Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 28 sur 38

Pages du PDF

Bille en tête

Finalement, nous trouvâmes la maison de l’Arquebuse.…

Finalement, nous trouvâmes la maison de l’Arquebuse. Quelques poulets affolés glapirent comme des veaux pour annoncer notre arrivée. La poussière soulevée par les freins embrumait encore la cour de la ferme quand l’Arquebuse sortit sur le pas de sa porte. Son étonnement de voir une grosse berline s’arrêter chez elle creusa quelques rides supplémentaires sur son front. Sa surprise grandit encore quand elle me vit débouler d’une portière, en compagnie de Claude, d’une jolie femme et d’un chauffeur.

— L’Arquebuse, c’est moi ! hurlai-je.

Je courus vers elle. Les autres restaient en arrière, comme retenus par leur timidité.

— Qui c’est, elle ? me chuchota l’Arquebuse.

— Ma maîtresse, dis-je tout bas.

Nous n’eûmes pas le temps de mettre davantage les choses au clair. Clara et Claude s’avancèrent vers nous. Je les présentai à l’Arquebuse :

— Mes amis : Clara, Claude, que tu connais, et Albert.

Clara semblait un peu gênée. De quoi avait-elle l’air devant la grand-mère de son amant de seize ans ? L’œil affûté, l’Arquebuse ne perdit pas une bribe des intonations et des attitudes de Clara. Elle guettait ces petits riens par lesquels une personne se dévoile.

Puis elle nous invita à entrer dans sa maison.

— Non, répondis-je, c’est toi qui vas sortir. On va faire un pique-nique.

Son regard s’éclaira et, en un clin d’œil, elle retrouva sa jovialité coutumière. Les pique-niques lui rappelaient son enfance.

La petite troupe se mit en branle dans la campagne. J’avais faim comme on a envie de se soulager contre un arbre ; le besoin devenait pressant. Albert et moi portions les paniers. Claude nous devançait un peu, les mains dans les poches pour se gratter le zizi qui le démangeait et une fleur dans la bouche. Clara s’efforçait de ; marcher dans les chemins creux sur ses talons aiguilles qui la déséquilibraient à chaque pas. Quant à l’Arquebuse, elle suivait en s’appuyant sur sa vieille canne ; tout en surveillant Clara du coin des yeux.

Je voulais qu’elle comprît pourquoi j’étais venu avec Clara. En général, les enfants rapportent de bons carnets de notes à leurs parents pour les rassurer. Moi je ramenais une maîtresse, en espérant que l’Arquebuse verrait en Clara un signe de ma bonne croissance. Mais elle restait muette et énigmatique.

L’Arquebuse paraissait seulement vouloir éviter de faire naître des occasions d’être gentille avec Clara. Nul autre indice ne laissait présager de sa réaction. Nous décidâmes de nous installer près du petit lac de la ferme voisine. L’endroit paraissait avoir été copié sur les plans d’eau qu’on aperçoit dans les dessins animés de Walt Disney. La surface de l’étang était hérissée de roseaux, moins souples que ceux des fables de La Fontaine, et les nénuphars géants ressemblaient à des œufs au plat en cellulose verte. Même les oiseaux avaient l’air trop coloriés pour être vrais. Pour un peu, je n’aurais pas été surpris de voir Blanche-Neige flâner sur les berges.

Albert étendit une grande nappe blanche au bord de l’eau et sortit les victuailles des paniers. Il y avait là de quoi réconforter une bonne dizaine d’angoissés. Je mordis dans une pomme et proposai à Claude de m’accompagner pendant que l’Arquebuse terminait de préparer les sandwichs.

— Viens, je vais te montrer où je mettais mes pièges pour attraper des canards. Venez aussi Albert. On laisse les femmes sur nos arrières.

Albert nous suivit sans faire de manières. L’Arquebuse et Clara se retrouvèrent seules, l’une en face de l’autre. Je tenais à ce que mes deux femmes négocient à mon sujet, tout en appréhendant cette rencontre au sommet.

Ce fut Clara qui, plus tard, me la raconta. Les choses se déroulèrent à peu près de cette façon :

— On ne peut pas dire que Virgile ait le sens des mondanités, dit Clara. Il nous laisse là, en plan.

— Les pièges à canards, c’est très important pour lui, répliqua l’Arquebuse.

Un silence lourd s’installa alors entre elles, de ceux qui couvent un contentieux.

— C’est un drôle de personnage, fit Clara.

