Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 35 sur 38

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Bille en tête

Je n’étais que coursier dans le journal…

Je n’étais que coursier dans le journal qui m’employait. C’est-à-dire qu’il n’y avait, dans la hiérarchie, en dessous de moi que les dames pipi, et encore, si l’on considère le gardiennage des chiottes comme une activité dégradante. Il n’y a pas de sot métier, me disait je ne sais plus quel milliardaire qui, lui, n’avait jamais dû veiller sur la propreté des W.-C. de son hôtel particulier. Mais j’avais le moral. Dans mon esprit, il allait de soi que d’ici deux ans, ou trois au maximum, on me proposerait la place de rédacteur en chef ; et si un malotru s’était avisé de m’expliquer qu’une ascension de ce genre prend, en général, plus de temps, je l’aurais, bien entendu, méprisé. Je gagnais donc ma vie, plutôt mal, mais j’étais dans la place et cela seul m’importait. J’avais surtout besoin d’un champ de bataille pour me faire les crocs.

Mon seul désagrément vint de ce que, pour me faire embaucher, j’avais dû demander à papa une autorisation parentale. Quelle honte de réclamer le droit de grandir ; mais la loi est la loi, plutôt pour le pire que pour le meilleur en ce qui me concernait, et je n’avais que seize ans. Il ne mit aucun empressement à la signer, alors que c’était lui qui m’avait forcé à travailler, histoire de me faire bien sentir qu’il me tenait encore, tant que son paraphe ne figurerait pas au bas de l’autorisation. Sitôt signée, je détalai, enfin libre.

Dans cette vie qui prenait forme, Clara occupait une faible place. On ne s’embarrasse pas du passé quand le présent vous réclame. Je lui téléphonai cependant au bout d’une semaine, une fois les choses un peu en ordre, pour lui fixer un rendez-vous, dans un café de mon choix. Sa voix, dans le combiné, me parut lointaine. Je raccrochai et inscrivis, non sans trouble, son nom sur mon agenda. Jamais je n’avais, auparavant, noté un rendez-vous avec elle. Aucune de nos rencontres ne me serait sortie de la tête.

Je m’installai donc, à l’heure dite, à la terrasse du café où nous devions nous retrouver, respirant à pleins poumons l’air vivifiant, bien que pollué, de la capitale ; car chacun sait que l’air parisien contient, en suspension, un grand nombre de particules d’ambition. On dit même qu’une bouffée suffit parfois pour que le désir de construire de nouvelles tours Eiffel s’empare de vous.

Alors que j’inhalais cette atmosphère propice aux grands destins, j’aperçus soudain Clara qui débouchait à l’angle de la rue Bonaparte. Elle me fit un signe, accéléra le mouvement de ses jolies jambes contenues dans une robe étroite, vint à moi et s’arrêta devant ma table, encore belle.

— Tu ne m’embrasses pas ? fit-elle un peu tendue.

— Ce ne sont pas des choses qui se réclament.

— Tu as raison. Un baiser ça se prend de force, me dit-elle en s’appropriant mes lèvres avec fougue.

Toute résistance aurait été vaine. Elle voulait ma bouche. A la terrasse, sur notre droite, un vieux monsieur détourna la tête pour ne pas déranger ses principes. Clara s’installa et un garçon, usé par l’habitude, prit la commande avec nonchalance.

— Pourquoi m’as-tu donné rendez-vous ici ? me demanda-t-elle.

— Pour t’offrir notre premier café. Je gagne ma vie maintenant.

Elle sursauta, en se retenant cependant de trop montrer son trouble ; mais son visage pâlit, comme si elle avait compris la situation avant moi. En une fraction de seconde, elle me vit la quitter.

— Oh mais tu sais, ça n’a rien de très original, poursuivis-je, ça arrive à beaucoup de gens.

— Et l’école ?

— C’est fini. Maintenant je travaille.

— Mais… pourquoi ?

— Pour pouvoir t’offrir des cafés, répondis-je en souriant ; et puis je n’ai pas le choix. Papa m’a viré.

— Mais…, me dit-elle sans voix.

— Quoi ?

