quelle disgrâce. Mais quand l’esprit mûrit avant le corps, quelle souffrance !

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