Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 31 sur 38

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Bille en tête

Notre voiture se frayait un chemin dans…

Notre voiture se frayait un chemin dans Rome à coups de klaxon. Des hordes d’ecclésiastiques circulaient en couple dans les ruelles ; entre hommes naturellement. Bizarrement, leur Eglise a toujours trouvé plus moral de mettre les femmes entre elles et les hommes avec les hommes ; pourvu qu’ils s’aiment, bien entendu. C’est essentiel l’amour pour les curés ; une obsession en quelque sorte.

Les embouteillages étaient tels que, exaspérés, nous finîmes par garer notre voiture. Un passant nous confia en souriant qu’à Rome les organes majeurs de la circulation sont les pieds. C’est donc à pied que se poursuivit notre pérégrination. Nous ne cherchions rien, sinon le bonheur. Clara, Claude et moi n’avions pas de soutane mais nous nous fondions très bien dans la foule. Autour de nous les cris parlaient italien. Les gens avaient des visages de soleil. La cité n’était pas sérieuse ; même la forme des rues prêtait à sourire.

Sur une petite place, un restaurant exhalait une merveilleuse odeur de pain grillé à l’huile d’olive. Nous nous installâmes à la terrasse. Claude déplia un prospectus sur la ville et Clara regarda le menu. Nous avions l’air d’une famille de touristes affamés. Mes yeux mastiquaient les plats à mesure que je déchiffrais leur nom sur la carte (en version originale).

— Tiens ! fit Clara. Il y a des huîtres. Vous en prenez ?

Claude, tendu par les contractions de son intestin, opina de la tête avec satisfaction. Naturellement circonspect dans mes choix culinaires, je n’avais jamais osé goûter à ces mollusques. Cette fois-ci, je poussai l’audace jusqu’à accepter.

— Vous en voulez combien ? demanda Clara.

— Moi j’en prends trois.

— Ça se commande à la douzaine, rectifia-t-elle.

— Comme les chemises ? dis-je avec stupéfaction.

Les huîtres introduisirent d’autres mets succulents qui me ravirent le palais. Quand je sentis l’exquis fumet d’un coquelet au basilic pénétrer dans ma narine frémissante, je faillis connaître l’orgasme du gourmet. Je découvrais l’Italie du bout de ma fourchette et ce pays me parut al dente.

Nous finîmes notre repas. Clara régla l’addition, avec l’argent de son mari, et nous décidâmes de passer l’après-midi à nous balader. Elle me ferait un mot d’excuse pour le proviseur. Je ne retournerais au lycée que tard le soir. Après tout, il entre dans les attributions d’une mère, fût-elle une usurpatrice, de pouvoir disposer de l’emploi du temps de son fils, fût-il son amant.

Nous descendîmes jusqu’au Colisée, vieux stade désaffecté. Un écriteau polyglotte indiquait qu’on n’y dévorait plus de chrétiens depuis le premier siècle après le regrettable incident du Golgotha. Claude, qui avait de la culture, nous expliqua avec force rugissements comment de gros lions, qui n’avaient rien à voir avec les descentes de lit qui peuplent nos zoos, croquaient tout crus les premiers chrétiens. Selon ses sources, il n’y avait guère que deux solutions pour sortir vivant de l’arène : soit être saint, ce qui permettait de snober le lion, soit être soi-même le lion.

Après ce brillant exposé, qui dénotait une profonde connaissance du début de l’ère chrétienne, Claude nous quitta pour aller réserver son billet d’avion. Il devait repartir le lendemain au petit matin. Son employeur n’aurait pas souffert plus d’un jour d’absence. Nous devions le retrouver plus tard dans l’après-midi.

Nous poursuivîmes sans lui nos déambulations dans Rome. Le verbe haut, je devisais avec Clara, vitupérant Staline, claironnant ma joie d’être en sa compagnie. Pour illustrer mes propos, je passai même une main dans son soutien-gorge. Un sentiment de très grandes vacances me gagnait. La vie s’ouvrait tout à coup devant moi aussi largement que l’estuaire d’un fleuve amazonien. Plus je sentais l’appel du grand large, moins je me voyais retourner sur les bancs de l’école. Je m’imaginais enlever Clara et disparaître avec elle dans un pays lointain et chaud. Qui sait ? Peut-être irions-nous même jusque dans les îles, là où le ciel rejoint la mer et où fleurissent les toiles de Gauguin.

Accoudé à un balcon de pierre qui dominait le Capitole, je rêvassais, le nez plongé dans une fleur que je venais de cueillir. Debout à mes côtés, Clara inclina la tête sur mon épaule et se mit à me caresser la nuque.

— Clara…, chuchotai-je, si nous partions tous les deux ?

— Si tu veux…

Partir, oui, mettre les voiles avec Clara, quitter la France où mon père me retrouverait toujours, fuir le lycée et mon enfance, larguer les amarres. Je ne voyais plus que cela : le grand voyage avec la femme que j’aimais, aux confins des océans. Nous perdrions notre vie à la sueur de notre front, allongés sous des palmiers, sur des plages au sable de sablier. Le temps ne s’écoulerait plus, nos journées seraient à nous, le soleil nous appartiendrait. Ne disait-on pas que les habitants des îles se nourrissent de fruits tropicaux et de poissons colorés ?