— Ne le prenez pas pour un jouet, rétorque l’Arquebuse d’un ton sec.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Virgile est le plus beau personnage que je connaisse.

— Il m’a fait comprendre que vous l’aime beaucoup…

— Je ne l’aime pas beaucoup. Je l’aime. Je crois en Dieu et je n’ai que Virgile. Alors ne le prenez pas pour un jouet !

— Mais ce n’est pas le cas, insista Clara.

— Vous avez un chauffeur, une grosse voiture et je suppose, un mari. Mais vous n’avez pas Virgile. Personne n’a Virgile. Vous m’entendez ?

— Mais…

— Laissez-moi finir. Virgile, il ne faut rien lui demander, mais tout lui donner. Je vous accepte parce qu’il vous aime, mais je vous ai à l’œil. Rien que du bonheur, vous ne lui donnerez que du bonheur. Vous m’avez bien comprise ? Vous l’aimez, non ? dit l’Arquebuse soudain attendrie.

Clara sourit. Cette grand-mère protégeant son petit-fils la touchait. Par une sorte de hasard miraculeux, Clara ne fut pas jalouse de la place qu’occupait l’Arquebuse dans ma vie. Je crois même qu’elle l’aima de savoir si bien m’aimer.

— Je vois que vous n’êtes pas une mauvaise fille, conclut l’Arquebuse. Mais je vous ai à l’œil.

Nous revînmes, Claude, Albert et moi, à ce moment-là. Les pièges à canard étaient remis en état.

— Tu en as déjà attrapé beaucoup avec ce système ? me demanda Claude.

— Des tas, et puis l’Arquebuse en faisait des pâtés.

Albert nous invita à passer à table, ou plutôt sur la nappe. Chacun se jeta avec voracité sur les nourritures. L’Arquebuse dilapida une bonne dizaine de sandwichs en maugréant contre les régimes qui font aux femmes modernes des culs comme des balles de tennis. Elle était d’avant quatorze, du temps ou un cul n’était digne de ce nom que si son volume atteignait des proportions prohibées de nos jours.

Puis, échauffée par le vin, elle se redressa sur son séant et prit sa respiration pour débiter, de mémoire, un passage du livre quelle citait toujours dans ses grands moments de délire, celui qu’elle honnissait par-dessus tout : le tome premier des Mémoires d’outre-tombe ; « de Chateaubriand », souligna-t-elle avec dégoût. Elle nous en récita de longues rasades où les sentiments n’en finissaient pas de s’étendre en langueurs monotones. Tout n’était qu’émotions fortes pour cœurs délabrés, sentiments morbides s’exaltant sur des amours impossibles. Jamais croûtes ne furent grattées avec autant de délectation.

L’Arquebuse désarticulait le texte plus qu’elle ne l’articulait, lacérant les phrases de sa diction injurieuse pour Chateaubriand. Elle ne supportait pas qu’un aussi grand génie mît tout son talent à chanter le désespoir au lieu de glorifier la force vitale qui est en nous.

Le vin aidant, elle mit également Lamartine et toute la clique dans le même sac. Tous au pilori ! hurlait-elle. L’Arquebuse avait le courage de laisser parler ses instincts, et les siens n’étaient pas viciés. Elle aimait passionnément la vie.

Puis, après quelques glapissements, elle s’effondra le verre à la main. Tout le monde la crut morte. Mais non, elle ronflait. Elle avait dit ce qu’elle avait à dire et s’était endormie. Etrange grand-mère.

Clara en resta muette. Moi aussi. Comment justifier la conduite de l’Arquebuse ? Tout n’est pas explicable. Claude, qui la connaissait déjà, n’en fut pas surpris outre mesure. Il savait à quoi s’en tenir. Le plus secoué était Albert. Dans quelle maison était-il tombé ?

Pour nous remettre de nos émotions et profiter de ce que l’Arquebuse faisait sa sieste, je proposai une promenade en barque sur l’étang. Claude s’esquiva en donnant un prétexte quelconque. Albert aussi.

J’embarquai donc seul avec Clara sur un bateau au fond plat. A coups de rames, je l’emmenai sur les lieux de mon enfance. Je retrouvai l’endroit où, avec des amis, nous faisions fumer des crapauds jusqu’à les faire éclater et où nous torturions, pour rire, les gosses du village d’à côté. Les enfants s’amusent d’un rien…

— C’est ici que je venais quand j’étais petit.

— Par moments, je ne sais plus quel âge tu as.

