Bille en tête
Au lycée, la vie s’organisait. Je m’ennuyais.…
Au lycée, la vie s’organisait. Je m’ennuyais. La cantine désespérait mon palais : le chef de Clara me manquait. La nuit, le dortoir résonnait de ronflements aux sonorités caverneuses. Rien à voir avec le léger souffle de Clara quand sa tête était posée sur mon oreiller. Quant aux pieds de mes camarades, ils avaient beau être petits, ils sentaient fort. Trop fort pour mon nez aiguisé par les parfums de Clara. J’étais devenu une poule de luxe, avec tout le ridicule qui s’attache à cet état.
Je pris conscience pour la première fois qu’on ne devient que ce qu’on vit. L’idée est vulgaire ; mais la sensation est vertigineuse. Affolé, je me mis à renifler les chaussettes de toute la chambrée. Le soir venu, je m’interdisais de m’endormir pour me forcer à bien entendre les ronflements. A la cantine, je m’empiffrais de mets infects et tièdes. Avec rage, je voulais retrouver le Virgile des origines.
Bien mal m’en prit. A force de me gaver de cochonneries au réfectoire, je connus la constipation et son contraire. J’eus même de la fièvre. Mon parcours du combattant à la recherche de soi-même se termina à l’infirmerie, avec un thermomètre dans le cul.
Puis j’en sortis.
Mais toujours pas de nouvelles de Clara. Le temps est si long quand on attend une lettre. Je soupçonnais même les horloges italiennes de ralentir leurs aiguilles. L’Italie est un pays de compromis. Les Romains s’étaient-ils arrangés avec le temps ? Toujours est-il qu’il me semblait bien lent à s’écouler.
Ce jour-là, en classe, Clara occupait encore mes pensées quand mon professeur – celui au long nez – m’interpella :
— Vous rêviez ? me demanda-t-il.
— Oui.
— Après tout, ce n’est pas un crime…, fit-il en souriant.
Il reprit son cours. Je le suivis quelques instants et décrochai très vite pour me replonger dans mes songes ; quand tout à coup le proviseur entra. Ce dangereux maniaque sexuel, que les élèves redoutaient, avait une tête chevaline et circulait dans les couloirs, de jour comme de nuit, avec des bottes aux pieds, des éperons et une cravache. On murmurait même qu’il hennissait quand il se levait le matin, avant d’avaler sa ration d’avoine.
— Virzile Zauvage ! s’écria-t-il en zozotant.
— C’est moi, dis-je timidement.
— Vot’ mère vient d’arriver de Paris. Elle veut vous voir tout de fuite.
— Ma mère ! sursautai-je, interloqué qu’elle se décidât soudain à ressusciter.
Immobile et perplexe, comme dissimulé derrière son appendice nasal, mon professeur me regardait sans rien comprendre. Officiellement, et il en était resté à cette thèse, ma regrettée mère venait juste de rendre l’âme. Il ne semblait pas pouvoir imaginer que j’aie pu mentir sur un sujet aussi grave. Je me contentai d’un haussement d’épaules pour toute explication et sortis de la classe pour suivre le proviseur qui démarra au petit trot dans les enfilades de couloirs.
— Vot’ mère vous z’attend dans la cour d’honneur, me lança-t-il.
Mais qui était donc cette mère qui me tombait sur les bras ? L’Arquebuse n’aurait pas osé faire croire que j’étais son fils ; les enfants de la ménopause sont plutôt rares. Je ne voyais pas non plus mon père s’affublant d’une perruque pour se faire passer pour ma mère. Restait Clara, ultime solution que je m’étais gardée en dernier, comme on fait pour le dessert. Mais elle n’avait pas répondu à ma lettre.
Le proviseur me fit signe de poursuivre seul et me laissa pour aller, au grand galop, corriger quelques garnements. Cravache au poing, il en frétillait déjà d’aise, le vicieux. Je m’abstins de lui donner un sucre et, les tempes battantes, je me dirigeai vers la cour d’honneur. Un lacet défait me fit trébucher. Comme on tombe souvent sur le chemin de l’amour ! Je me promis de toujours me relever ; ce que je fis dans l’instant. En passant devant les toilettes, des graffiti attirèrent mon attention : des cœurs réunissant deux noms étaient gravés dans le bois de la porte. Mais ces amours d’adolescents ne menaient qu’aux chiottes.
La cour d’honneur n’était plus très éloignée, au bout d’un long corridor sombre. Clara devait être là. Encore quelques secondes et je la serrerais contre moi. N’y tenant plus, j’allongeai le pas ; mais je me mis à réfléchir et m’arrêtai soudain. En me jetant ainsi, si naïvement, à sa rencontre, j’aurais agi sans maturité, comme un jeune chien fou qui ignore l’art de se faire désirer. Mieux valait la faire attendre jusqu’à ce qu’elle en vînt à penser que je ne viendrais pas et qu’à son tour elle se crût abandonnée. Alors je tiendrais ma vengeance, si mesquine fût-elle ; car enfin, elle m’avait bien fait elle-même patienter plus d’une dizaine de jours sans me donner de nouvelles.