— Si on allait en Polynésie, aux Marquises ou à Bora Bora ? dis-je doucement.

— J’ai des amis à Tahiti. Ils ont une très jolie villa. On pourrait y passer deux semaines en juillet ; mais il faut s’y prendre dès maintenant. A cette époque, les avions sont pleins. Tu es bien en vacances en juin ?

Sa réponse me fit tressaillir. Elle n’avait donc rien compris. A moins qu’elle n’eût fait exprès de mal saisir le sens de ma question. Il ne s’agissait, pour moi, ni d’aller faire le décadent pendant quinze jours dans une villa cossue, encore moins de prendre l’avion. Le luxe ne m’avait jamais inspiré de la répulsion – j’ai toujours eu un faible pour les slips fourrés de vison – mais j’en avais ma claque de ces éternels entractes. Il y avait eu malentendu sur notre contrat. Je n’étais pas devenu l’amant de Clara pour qu’elle me tînt par la main jusqu’à ce que mort s’ensuive. N’était-il pas prévu que je cesserais un jour de porter des culottes courtes ? Ma barbe commençait à pousser. Des vacances supplémentaires, même en première classe, ne me tentaient guère. Je ne voulais plus repousser l’échéance. J’étais prêt à passer à la caisse, à payer le prix de ma liberté ; quel qu’en fût le coût, si Clara venait avec moi. C’est à bord d’un long-courrier que j’étais décidé à me rendre avec elle dans le Pacifique ! Nous ferions la plonge et laverions le pont du navire pour payer notre voyage et un beau matin, après avoir franchi le cap Horn et celui de la Désespérance, après avoir vomi notre tripaille pendant toute la traversée pour cause de mal de mer, nous verrions enfin le port de Papeete. Des hordes de Tahitiens hilares et enduits de crème solaire viendraient à notre rencontre en pirogues et, comme dans Les révoltés du Bounty, des vahinés graciles aux petits seins fermes nous couvriraient de colliers de fleurs. Après tout, est-ce un crime d’être naïf ?

— Je me suis mal fait comprendre, dis-je avant de tousser.

— Tu préfères qu’on ne soit chez personne, rien que tous les deux ? Je connais un bel hôtel à Bora Bora…

— Non Clara, je voulais dire que… En fait, j’aurais voulu que tu comprennes toute seule.

— Quoi ?

— Je voudrais qu’on parte tous les deux, pour de bon.

— Pour combien de temps ?

— Pour toujours. Tu quittes Jean et moi le lycée.

— Ah…

Déconcertée, Clara demeura interdite quelques secondes. Mais, avant même qu’elle ne m’ait répondu, j’étais déjà déçu. Si elle avait été aussi passionnée que moi, elle aurait acquiescé dans l’instant. Au lieu de cela, les yeux mi-clos et le souffle coupé, elle semblait évaluer les risques qu’elle encourait à me suivre : papa la déférerait peut-être devant un tribunal pour détournement de mineur, Jean lui couperait sans doute les vivres, adieu l’aisance des temps faciles, bonjour l’âpre quotidien d’une femme jusque-là protégée par la fortune et soudain livrée presque à elle-même. Son attitude pusillanime m’inspira un mouvement de recul et me dépita profondément.

— Il fait chaud, non ? fit-elle en dégageant le col de son chemisier. Tu sais, tu me prends de court. Il faudrait qu’on en parle, ajouta-t-elle un peu gênée.

— Oui, je comprends, dis-je en ravalant ma salive.

— Cela ne te gêne pas que je prenne mon temps pour… pour y penser, quoi ?

— Non, au contraire, répondis-je en souriant jaune.

— Tu es sûr ?

— Oui, oui…

— Tu me le dirais, sinon ?

— Oui, oui… enfin non, avouai-je en la fixant droit dans les yeux.

Emue, Clara me prit dans ses bras et me serra longuement contre elle. Son étreinte avait quelque chose de pathétique et de désespéré, comme si, consciente de m’avoir heurté, elle craignait désormais de me voir me détacher d’elle. Je m’écartai un peu et la regardai. Elle baissa les yeux. Ses lèvres tremblaient. Je n’étais pas non plus très fier : il m’était facile de tout quitter. Hormis mes douze chemises de chez Hilditch et mon train électrique laissé à Paris, je n’avais pas grand-chose à perdre. Et encore, je pouvais emporter les chemises avec moi. Quant à Claude et à l’Arquebuse, ils pourraient toujours venir me rejoindre en Polynésie.

— Pardonne-moi…, me dit Clara à voix basse.

Puis, plus haut, en se ressaisissant :

— Viens, il faut qu’on y aille, Claude va nous attendre. On est déjà en retard. Et puis on doit se préparer. Je vous emmène dans un cocktail, ce soir.