— Si tu hésites entre deux âges, prends le plus vieux, dis-je en souriant.

La barque glissait au ras de l’eau. Les regards de Clara glissaient sur moi. A l’ombre du chapeau qui la protégeait du soleil, ses yeux me murmuraient de la tendresse. Il n’y avait qu’avec elle que je savais goûter l’instant qui passe. Mon imagination était au point mort et ma pensée en vacances. Je prenais le temps d’exister.

Allongée au fond du bateau, Clara était belle comme un fruit mûr. Avant de la vieillir, la nature semblait avoir accordé un dernier sursis à son éclat.

— Quand on sera vieux, chuchotai-je, on habitera dans une maison avec des pelouses et on fera du jardinage.

— Pourquoi du jardinage ? me demanda-t-elle.

— C’est le sport des vieux. On mettra des vêtements usés, un chapeau de paille, des bottes et on aura un râteau dans la main droite… Et puis on indiquera au jardinier la plate-bande qu’il devra bêcher.

Clara rit, avant de se mordre légèrement la lèvre.

— Tu sais, je serai vieille avant toi.

— Qu’est-ce que ça peut faire, dis-je doucement. Tu peux devenir vieille, folle ou malade, tu seras toujours Clara. Je verrai toujours ta vraie figure, tes cheveux superbes, ta peau blanche, tes hanches pour les enfants et tes seins pour l’amour.

Toujours étendue au fond de la barque, Clara ferma les yeux pour mieux savourer son émotion. Elle était émue comme si le père Noël venait de lui faire cadeau d’un surplus de jeunesse.

Clara, je ne pouvais pas concevoir que le temps fût assez cruel pour te flétrir. Je ne voulais pas croire que tu aurais un jour l’air de ces vieilles dames au regard triste qu’on croise dans la rue. Tu n’avais rien fait pour mériter une punition aussi injuste.

Soudain mon cou s’étira comme un périscope pour mieux apercevoir ce que j’avais du mal à croire. Je regardai à nouveau. Nul doute, je n’avais pas rêvé. A une centaine de mètres devant moi, Claude et Albert marchaient dans un champ en se tenant par la main.

Je les voyais de dos. Ils semblaient échanger des mots doux au creux de l’oreille. Cette façon singulièrement affectueuse de se promener me troubla. Etait-il possible que lui, mon pote, mon frère, m’ait caché depuis toujours son goût pour les barbus ? Claude supprima toute équivoque en prenant Albert par la taille, comme j’aurais pu le faire avec Clara.

La tendresse virile de ces deux tourtereaux me laissa sans voix. Les mots me manquaient. Je ne parvenais pas à trouver un terme non péjoratif qui pût m’éviter de qualifier Claude de pédéraste. Il me revint soudain à l’esprit que, pour la bonne morale, quand mes cousines venaient chez moi et que Claude était là, on nous faisait coucher dans le même lit afin que je ne dorme pas dans la chambre des filles ! L’idée qu’il ait pu, le soir venant, reluquer mes fesses avec concupiscence me troubla. Nos serments d’amitié m’apparurent ambigus, sa gentillesse même me sembla louche. J’aurais voulu le haïr. Il me dérangeait trop. Mais, en dépit de ses mœurs amoureuses, il restait Claude, mon ami, mon pote, mon frère.

L’embarcation continuait sur sa lancée quand un rideau d’arbres me sépara de ces amants très masculins qui s’évanouirent dans la campagne. Leur apparition n’avait duré que quelques instants, juste le temps de m’ébranler. Clara n’avait rien vu.

— Tu sais, je suis drôlement content que tu sois une femme, lui dis-je doucement.

— Tu as de drôles d’idées, parfois…

Elle était là, devant moi, étendue au fond du bateau, presque offerte. Comme pour contrebalancer l’homosexualité de Claude, j’eus envie d’elle. Tout de suite. Le soleil avait dû m’échauffer l’esprit. Une fringale d’amour montait en moi, irraisonnée, irrépressible.

Fébrile, j’avançai ma main sous sa jupe, à tâtons. Un peu surprise, Clara se ressaisit, protesta, m’invectiva ; mais, comme aimanté par son corps, je ne pouvais plus me retenir. Ma main droite déjà caressait le haut de ses cuisses tandis que de l’autre, je retroussais sa jupe. Clara se mit à rire en essayant de se dégager, mais plus elle me repoussait, plus elle m’attirait.

— Virgile, on ne va quand même pas faire ça sur l’eau, me lança-t-elle.