Pourtant Clara et moi étions, me semblait-il, au-delà de ce petit jeu stérile de cache-cache ! A moins que, justement, aucun couple ne puisse se passer de cette comédie de la séduction pour prolonger l’état de passion ; et plus j’y pensais plus cette tragique hypothèse trouvait du crédit dans mon esprit. Il fallait, quoi qu’il m’en coûtât, me plier à cette logique comme des millions d’amoureux l’avaient fait avant moi.
J’aurais donc dû la faire attendre encore ; mais, ne pouvant supporter de rester plus longtemps à quelques dizaines de mètres d’elle, je me remis en marche vers la cour d’honneur, en feignant cependant de n’être pas pressé, comme si Clara n’avait plus été pour moi qu’une vague amourette. Mon indifférence suffirait à la faire souffrir, du moins l’espérais-je. Je ne lui voulais pourtant que du bien ; d’où venait donc cet impétueux besoin de la blesser pour mieux la retenir ? Si j’y avais trouvé du plaisir, tout aurait été clair ; mais ce n’était pas le cas. Une irrésistible envie de la prendre dans mes bras bouillonnait en moi. Mais si je cédais à cette tentation avec trop de promptitude, elle comprendrait sans doute qu’elle dominait notre liaison. Je m’exposerais alors au désespoir d’être délaissé ; elle n’aurait plus à mon égard ces empressements qu’on manifeste aux êtres chers dont on n’est pas sûr d’être aimé. Son attention se porterait sur de nouveaux amants qui, plus malins que moi, sauraient mieux la tourmenter par d’incessantes petites frustrations en la rendant, si possible, chaque jour plus jalouse.
Cette vision du monde, peut-être incontournable, me révolta. Je préférais, finalement, encore courir le risque de souffrir plutôt qu’accepter d’en être réduit à masquer mes sentiments. Il devait bien exister une troisième voie. Ragaillardi par cet espoir, je détalai vers le bout du couloir.
La cour s’ouvrit à moi mais, comble de surprise, il n’y avait personne. Clara s’était envolée. Le souffle coupé, je n’en croyais pas mes yeux. A trop vouloir la faire attendre, je n’étais parvenu qu’à la faire repartir. Elle avait dû croire qu’en ne répondant pas à ma lettre, elle m’avait irrité et que, vexé, je ne voulais plus la revoir. Dieu que j’avais été bête ; que ne m’étais-je rué vers elle avec plus de précipitation ! Mes subtiles ruses amoureuses n’avaient fait qu’engendrer un absurde malentendu.
Désolé, j’allais retourner en classe quand je m’aperçus soudain, avec stupeur, que je ne me trouvais pas dans la cour d’honneur. Absorbé par mes réflexions, j’avais, tel un vieux cheval, suivi mon chemin habituel : celui qui menait à la cour de récréation.
Je retraversai le lycée à toutes jambes. Un groupe d’élèves me barra un moment le passage dans un escalier étroit. Hors de moi, je les bousculai et repris ma course effrénée dans le dédale des couloirs pour déboucher, finalement, sur la cour d’honneur.
Clara était là, belle comme un printemps sans giboulées, grisante comme une liqueur fruitée.
Je m’approchai d’elle, encore haletant, sans prendre la peine de dissimuler le ravissement que j’éprouvais.
— Je ne t’ai pas écrit pour te faire une surprise, me dit-elle en souriant.
La garce, je ne pouvais même pas lui en vouloir. Elle ne m’avait laissé croupir sans nouvelles que pour accroître mon bonheur de la retrouver. A moins qu’elle ne cherchât qu’à justifier son trop long silence. Je ne parvenais plus à démêler le vrai du faux, quand elle me tendit ses lèvres en baissant légèrement ses paupières. Troublé par une si délicieuse avance, j’en oubliai mes soupçons et m’abandonnai dans ses bras.
C’est alors que j’aperçus, deux étages plus haut et à travers une fenêtre, mon professeur principal qui nous regardait. Ses yeux étaient comme des boussoles déréglées. Puis il détourna la tête et reprit le fil de son cours.
Clara, qui n’avait rien remarqué, s’adressa à moi :
— Tu m’aimes ?
— Bien sûr, répondis-je surpris par cette question.
— M’aimerais-tu autant si j’avais un long nez ?
— J’éviterais ton profil. Je te regarderais de face.
— Et si j’avais de gros yeux…
— Je ne verrais que ton regard.
Clara avait cette beauté apaisée qui dépasse l’esthétique et que seul procure le sentiment d’être aimé. Un frisson d’aise traversa son visage.
— Je t’emmène déjeuner, me lança-t-elle avec gaieté. J’ai prévenu le directeur.
— De quoi ?
— Que la mère de Virgile Sauvage l’emmenait déjeuner, fit-elle d’un air entendu. J’ai une surprise pour toi, dehors.
A la sortie du lycée, quelqu’un était assis de dos dans une grosse voiture décapotable. Il me sembla que c’était l’envers de Claude. Il se retourna. Son endroit me fit un sourire. Clara prit le volant, je m’installai à l’arrière et la voiture démarra en faisant crisser les pneus, comme dans les films d’aventures.
Ma maîtresse et mon pote venaient de m’enlever. Dieu qu’il est beau de vivre ses seize ans quand on brûle cette étape. Clara accéléra. Fouette cocher et que jamais ne ralentisse cette vie qui est la mienne et que j’aime tant.
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