Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 26 sur 38

Pages du PDF

Bille en tête

Le lendemain matin, je me réveillai enroué.…

Le lendemain matin, je me réveillai enroué. Clara n’avait plus de voix. La nuit fraîche avait fait son œuvre : nous avions la grippe.

Clara voulut prévenir un médecin de ses amis. Je l’en dissuadai. La perspective d’être livré aux mains de la médecine officielle ne me plaisait pas du tout. J’aurais, à la rigueur, supporté le guérisseur de l’Arquebuse ; un paysan sans terre qui se déclarait violoniste non pratiquant et prétendait que son magnétisme pouvait brouiller les ondes de la B.B.C. Mais je ne voulais pas qu’un préposé de la Sécurité sociale se penchât sur mon gosier. Comme disait l’Arquebuse, quand son guérisseur lui demandait trop d’argent : la médecine, c’est comme la cuisine, il faut la faire soi-même. Si j’échouais, il ne me resterait plus qu’à aller voir monsieur le curé pour organiser une séance d’exorcisme ; ultime conseil médical de ma drôle de grand-mère.

Je dévalisai donc la pharmacie de Clara et m’emparai d’une dizaine de flacons. Des pilules au citron me parurent meilleures que les autres. J’en avalai trois d’un coup, pendant que Clara lisait en silence la notice. Puis elle se mit à rire : je venais d’absorber un puissant constipant ! Terrifié à l’idée d’avoir la tripaille bloquée, je bus la totalité d’une bouteille de laxatif pour corriger mon erreur. Clara m’empêcha de déranger d’avantage mon appareil digestif en m’indiquant le remède qui me convenait. Mais elle m’interdit d’en prendre une double dose. Frustré d’être ainsi rationné, je m’enfermai à double tour dans les chiottes et m’enfilai à sec trois suppositoires dans le cul.

Toute cette agitation m’avait ragaillardi ; mais Clara était encore un peu pâlotte. J’attribuai sa mauvaise mine à un manque de grand air, dont elle n’avait pourtant pas manqué pendant la nuit, et déclarai qu’un bon pique-nique chez l’Arquebuse la remettrait d’aplomb. Il faisait beau, nous n’avions pas le droit de laisser tout ce soleil se gâcher. Et puis là au moins, papa n’oserait pas venir me chercher. L’Arquebuse me défendrait.

— Qui est-ce l’Arquebuse ? me demanda Clara.

— L’autre femme qui m’aime, répondis-je gravement.

— Qui t’aime… comment ?

— Comme une folle.

— Ah… Et cela dure depuis combien de temps ?

Je regardai ma montre pour être plus précis :

— Seize ans et cent trois jours, montre en main. C’est ma grand-mère !

— Sale gosse…, me lança-t-elle en riant.

Je l’attrapai par les hanches et nous roulâmes sur le lit encore défait. Je lui volai un baiser et me redressai d’un coup pour mettre les choses au clair :

— Alors on part avec Claude, toi, moi et un gigantesque pique-nique. Et tout ça dans la Rolls conduite par Albert !

— Mais ta grand-mère, elle ne va pas être un peu surprise de nous voir débarquer comme ça ?

— Elle adore être surprise.

— Elle sait, pour nous deux ?

— Non. Mais l’Arquebuse ne me juge pas. Elle m’aime.

Restait un détail pratique qui, pour moi, avait son importance. J’étais venu chez Clara sur un coup de tête, sans emporter de chemise de rechange. Or j’avais entendu dire que le chic d’un homme dépend presque entièrement de la qualité de ses chemises. Mon visage tourmenté avertit Clara.

— Que se passe-t-il ? me demanda-t-elle.

Je lui expliquai mon embarras, et, sans attendre la fin de mes propos, elle décrocha son téléphone :

— Allô ? Hilditch ? Pourriez-vous me faire livrer tout de suite une douzaine de chemises blanches… Quelle taille ?

— Homme, taille homme ! hurlai-je.

— Taille homme… Oui, voilà. Mme Delage. Oui, Delage, square Lamartine.

Elle raccrocha.

— Pourquoi une douzaine ? demandai-je.

— Parce qu’aujourd’hui on est riche ! dit-elle avec gaieté.

Nous l’étions en effet, d’argent, d’imprévus, de bonheur. Même l’ombre de mon père venait, par contraste, rehausser l’éclat du soleil qui éclairait ma vie. Si je suis né dans une rose, elle devait être sans épine.

OceanofPDF.com