— Je me sens le pied marin ! m’écriai-je avant de la basculer, jambes en l’air – quand tout à coup le plancher de la barque se déroba sous nos pieds.

Clara voulut rétablir l’équilibre, moi aussi, mais l’excès de contrepoids fit chavirer d’un coup le bateau. L’immersion des corps fut instantanée.

Clara but la tasse. J’appuyai même sur sa tête pour pouvoir, ensuite, faire semblant de la sauver de la noyade.

L’Arquebuse dut allumer un grand feu dans sa cuisine pour faire sécher nos vêtements ; puis elle nous apporta des grogs. Nous étions bien, Clara et moi, chacun enveloppé dans une couverture, devant la cheminée. J’avais oublié mon père.

Dehors, le soleil déclinait. A ma droite, l’Arquebuse veillait sur le feu. A ma gauche, Clara veillait sur mon cœur. Nous n’avions pas besoin de dire des choses inutiles. Le crépitement des flammes suffisait.

Une bûche consumée au centre se rompit et brisa le silence.

— L’Arquebuse, on peut passer la nuit ici ?

— Tu sais que je n’aime pas quand tu repars, me répondit-elle.

Je pris sa vieille main et la lui embrassai.

— Alors on partira demain matin. Tu n’as pas vu Claude et Albert ?

— Ils sont allés faire une promenade.

A l’instant même, les deux tourtereaux entrèrent dans la pièce. Clara fit remarquer à Claude qu’il avait du foin dans les cheveux. Je ne relevai pas davantage cet indice compromettant. Ils avaient dû s’en donner à cœur joie dans les bosquets.

— Claude, on rentrera demain à Paris. Ce soir, on reste dormir ici.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? me demanda-t-il, étonné de nous voir ainsi drapés dans des couvertures.

— Clara a fait chavirer la barque.

Cette nouvelle surprit grandement Clara ; mais elle s’abstint de rétablir la vérité. Sans doute devinait-elle qu’en lui attribuant la responsabilité de l’une de mes bêtises, je ne cherchais qu’à renforcer notre complicité.

Mes vêtements pendaient encore devant la cheminée. J’entrepris de les enfiler. La chaleur de mon corps achèverait de les sécher. Claude aperçut un profond fauteuil et voulut s’y installer ; mais je l’en empêchai :

— T’assieds pas, vieux. C’est l’heure d’aller relever les pièges à canard.

Il fit une moue, sans toutefois protester. Sa gentillesse et sa crainte congénitale de dire « non » lui commandaient d’accepter. Nous sortîmes de la maison.

La nuit était fraîche, mais les grillons ne chômaient pas. L’époque devait être aux amours ; l’avidité sexuelle de ces insectes réveillait leur besoin de siffloter. On sentait que, sur notre passage, ça baisait dans les taillis. Nous prîmes le chemin qui menait à l’étang, sans parler, sans même dire des banalités. Claude marchait les mains dans les poches, les yeux rivés au sol, comme pour éviter de croiser mon regard. Le poids de ce qu’il n’osait pas dire était tel qu’il en oublia même de faire attention aux étoiles.

— Claude…

— Ouais, fit-il en mâchant sa réponse.

— Je t’ai vu, avec Albert…

Il ne me répondit pas. Le visage fermé, Claude se protégeait derrière son silence. Les paroles que je venais de prononcer résonnaient encore entre nous. Ses pieds buttèrent dans une motte de terre.

— Tu sais, poursuivis-je maladroitement, si ça te gêne d’en parler, on pourra toujours l’appeler Albertine, entre nous.

Il tourna son visage vers moi, me regarda et se mit à rire.

— Viens, me dit-il. Je suis sûr qu’on a chopé un canard.

Il n’avait pas tort : à cinquante mètres devant nous une cane se débattait dans le piège. La pauvre bête affolée semblait se demander quelle mort allait lui réserver la vie ; si elle avait su quelle était à deux doigts de se réincarner en pâté…

— Faut qu’on le tue ? me demanda Claude inquiet.

— Laisse faire, vieux, je connais mon affaire.

J’attrapai un bout de bois et, retrouvant toute la violence primitive de mes ancêtres, je lui brisai la nuque d’un coup sec. Quand l’Arquebuse le faisait, elle chuchotait généralement une petite prière pour l’animal défunt. Il lui semblait impossible qu’un volatile ayant la chair si fine et si délicate au goût ne fût pas doté d’une âme, si chétive fût-elle. Si on lui avait dit qu’au paradis, elle serait privée de canard, sa foi dans le bon Dieu en aurait été ébranlée.

