Bille en tête
A Paris, j’étais en train d’entasser mes…
A Paris, j’étais en train d’entasser mes vêtements dans une valise quand Philippe entra. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps. Il avait changé, en mal. Ses chaussures cirées jusqu’à la corde, ses cheveux trop peignés et sa morgue avaient achevé de transformer le charmant petit garçon qu’il avait été en futur rouage d’une entreprise. Où était donc passé le grand frère rêveur que j’avais connu dans mon enfance et avec qui j’allais dénicher des oiseaux chez l’Arquebuse ? Ses traits moraux et les lignes de son visage s’étaient épaissis. Plus il vieillissait, plus il ne savait que ce qu’il avait appris. Tout en lui laissait à penser qu’il était déjà pourri, avant même d’être mûr, par l’idée convenue qu’il se faisait de la réussite.
— Papa fait une drôle de tête. Qu’as-tu encore fait ? me demanda-t-il.
— Une faute grave Philippe, la plus grave. J’ai fait l’amour.
Il me conseilla de rentrer dans le rang et de troquer ma joie de vivre contre le costume, certes gris, mais plus seyant selon lui à un jeune homme comme moi, d’une vie axée sur les concours des grandes écoles. Le travail me ferait passer le goût du sexe.
Pauvre Philippe, il ne comprenait rien. Son étonnante précocité à devenir con me laissa pantois. J’avais même remarqué depuis un certain temps qu’il se croyait obligé d’organiser ses goûters avec ses amis comme des déjeuners d’affaires, et, comble de raffinement, le mot « goûter » avait été remplacé par le terme, considéré comme plus noble, de « thé ». Philippe n’allait donc plus se goinfrer de pains au chocolat avec ses potes comme avant ; monsieur allait « prendre le thé », voyez-vous. Il n’avait plus de cartable mais un « porte-documents », ou une « serviette » pour les jours de grande modestie, dans lequel il glissait non plus ses cahiers mais ses « notes de cours ». Je crois même qu’il n’avait plus de copains, mais seulement de futures relations.
Son admission à Sciences Po l’avait aidé à se prendre pour quelqu’un d’intelligent. J’eus moi aussi quelques illusions du même ordre ; mais elles furent éphémères. Je ne me suis trouvé du génie que jusqu’à dix-sept ans ; puis j’ai compris qu’on n’est rien avant quarante ans, quarante-cinq ans, et je m’aperçois qu’il faut toujours reculer la date.
Philippe me regardait stoïquement arranger des piles de slips au fond de ma valise, quand il me demanda où j’allais.
— Papa m’envoie loin de Paris, loin de Clara, répondis-je ; à Rome, au Lycée français de Rome.
— Loin de Clara…, reprit Philippe ; tu… avec Clara ? fit-il affolé comme si on venait de lui annoncer une mauvaise note.
— Oui, avec Clara.
— T’es gonflé.
— Tu ne le savais pas ?
— Je savais que tu étais gonflé, mais je ne savais pas que Clara et toi… non, tu rigoles ?
— Papa, lui, n’a pas l’air de rigoler. Aide-moi à fermer ma valise.
— Quand pars-tu ?
— Tout de suite. Je dois être à la gare dans une demi-heure.
Le train filait vers l’Italie. A mesure que mon corps se déplaçait vers Rome, mon esprit s’attachait davantage à Paris. Comment papa avait-il pu imaginer un instant me détacher de Clara en m’expédiant au voisinage du pape ? Rome est une ville sainte ; peut-être croyait-il aux miracles. Il n’avait, en tout cas, ni lu ni vu Roméo et Juliette, sinon il aurait su qu’on n’exile pas un amant transi d’amour loin de sa maîtresse sans provoquer un effet boomerang. Le retour à la case départ du prétendant est une nécessité de la nature.
Sitôt arrivé à Rome, je postai une lettre à Clara pour la prévenir de ma déportation. Cette formalité essentielle remplie, il ne me restait plus qu’à rejoindre ma nouvelle école.
A l’angle d’une rue sale et bruyante, un bâtiment vétuste à l’architecture incertaine tenait encore debout. Seule la grille de l’entrée, les barreaux des fenêtres et les hauts murs infranchissables avaient l’air d’être en bon état. Vestige d’une époque où éduquer était synonyme d’embastiller, le tristement célèbre lycée Chateaubriand portait bien son nom. Dieu merci, l’instruction nationale du siècle dernier était pauvre ; sinon elle aurait fait construire des miradors aux quatre coins de la cour de récréation.
Je pénétrai, la mort dans l’âme, dans l’enceinte de ce charmant établissement. Un papillon me précéda sous la voûte du portail ; je le suivis, intrigué qu’un animal si coloré pût s’aventurer dans un endroit si sombre.
Mon futur professeur principal me reçut aimablement dans la cour d’honneur. Lui-même semblait écrasé par l’atmosphère carcérale qui régnait dans ces murs. J’abandonnai mon papillon et le suivis dans son bureau.
Plus il me parlait, plus il me semblait l’avoir déjà croisé, sans pouvoir toutefois dire exactement où et dans quelles circonstances ; lorsque tout à coup surgit de ma mémoire l’image d’une représentation théâtrale. Digne frère jumeau de Cyrano de Bergerac, cet homme n’était en effet pas doté d’un nez mais d’un monstrueux appendice nasal qui, tel un radar, semblait faire le guet à l’avant de son visage.
Assis devant lui, je me rendis compte, avec effroi, que si un courant d’air venait à le faire éternuer, je serais sans doute balayé par de violentes rafales de crottes de nez. Heureusement, les fenêtres étaient bien fermées.
