Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 16 sur 38

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Bille en tête

Après l’après-midi fou que Clara et moi…

Après l’après-midi fou que Clara et moi avions vécue, le retour au collège fut un voyage au bout de la nuit. Je laissais mes rêves au fond de mon pupitre avec mes deux montres que j’y cachais. Leur tic-tac résonnait aussi lugubrement que mes pas dans les grands couloirs. Le temps paraissait s’étirer exprès pour m’empêcher de la revoir.

En classe, je regardais les autres élèves avec commisération. Moi, au bout du tunnel, à la fin de la semaine, j’avais Clara. Mais eux, qu’avaient-ils ? Leur enfance de collégiens se poursuivait chez leurs parents. Jamais on ne les laissait remonter à la surface ; et si par hasard ils flirtaient, ce n’était qu’avec des filles, pâles imitations des vraies femmes. Ils ne pouvaient espérer, tout au mieux, que quelques frottements de peau avec des adolescentes maladroites.

Je les voyais courber le dos sur leur pupitre, comme des forçats de la désespérance, condamnés à ruminer des connaissances qui ne font que des carrières et non pas des destins.

Je les regardais d’un peu haut, à vrai dire. Ma compassion avait des odeurs de mépris. J’eus la chance de m’en rendre compte ; la chance, car ; échappais ainsi au sort pitoyable de ces romantiques hautains qui se drapent dans leur dédain et finissent par mourir d’un cancer à quarante ans. Je ne voulais pas partir jeune et me priver du bonheur de devenir, un jour, un vieillard tonitruant.

Tous ces élèves me parurent alors de braves garçons dignes d’estime. Je me surpris même à admirer leurs efforts scolaires et décidai sur-le-champ de me remettre au travail.

Mes professeurs furent très satisfaits de ce revirement. Enfin je redevenais raisonnable ! Ils se trompaient lourdement. Je ne m’étais résigné au labeur que pour ne pas devenir un marginal. Je sentais en moi un rêveur débile et paresseux contre lequel il me fallait lutter.

La mort dans l’âme, je me remis donc à ingurgiter mes leçons. Mais, malgré mes résolutions, l’image de Clara faisait le siège de mon esprit. Plus je la repoussais plus j’y pensais. Plus j’y pensais plus je la repoussais.

Enfin le vendredi vint, avec son week-end synonyme de Clara. Je filais la rejoindre à Paris. Claude m’attendait dans son salon.

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Il me tomba dans les bras. Je lui racontai mes aventures avec beaucoup de gestes et force cris. Mais il ne voulut pas me dire ce qu’il pensait de Clara. Il n’a jamais dit de bien de qui que ce soit, par peur de se déprécier. Moi j’en ai toujours dit de tout le monde, en espérant que la qualité de mon entourage prouverait la mienne. Deux manières d’être orgueilleux. Claude et moi, nous rimions bien. Le noir est si proche du blanc.

Je sentis une arrière-pensée naître dans son esprit au fur et à mesure que je lui montrais les cadeaux de Clara.

— C’est elle qui te l’a offert ? me demanda-t-il en contemplant le circuit du train électrique.

Puis, le regard narquois, il jeta un coup d’œil sur mes poignets.

— Tu as deux montres maintenant ?

— Forcément, j’ai deux bras.

— C’est elle aussi qui te les a achetées ?

Il avait dit cela pour me blesser, en sous-entendant quelque chose de sale.

— Tu me prends pour un gigolo ? lui demandai-je franchement.

Il parut gêné. Ses insinuations mises à nu le dérangeaient soudain.

— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire…

Je le repris à la volée :

— Pourtant c’est vrai que je suis un gigolo. Mais tu sais, Claude, je ne suis pas gigolo pour l’argent. Certains font Polytechnique. Moi je fais gigolo pour apprendre à vivre, à vivre vite. Tu devrais essayer, ajoutai-je en souriant.

Confus d’avoir parlé comme si nous ne nous connaissions pas, Claude me demanda pardon. Ses excuses me rassurèrent sur sa qualité. Il avait été capable de se remettre en cause sans craindre de perdre la face. J’étais soudain fier d’être son ami. A la limite, j’aurais voulu qu’il se comportât à nouveau de manière désagréable pour avoir le plaisir de le voir encore revenir sur une erreur.

Pour le remercier, je lui donnai ma seconde montre ; puis nous nous mîmes à jouer sérieusement au train.