— Rien n’a changé ?

— Mais non, dis-je en souriant hypocritement.

— Je suis toujours Clara et toi Virgile ?

— Bien sûr, qu’est-ce que tu as ? demandai-je avec une naïveté feinte.

— Rien, rien…, me répondit-elle. J’ai eu une peur idiote. Tout à coup, j’ai cru que tu me quittais.

Elle me faisait donc confiance au point d’exprimer devant moi et sans fard ses craintes les plus secrètes. Bien mal lui en prit. J’étais trop jeune pour voir dans sa franchise une preuve d’amour suprême. Mon regard de novice n’y décela qu’une marque de faiblesse. Elle ne m’en parut que moins désirable ; et plus j’essayais de lui trouver des qualités plus elles me paraissaient fragiles. Elle avait certes encore du charme, mais celui d’une époque dépassée. Sa peau n’était pas flasque ; bien que, par endroits… Mais elle avait une ride, c’est historique, une, sur le front, signe avant-coureur de la débâcle. Seules ses dents avaient l’air de bien tenir le coup ; mais on n’aime pas une femme pour sa denture. J’ironisais intérieurement tout en la sachant belle, comme s’il m’avait fallu un prétexte pour la quitter.

— Que fais-tu ? reprit-elle.

— Je suis livreur, dans un journal.

Elle me proposa, naturellement, de me trouver un autre travail. Mais je la soupçonnai de vouloir m’enserrer dans ses filets. Elle en aurait très certainement profité pour me faire donner une place, chez l’une de ses relations, où elle aurait pu me surveiller d’un peu plus près. Je balançais cependant car, après tout, j’étais vraiment mal payé et, malgré mon goût pour le cyclisme, la perspective de pédaler encore quelque temps sur le pavé de Paris ne m’enthousiasmait guère. Après avoir réfléchi, histoire de me dire que je ne suivais pas seulement mon intuition, je pris le parti de la liberté. C’est du moins ainsi que j’interprétais mon refus de ses services qui, en fait, n’étaient que le fruit d’un calcul. Je ne voulais pas lui être redevable d’une faveur au moment où la vie nous séparait.

— Et puis bientôt je serai journaliste, ajoutai-je ; ensuite je dirigerai le journal. C’est prévu, j’en ai parlé avec Claude. D’ici deux ou trois ans, je serai chef de la rédaction à la place du rédacteur en chef. C’est une bonne idée, non ?

— Oui, oui…, fit-elle sans remarquer l’extravagance de mes propos – comme si sa foi en moi ne lui permettait plus de douter de mes paroles.

J’avais parlé en l’air, presque par provocation, pour m’assurer que j’avais bien encore les pieds sur terre. Son absence de réaction me conforta dans mon projet. Muette et désemparée, Clara découvrait qu’elle n’était plus ma seule passion. Elle perdait l’exclusivité. Affolée, elle se lança alors dans une longue diatribe pour traîner dans la boue les journalistes et la presse en général, comme si elle avait voulu me dégoûter de tout ce qui pouvait me détourner d’elle. Mais plus elle crachait sur cette profession, plus je prenais ses critiques pour des attaques personnelles. Exaspéré, j’allais me fâcher quand le garçon apporta l’addition. Je ravalai ma réplique. Elle reprit ses esprits.

— Comment as-tu trouvé ce travail ?

— J’ai des relations ! Par Claude. D’ailleurs il faut que j’y aille.

— Déjà ?

— Je reprends le boulot à deux heures. Je suis en retard. C’est moi qui t’invite, dis-je en sortant mon porte-monnaie.

— Non, laisse…

— Non. Cette fois c’est moi qui paye.

— On ne va pas se battre pour une somme aussi ridicule.

— Ridicule ? rétorquai-je blessé. Mais c’est le premier café que je t’offre ! Et puis après tout… Je suis pressé. Je te laisse. Au revoir et merci.

Je l’embrassai, enfilai ma veste et enfourchai mon vélo. Elle me regarda disparaître au coin de la rue Bonaparte. J’avais fui alors que rien ne m’appelait. Mon travail ne reprenait qu’à trois heures.

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