Bille en tête
La soirée fut longue. Nous prîmes notre…
La soirée fut longue. Nous prîmes notre dîner en tête à tête, tous les trois. Jean se réfugiait dans sa bonne éducation et Clara avait le visage de ces femmes qui veulent être comprises sans avoir besoin de parler.
Nous étions comme ces familles en deuil qui parlent de choses et d’autres pour ne pas prononcer le nom du mort. Au milieu de la table, il n’y avait pas seulement le gigot, d’ailleurs fort bon, mais l’invraisemblance de la situation. Que faisais-je attablé avec ma maîtresse et son mari ? Chacun semblait se demander comment nous en étions arrivés là.
Qu’avait donc fait Jean pour que le ciel lui envoyât le pire des fléaux : la séduction d’un garnement grisé par la beauté de sa femme.
Derrière son regard mystérieux, Clara m’apparaissait plus insaisissable que jamais. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui l’avait jetée à corps perdu dans cette histoire, et dans mes bras. Nul indice sur son visage, sinon peut-être une légère fatigue au coin des lèvres. Tout s’était passé si vite. Notre désir avait précédé notre pensée d’une bonne longueur. Sans doute ne savait-elle pas elle-même pourquoi la vie l’avait poussée sur ce chemin.
Alléché par l’odeur délicate des mets exquis qu’on nous servait, je mis de côté ces interrogations pour m’empiffrer avec joie. L’essentiel était que Clara fût dans mon lit pour le week-end. Le reste, les tourments, j’en faisais cadeau à Jean. Clara et lui n’avaient d’ailleurs pas souri une seule fois depuis le début du repas. Ils semblaient avoir oublié que tout ça c’était pour rire. Leur mine grave me donna même envie de rigoler ; mais, par correction, je me retins. Notre histoire était pourtant saine ; je ne voyais pas de quoi en faire un drame. Jean fournissait l’argent pour alimenter nos folies. Clara me faisait grandir, et l’amour aussi. Moi je la faisais rêver. Chacun avait un rôle ; personne n’était laissé de côté. Notre système d’amour fonctionnait plutôt bien.
Pourquoi les grands ne peuvent-ils pas se contenter de vivre, tout simplement ? Ils compliquent tout.
A la suite du dîner, un café fut servi dans un coin du salon. Epuisé par la journée, je bâillais à me décrocher la mâchoire. Jean en profita pour me demander si je n’avais pas sommeil. Je lui répliquai que, pour moi, la soirée ne faisait que commencer et lui suggérai, vu son air défraîchi, d’aller se coucher dans les plus brefs délais.
— Je ne suis pas fatigué, me répondit-il.
J’insistai :
— Je suis sûr que vous dites cela par politesse, pour ne pas laisser Clara seule. Mais rassurez-vous, je resterai.
Un regard de Clara me rappela à l’ordre. Jean poursuivit :
— Je te remercie, Virgile, mais je préfère rester un peu.
— Vous y tenez ?
— Oui.
— Vraiment ?
Jean me sourit avec insistance, agacé par mon zèle à vouloir l’expédier au lit.
— Alors restez ici, lui dis-je. Je vais accompagner Clara jusqu’à sa chambre. Tu es bien fatiguée ? lui demandai-je.
— Je peux aller me coucher toute seule, me répondit-elle sèchement.
Vexé de me faire ainsi rabrouer, j’insistai vivement. Mais elle mit fin à mes manœuvres par une phrase qui me désorienta :
— Et si nous montions tous les trois nous coucher ?
Ces quelques mots sonnaient le glas de ma tentative pour éloigner son mari. J’en voulus à Clara. L’idée que Jean pût lui faire l’amour me désespérait. Il ne m’aurait pas seulement volé une femme mais surtout privé du sentiment d’amour total quelle me donnait.