Le circuit occupait la totalité du rez-de-chaussée de l’hôtel particulier de Clara. J’étendais ainsi mon emprise sur cette maison en chassant par avance le mari de ce niveau. Mais je me battais contre du vent. Je n’avais toujours pas vu ce Jean qui prétendait avoir des droits sur Clara. Apparemment, il n’était pas souvent là. Un peu déçu, je n’occupais le terrain que parce que l’ennemi l’avait laissé vacant.

Claude avait les aiguillages en main tandis que je contrôlais la commande de vitesse. Mais, par malheur, nos conceptions sur le pilotage d’un train électrique différaient. Je refusais de conduire lentement, si bien que la locomotive déraillait dans presque tous les tournants. Agacé d’avoir à remettre sans cesse les wagons sur leurs rails, Claude faillit m’étrangler. Je tentai de dégager mon cou, mais peine perdue. Ivre de rage, Claude serrait. J’appelai à l’aide. Albert, le chauffeur, dut intervenir par deux fois pour me sauver.

Impressionné par la violence de Claude, j’acceptai de modérer la vitesse du train. Décidément, ce lecteur du Petit Prince, ce rêveur impénitent, n’était qu’une eau dormante. Jamais je ne l’avais vu entrer dans une colère pareille.

Les méandres du circuit mobilisaient notre attention depuis deux bonnes heures quand un homme entra. Il avait l’air de se croire chez lui. Je ne le voyais encore que de dos ; puis il se retourna : c’était Jean.

Il me dévisagea avec une timidité masquée par sa politesse. Ses gestes fins étaient à la mesure de l’intelligence de son regard.

Il se présenta. Je me présentai. Nous savions pourtant fort bien qui était l’autre. Clara lui avait parlé de moi. Mais nous nous rattachions à ce rite de la présentation pour couvrir notre gêne. Un silence entre nous aurait été trop lourd.

Le regard étonné, il prit conscience de l’envergure de mon train électrique. Je lui montrai l’ensemble du circuit, ce qui revint à lui faire faire le tour du propriétaire de sa propre maison. Stoïque, il contempla l’étendue du terrain conquis.

Je repris les commandes pour lui faire une démonstration, comme j’aurais pu le faire avec un invité.

Je lui proposai même de prendre un siège. Mais au premier virage le train sortit à nouveau de la voie.

— Il a déraillé parce que tu as pris le tournant trop vite, me dit Jean. C’est à la sortie de la courbe qu’il faut accélérer.

— Il n’a pas tort, reprit Claude.

Je regardai Jean, un peu surpris par son intervention.

— Vous vous y connaissez en train ? lui demandai-je.

— J’adorais ça quand j’étais jeune.

Ce mot « jeune » me bourdonna dans les oreilles. Je fis ma voix plus grave et plus lente, espérant ainsi me vieillir pour lui répondre :

— Ah… Quand vous étiez jeune… Moi j’aime encore ça.

— Nous avons au moins une passion en commun, me dit-il.

J’aurais voulu sourire et lui répondre qu’il y en avait peut-être une seconde… Mais Jean n’avait pas l’air de plaisanter avec les choses sérieuses. Dommage. Ou plutôt tant mieux. S’il avait su vivre légèrement la gravité d’un amour avec Clara, je ne me serais sans doute pas trouvé ici. Je me jurais bien de rire aux éclats si un jour, dans ma vie, j’apprenais qu’on m’avait fait cocu.

Le train dérailla une nouvelle fois. Jean ôta sa veste et se mit à quatre pattes pour le remettre sur ses rails ; quand tout à coup Albert entra.

— Monsieur…

Concentré comme un enfant occupé à jouer, Jean n’avait rien entendu.

— Mais Albert…, dis-je en grognant. On joue au train…

Jean redressa la tête, gêné de sa posture : à quatre pattes. Il se releva et rajusta son personnage en même temps que le pli de son pantalon. En récupérant sa veste, il récupéra l’intégralité de son rôle d’homme d’affaires.

— Oui Albert, fit-il.

— Le téléphone, Monsieur. New York en ligne.

— Je le prends dans mon bureau.

Il avait suffi d’un regard extérieur, celui d’Albert, pour inquiéter Jean sur ce qu’il était. Apparemment, cet homme ne jouait pas assez. J’espérais que l’achat du train électrique lui serait bénéfique. Nous ferions ainsi d’une pierre deux coups.

Le premier coup c’était moi, l’amant. Le second lui, le mari.

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