A l’entrée d’un grand palais romain, un petit larbin, genre gardien de musée, ouvrait la porte aux invités. Nous entrâmes, dignement. Claude et moi étions fagotés dans nos smokings loués pour la circonstance. Clara, qui nous précédait, n’en finissait pas de remettre sur son épaule un grand châle qui tombait sans cesse.

Dans le hall d’entrée, l’or et le cristal ruisselaient. Jamais je n’avais vu autant d’argent dépensé pour rien, même pas pour rire ; car, malgré ce somptueux décor de fête, la poignée de milliardaires qui, dans le grand salon, se jetaient des confettis à la figure respiraient la tristesse.

Le maître des lieux s’avança vers nous, le visage rougeaud, l’œil glauque et l’air aviné. Il titubait plus qu’il ne marchait. Son cerveau devait avoir absorbé, tel un spontex, plus d’un litre d’alcool pur. En équilibre sur ses courtes jambes, il se planta devant nous. L’ennui alourdissait ses traits. Il nous salua distraitement et embrassa Clara qui nous présenta ; puis il s’en retourna auprès de ses invités qui, le verre à la main, se lançaient des coups d’œil furtifs et lubriques.

Tous ces pauvres riches paraissaient s’être réunis là, entre eux, dans l’espoir, une fois encore déçu, de se divertir pour échapper, ne serait-ce qu’une soirée, à l’accablante monotonie de leur existence. Amers de s’être déplacés pour rien, la plupart ruminaient sans fin des chips en s’abreuvant de whisky. La réalité m’apparut plus lamentable encore que le cliché d’un certain monde. Pourtant, c’était précisément ce cadre, fait de bijoux, de soie et de puissance affichée, qui m’avait fasciné la première soirée où, à Paris, j’avais rencontré Clara. Mais, désormais, je sentais que ce même débordement de luxe et de fric la retenait. Elle était prisonnière. Son âme était tatouée. Je me mis à haïr cet univers. Jamais elle ne le quitterait pour moi. Elle était de ce milieu comme on est d’une province. Tous ses tics de caste lui revenaient. Ses attentions étaient feintes. Elle s’esclaffait plus qu’elle ne riait. Son air à la fois hypocrite et confit de bonne éducation m’irritait.

Des photographes vinrent immortaliser la misère de cette réception. Les flashes crépitèrent. Je pensais aux lecteurs qui, à la fin de la semaine, allaient rêver devant ces images publiées dans les magazines. J’en eus la nausée. La mort dans l’âme, je voulus sortir tout de suite de cet endroit insalubre. Par un phénomène d’osmose, je commençais à me sentir contaminé par la médiocrité ambiante. Mais Clara s’amusait, du moins le disait-elle, et Claude aussi. Elle me proposa une aspirine. Déçu par cette réponse qui prouvait qu’elle n’avait rien compris, je refusai et partis seul, la laissant discuter avec des cuistres qui émaillaient leurs propos indigents de mots anglais. Autrefois, quand on voulait faire passer une banalité, on s’exprimait en latin ; aujourd’hui, on bafouille en franglais, isn’t it ?

Préférant conserver l’argent que Clara m’avait donné pour le taxi à des fins plus utiles – achat de livres de cuisine, acquisition de bandes dessinées, etc. – je traversai Rome à pied, les mains dans les poches et le cœur gros. Cette réception dérisoire avait agi sur moi comme un révélateur. Furieux, je shootai une boîte de conserve dans le caniveau. Ah elle était rusée ma bourgeoise ! Elle m’avait bien eu en me faisant croire que j’étais un homme alors que je n’étais que le caniche de Madame, tout juste bon à être exhibé en public de temps en temps, histoire de faire jaser son petit monde friand de scandales en peau de lapin. A moins, et alors ce serait plus terrible encore, quelle ne m’ait vraiment aimé et que, pour conserver ses perles et ses culottes de soie, elle n’ait préféré courir le risque de me perdre ; car elle ne pouvait ignorer que son attitude m’inspirerait plus que de la réserve à son égard. C’était faire peu de cas de notre liaison. Son choix m’écœurait.

Abattu par tant de désillusions, je me perdis dans les ruelles obscures de Rome et, presque hagard, je me cognai si fort la tête en heurtant de plein fouet un panneau de sens interdit que j’en tombai à la renverse. Une prostituée qui tapinait dans le coin rit aux éclats. Un peu sonné et vexé, j’eus envie de la gifler ; mais, comprenant ce que la scène pouvait avoir de drôle, je me mis à rire aussi en lui jetant un regard complice. Elle m’aida à me relever.

— Merci madame, dis-je en apercevant entre ses deux seins un crucifix en or.

Le sourire de cette jolie pute chrétienne et secourable me réconforta. Je repris mon chemin et n’arrivai au lycée qu’un peu après minuit, heure limite selon le règlement. A l’entrée, je tombai sur Staline qui me fit la leçon. Sa voix nasillarde était insupportable ; mais, trop fatigué pour l’assommer, j’acceptai ses remontrances sans broncher et partis me coucher.

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