Ma cane était encore chaude mais le froid de la mort déjà la raidissait. Je n’ai jamais aimé tuer des bêtes. Un copain m’avait affirmé que pour rendre la chose acceptable il faut que l’homme et l’animal aient autant de chances d’avoir la peau de l’autre. Mais je ne voyais pas l’intérêt d’organiser une corrida pour moraliser la mise à mort d’un malheureux col-vert, fût-il membre de la S.P.A. Je préférais m’en tenir à la méthode barbare du coup de massue. Après tout, c’est la vie. Il faut faire avec. Comme pour l’homosexualité de Claude. Il fallait faire avec.

Sur le chemin du retour, je marchais en tête avec un air de victoire. Le cadavre de ma cane gisait la tête en bas. Je la tenais par les pattes, comme un trophée prouvant l’ingéniosité de mon piège.

— L’Arquebuse va en faire du pâté, dis-je avec plaisir.

— Virgile…, me souffla Claude. Je suis content qu’on ait parlé.

Il avait dit cela avec soulagement, comme on prononce ses dernières paroles. Ce fut en effet la première et la dernière fois que nous abordâmes le sujet. Notre pudeur s’accommoda par la suite de cet arrangement tacite. La question resta aussi dissimulée que la face cachée de la lune. D’ailleurs, Claude est lunaire à ses heures.

Le chemin nous mena jusqu’aux lumières de la ferme de l’Arquebuse. La maison détachait son ombre hospitalière dans la nuit.

— Non mais Claude, t’as vu le tableau…

— Quoi ?

— Chez ma grand-mère, je vais coucher avec une femme qui pourrait être ma mère ; et toi, mon pote, tu vas t’envoyer en l’air avec son chauffeur ! C’est pas une vie…

C’était la grande vie. Notre existence sonnait juste, au diapason de nos désirs. Nous ferions de beaux vieux. Jamais nous ne serions comme ces vieillards aigris d’être restés au bord de tout. Nous deux, l’âge nous bonifierait, comme les grands vins ou les opéras de Mozart.

OceanofPDF.com

Dans l’une des chambres de la ferme de l’Arquebuse, Clara me massait la nuque et les épaules. Nos draps tièdes étaient défaits. Par la fenêtre ouverte, on entendait les grillons qui, dehors, chantaient encore à en réveiller la cigale et la fourmi.

— A l’heure qu’il est, ton père doit te chercher, me dit-elle doucement.

Je me retournai pour lui répondre :

— A mon avis, il est jaloux de moi. Je crois qu’il aimerait bien être à ma place, ici, avec toi. C’est ce que je lui ai dit, l’autre jour.

— Il l’a bien pris ?

— Pas tout à fait.

— Il t’a flanqué une gifle ?

— Oh non, il n’aurait pas osé…

Clara était nue, allongée en travers du lit. Je la touchai du bout des doigts pour m’assurer que je ne rêvais pas. Dehors, la lune de miel plongeait la nuit dans le clair-obscur. L’atmosphère lourde laissait présager un orage.

— Clara…, chuchotai-je. Tu sais, ce que je t’ai dit cet après-midi, c’était vrai. Tu peux devenir vieille ou malade, je verrai toujours ta vraie figure…

Elle resta muette, les yeux brillants. Dieu quelle était émouvante quand je la rendais heureuse. Son visage tout entier reflétait son soulagement d’être aimée.

L’irruption d’une voiture entrant dans la cour mit fin à notre quiétude. Les pneus crissèrent, le moteur s’arrêta.

— Qui est-ce ? me demanda-t-elle.

— Je ne sais pas.

Je m’avançai vers la fenêtre, comme pour vérifier que je m’étais trompé. Non, sa voiture était là, tous phares allumés. Il en sortit et vit celle de Clara.

— Qui est-ce ? insista-t-elle en espérant encore que ce ne fût pas lui.

A mon haussement d’épaules, Clara comprit tout et attrapa un chemisier.

Dans la cour, papa appuya sur le klaxon de sa voiture pour réveiller la ferme. Il avait l’arrogance stupide que confère la bonne conscience. « Virgile Sauvage ! » hurlait-il, comme pour me rappeler que j’étais encore à son nom.

— Le con, le mauvais con, maugréai-je.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? me demanda Clara.

Toujours devant la maison, papa continuait à gueuler mon nom. Sa voix résonnait comme dans les cauchemars. Je me surpris à envier les orphelins.