Dans l’escalier, nous montions tous les trois, repoussant le délicat problème des chambres jusqu’au premier étage. Mais le premier palier vint, étage où se trouvaient la chambre de Clara et celle de Jean ; la mienne était au second. Il y eut une légère hésitation dans la direction que chacun devait prendre. Craignant que la situation ne m’échappât, je mis les choses au clair avec une apparente désinvolture :
— Allez, chacun dans son lit. Bonsoir.
Jean avait la tête de ces gens puissants désarçonnés par la perte du pouvoir. L’habitude des convenances et la crainte de perdre Clara lui clouaient le bec. Il n’était plus libre car pour me remettre à ma place il aurait dû oser passer outre ses propres craintes.
— Allez, chacun dans son lit, insistai-je en souriant jaune.
Clara me jeta un regard et disparut dans sa chambre. Jean fit de même en m’adressant un « bonsoir » qui sonnait faux. Je continuai à gravir les marches de l’escalier vers le deuxième étage, comme pour aller me coucher. Mais c’était une ruse. Si Jean croyait m’avoir écarté du lit de Clara, il se trompait.
J’éteignis la lumière de la cage d’escalier et entrepris de redescendre au premier étage. J’enlevai mes chaussures avec précaution et les pris dans une main. L’excitation enfantine de faire une « connerie » la nuit se mêlait en moi avec le désir de basculer Clara dans son lit. Comme disait Clemenceau, « ce qu’il y a de meilleur dans l’amour, c’est quand on monte l’escalier » ; moi je le descendais.
A peine étais-je sur le palier du premier étage, qu’une ombre me fit sursauter. Jean m’apparut dans l’obscurité, aussi surpris que je l’étais, tenant lui aussi ses chaussures dans une main. Il avait l’air d’un gamin pris en faute.
— Qu’est-ce que vous faites là ? lui demandai-je.
— Heu… j’allais aux toilettes, me répondit-il comme pour se justifier.
Puis il se ressaisit et en un clin d’œil reprit le dessus :
— Mais qu’est-ce que je dis… C’est encore ma femme, Clara. C’est un monde tout de même ! Allez, au lit ! Et plus vite que ça !
Je filai dans ma chambre sans demander mon reste. La colère de Jean avait eu raison de mon effronterie. Dieu qu’il m’avait fait peur avec sa voix grave ! Je barricadai précipitamment ma chambre, craignant qu’il ne vînt m’étrangler, et, l’oreille collée contre ma porte, je guettai sa venue. Mais je n’entendis que le bruit de la porte de la chambre de Clara qui se refermait. Jean devait être avec elle. Que pouvaient-ils se dire ? A sa place, je n’aurais pas été fier. Virer un amant en lui faisant peur parce qu’on est plus gros, ce n’est pas très glorieux.
Je retirai la commode que j’avais placée devant la porte de ma chambre et me glissai en silence sur le palier du second étage. Mais je laissai ma porte ouverte pour pouvoir me replier si Jean surgissait, et, l’oreille tendue, je cherchai à capter des bribes des paroles que Clara et Jean devaient échanger. Quelques éclats de voix parvinrent jusqu’à moi. C’était bon signe : les choses se passaient mal. Puis Jean sortit de chez Clara. La violence contenue avec laquelle il referma la porte derrière lui acheva de me rassurer : les choses s’étaient vraiment mal passées. Jean retourna dans sa chambre.
Que s’étaient-ils dit ? Des quelques phrases que j’avais entendues du haut de l’escalier, j’avais cru saisir qu’elle lui reprochait de ne plus savoir la faire rêver. Le pauvre homme, il pouvait bien hurler dans les escaliers pour m’envoyer au lit, il ne savait plus enchanter la vie de Clara ! Après tout, me dis-je, tout le monde ne peut pas être doué. L’humilité est un défaut qui ne vient qu’avec l’âge. Pour l’heure, j’étais fier comme un paon.
Je ne voyais pas que l’histoire de Clara et Jean était une histoire vraie. La vérité est douloureuse, mais le sait-on à seize ans ? J’avais, à cette époque, la faiblesse de croire que rien n’était grave pourvu qu’on sache toujours relancer les dés ; en trichant, bien entendu.
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