Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 11 sur 38

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Bille en tête

Tout avait été si vite : le…

Tout avait été si vite : le dîner, la semaine au collège, la soirée, mon dépucelage en forme de viol. Je vivais enfin comme s’il avait fallu que je meure le lendemain, à l’économie, en ne laissant pas un instant se perdre.

Ma vie tirait, pour le moment, aussi bien que la grande cheminée de la cuisine de l’Arquebuse et, déjà, à l’horizon se dessinait l’homme que je serais. Pff… fichue enfance, quelle gangrène, ça vous bouffe un type de l’intérieur, une calamité en vérité, il faut bien le dire, tout comme les sauterelles ou le choléra ; mais elle n’en avait plus pour longtemps, la mienne, bientôt je lui botterais le train pour l’expulser définitivement hors de moi. Bientôt je serais grand. Rien, ni personne, ne pourrait m’en empêcher.

Le lendemain matin, le soleil était déjà haut quand nous descendîmes nous promener sur les planches de Deauville. Nos ombres entrelacées nous suivaient à la trace et nos regards, perdus vers le large, venaient s’échouer sur la côte qui, à perte de vue, longeait la mer.

Sur la plage, des enfants couraient pour faire monter des cerfs-volants vers l’endroit où il aurait pu y avoir des nuages ; en général, la Normandie ne ménage pas son ciel en hiver ; mais il faisait beau. La robe de Clara aussi était belle.

Je l’interrogeais sur les mœurs amoureuses des autres. L’amour ayant fait durer la soirée, nous nous étions endormis à l’aube et donc levés tard.

— Comment font les autres ?

— Qui ?

— Ceux qui font l’amour.

— Que veux-tu dire ?

— Si à chaque fois, ils doivent dormir jusqu’à midi, ça complique la vie.

— Oh, écoute, ils s’arrangent.

J’imaginai les diverses solutions. Peut-être ne forniquaient-ils qu’en vacances ? Si les curés tiennent, en général, toute une vie, les gens normaux peuvent bien attendre les vacances. Je compris soudain le véritable enjeu des luttes sociales pour rallonger les congés payés. Pauvres adultes, me dis-je, on pourrait bien leur accorder une semaine ou deux en plus.

Alors que je développais ces réflexions socialement avancées, j’eus soudain une vision de cauchemar, à une centaine de mètres devant nous.

— Merde !

— Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda Clara.

Les mains dans les poches, mon père venait vers nous en devisant avec deux amis. Leurs pas rythmaient leurs paroles et les battements de mon cœur à mesure qu’ils se rapprochaient.

— Clara, devant nous, c’est mon père.

— Raoul ? fit-elle comme si la lune venait de se décrocher.

— Oui.

L’un des amis de papa semblait nous avoir reconnus. Le doute retint un instant ses gestes, puis il tapota l’épaule de papa qui releva la tête et nous épingla du regard.

— Clara, ils nous ont reconnus, chuchotai-je affolé.

Elle avait l’air d’une enfant prise en faute. Moi aussi, mais c’était plus naturel. Nos regards se fondirent dans un effroi commun ; nous étions perdus. Comment justifier notre présence, ici à Deauville ? Le rêve se déchirait et prenait soudain l’apparence sordide d’une petite affaire de mœurs. Le regard des autres venait salir notre histoire. Qu’il est bête parfois le regard des autres. Et papa avançait toujours, le visage figé d’incompréhension.

Que faire ?

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace », disait Danton. Sans rien dire, j’accélérai le pas et pris le bras de Clara pour l’entraîner vers papa. Elle suivit le mouvement en se rattrapant physiquement et moralement à mon épaule.

Nous nous arrêtâmes face à mon père sidéré par notre apparition. Ses amis et lui-même firent assaut de courtoisie pour saluer Clara, mais mon cas semblait déranger tout le monde.

— Mais… mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne devais pas rester au collège ? me demanda papa.

— Ce que je fais là ?

— C’est une jolie journée pour se promener, répondit Clara.

Mais il insista :

— Que fais-tu, ici, à Deauville ?

— Je suis venu avec Clara ; je l’aime.

Papa prit un air voisin de la stupéfaction. Ses amis semblaient manifestement gênés d’être mêlés à cette affaire. Quant à Clara, l’étonnement lui fit ouvrir si grand la bouche qu’elle faillit se déchirer la commissure des lèvres.

Je mis les points sur les i à mon père :

— Oui, oui, tu as bien entendu : on s’aime et on est venu passer un week-end en amoureux.

C’est alors que survint l’événement imprévu. Clara me regarda et, effarée par ce qu’elle croyait être mon culot, se mit à rire. Son fou rire eut l’effet d’un coup de tonnerre dans le climat lourd de malentendus qui régnait entre nous tous. Papa et ses deux amis suivirent Clara de bon cœur, et peut-être aussi par politesse, personne ne sachant exactement pourquoi tout le monde riait. Je pressentais quelque chose de désagréable à mon égard et mes craintes se confirmèrent lorsque papa prit la parole :

— Pardonne-lui, Clara… Virgile a toujours eu une imagination débordante.

C’était donc ça : ni lui ni ses amis n’avaient pu, ou peut-être voulu, croire un instant que j’étais l’amant de Clara. Je passais pour un plaisantin de mauvais goût.

— Mais c’est vrai ! hurlai-je.

— Bien sûr…, me répondit papa comme s’il parlait à un gosse.

— Je vous jure que c’est vrai !

— Oh ça va, Virgile, me rétorqua-t-il avec la plus grande sécheresse. Arrête de faire l’enfant.

C’était un comble. On exigeait de moi une conduite d’adulte, sans me reconnaître apte à aimer une femme.

— Clara, c’est vraiment gentil d’avoir emmené Virgile prendre l’air, poursuivit papa.

— Oh, mais c’est un plaisir, répondit-elle le sourire aux lèvres.

Elle éclata de rire à nouveau ; les autres aussi, mais jaune, ne sachant soudain plus quoi penser.

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