— Pourquoi les grands veulent-ils toujours nous empêcher de grandir ? dis-je désespéré.

Clara ne me répondit pas. Il est vrai que je m’adressais à la mauvaise porte. Elle avait déjà beaucoup fait pour la cause enfantine.

Sans rien dire, j’enfilai une chemise et un pantalon. A chaque bouton que je fermais, l’envie d’étrangler papa montait en moi. Il était vraiment trop con. Non je n’étais pas un gigolo ; j’étais heureux. C’est différent. Non Clara n’était pas l’une de ces femmes friandes de chair fraîche et excitées par les petits garçons. Elle n’avait cédé à mes avances que parce que les hommes, ceux de la race de papa, les ennuyeux, tous ces maris qui ont oublié l’art d’être amants, n’avaient pas su la faire rêver. C’est historique, elle l’avait même avoué un soir à Jean. Je peux en témoigner. J’ai tout entendu du haut de l’escalier, quand Clara lui a jeté à la figure l’injure suprême ; « Tu ne sais plus me faire rêver ! »

En fait, papa, tu avais drôlement raison de vouloir m’écraser comme un nuisible ; parce que nous, les petits gars en culottes courtes, on vous volera toutes vos femmes. Méfie-toi des apprentis amoureux qui tournicotent autour de tes maîtresses ; ils ont encore le souffle des grandes passions. Fais attention, la vérité sort de la bouche des enfants.

J’apparus sur le seuil de la porte d’entrée, dans le champ de la lumière des phares. Papa s’avança.

— On rentre à la maison, me lança-t-il avec la brutalité d’un maître de manège.

— Tu rentres dans ta maison.

— Je te ramène à Paris, la récréation est finie.

— Ecoute, Raoul, dis-je les dents serrées. Cette fois-ci tu ne me tireras pas dans les pattes. J’ai décidé de vivre ma vie, comme je la veux. Alors maintenant laisse-moi.

Mais papa ne voulut rien entendre. Il se contenta d’attraper mon bras. Je résistai. Il resserra son emprise.

— Raoul, enlève cette main.

Je n’eus pour toute réponse qu’un petit rire sarcastique. Il prenait mon besoin d’exister pour de l’effronterie, sans pouvoir imaginer un instant que je pusse, moi le fils, exiger une part de vie qui échappât à son contrôle. Puis il me bouscula pour m’attirer dans sa voiture. Je lui décochai alors avec soulagement un coup de poing au visage, l’un de ces coups qui portent le désir de tuer. Sa réaction fut prompte et foudroyante. Dans la pénombre, comme pour cacher ses instincts soudain déchaînés, il me frappa. Il me tapa comme une bête. Mes cris retentirent dans la cour de la ferme et mon visage maculé du sang qui coulait de mon nez vint heurter le sol. Il faisait nuit, vraiment nuit.

Papa tremblait encore de nervosité quand il s’écarta pour me regarder. Ses yeux étaient vides, terriblement vides. Inquiet, je ne bougeais pas.

— Allez, on s’en va, dit-il comme pour en finir.

Il m’attrapa par le collet et me força à pénétrer dans son automobile. A travers le pare-brise, j’aperçus l’Arquebuse, Clara et Claude qui venaient d’arriver. L’obscurité donnait à leurs visages effrayés un air plus tragique encore.

La voiture démarra et s’enfonça dans la nuit. Concentré sur la route, papa accélérait et débrayait avec brutalité, faisant gémir le moteur. Les virages lui fournissaient un alibi pour ne pas me regarder. Il conduisait trop vite, comme s’il avait bu.

Assis à côté de lui, je le surveillais du coin de l’œil. Au fond, j’étais soulagé. L’orage était passé Depuis le début, j’avais su qu’il faudrait en arriver là. Les poings, c’est parfois une nécessité ! entre les pères et les fils. On se parle comme on peut. L’abcès était crevé ; je soupirais.

Le voyage vers Paris dura longtemps, comme un repos du guerrier bien mérité. Les tournants rapprochaient nos épaules. Une sorte de pudeur nous fit nous reprendre pour nous rasseoir correctement. Papa, je te connaissais si peu. C’était la première fois, ou presque, que nous étions ensemble tous les deux. Tu semblais avoir envie de me parler. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Ce soir-là, le corps meurtri par tes coups, je me sentais rempli de ton sang. Me parleras-tu, un jour ? Je t’aime, papa.

OceanofPDF.com