Il m’exposa longuement le contenu de mes programmes scolaires. Sa voix triste et ses yeux mélancoliques me touchèrent. Que sa trompe avait dû être lourde à porter tout au long de sa vie ! Peut-être avait-elle même poussé avant le reste de son visage, défigurant ainsi le charmant petit garçon qu’il aurait dû être. Je l’imaginai à huit ans, assis sur une marche d’escalier, caressant son nez pour se consoler, comme d’autres câlinent leur ours en peluche. Cette scène attendrissante me bouleversa. Je le vis encore, un peu plus vieux, amoureux et maladroit devant une jeune fille, ne sachant comment dissimuler son appendice. Il m’apparut ensuite, jeune homme, faisant rire de sa difformité pour ne pas en pleurer, avec la même drôlerie que mettaient les fous à divertir les rois en se jouant de leur bosse. Puis il avait dû se rendre à l’évidence : personne ne l’aimerait jamais.
Perdu dans ma reconstitution de sa cruelle destinée, je n écoutais plus ses paroles que distraitement.
— Votre père travaille à Rome ? me demanda-t-il soudain.
— Non, répondis-je en sortant de ma rêverie.
— Pourquoi êtes-vous venu ici ?
— On a préféré m’éloigner… pour que ce ne soit pas trop dur, dis-je en feignant du désarroi.
— Que s’est-il passé ?
— J’ai perdu ma mère…
Je ne mentais d’ailleurs qu’à moitié. Elle était bien morte, même si cela faisait presque dix ans. Mon professeur s’excusa et me dit que papa ne l’avait pas prévenu. Puis il continua à parler, mais à voix basse. Son air compatissant m’alla droit au cœur.
Cette situation fausse flattait mon goût du jeu. Après tout j’étais à Rome, loin de Paris. Autant en profiter pour enfiler un nouveau déguisement et me composer un personnage sur mesure qui me permettrait d’esquiver certains désagréments.
— Ce n’est pas facile tous les jours…, poursuivis-je. Et puis, quand je pleure, le soir, ça me donne mal à la tête. Après j’ai un mal fou à apprendre mes leçons…
— Je t’aiderai, fit-il gentiment. Tu n’auras pas trop de travail.
Cette attention me toucha tout particulièrement. Je l’en remerciai chaleureusement et sortis de son bureau.
Il était presque cinq heures. Les autres élèves étaient encore en classe mais il était trop tard pour que je reprisse les cours le jour même. J’en profitai pour aller saluer les différentes autorités de mon nouveau pénitencier, et, en bon stratège, je frappai d’abord au carreau de la loge du concierge. II sursauta et, un peu gêné, s’empressa de dissimuler sous une pile de quotidiens communistes la revue pornographique qu’il était en train de feuilleter. J’appris plus tard que ledit concierge, français d’origine, était un ancien curé défroqué qui, après avoir engrossé à trois reprises le dragon qui lui servait de femme, était devenu membre du parti communiste italien. On murmurait même dans les couloirs du lycée qu’il avait un jour essayé de passer à l’Est ; mais les Soviétiques, surpris, l’auraient refoulé à la frontière. Il en aurait alors conçu une haine farouche pour l’U.R.S.S. Toujours est-il qu’il me fit signe d’approcher à travers la vitre de sa loge.
J’entrai.
— Bonjour monsieur, j’ suis un nouveau. Je viens d’arriver.
— Je vois ça, sinon t’aurais dit « monsieur Mallortie », comme tout le monde.
— Bien monsieur Mallortie.
— Tu crois sans doute que je ne sais pas comment les élèves me surnomment…
— Non, non, je ne crois rien…
— Autant te le dire puisque tu l’apprendras tôt ou tard. Ils m’appellent Staline ! Je leur en foutrai, moi, du Staline à tous ces petits bourgeois…
— … à tous ces petits bourgeois, répétai-je à voix basse.
— Qu’est-ce que t’as à répéter ce que je dis ? Tu te fous de moi ?
— Non, non, au contraire…
— Au contraire de quoi ? Ma parole, tu te payes ma tête !
— Pas du tout, je vous jure.
— Parce que dans ce lycée, y a rien que des fils à papa ! Mais qu’est-ce que tu me veux ?
— Rien, je venais juste…
— Juste fayoter, quoi.
— Ouais, ça doit être ça, dis-je en souriant.
Stupéfait, il resta un moment en arrêt, se gratta le nez et me donna une tape sur l’épaule.
— Eh bien petit, j’aime qu’on soit franc !
— Vous fumez ? lui demandai-je en sortant un paquet de cigarettes de ma poche.
— Des françaises ?
— Oui.
Il en prit une, l’alluma et tira dessus comme un crapaud, histoire de salir un peu plus ses bronches ; puis, l’air manifestement satisfait, il recracha toute la fumée par ses narines.
— Pas mauvaises…
— Je vais en recevoir de Paris, alors si… vous voyez ce que je veux dire ; ne vous gênez pas.
— J’ai jamais craché sur du bon tabac… D’ailleurs donne-moi ton paquet : confisqué. « Les élèves n’ont pas le droit de fumer dans l’enceinte du lycée », article trente-deux du règlement. Et encore, t’as de la chance que je ne t’envoie pas chez le surveillant général. Allez, file.
Je sortis de sa loge et, dès que j’eus le dos tourné, il en profita pour se mettre un petit coup de rouge derrière la cravate. Apparemment, Staline ne suçait pas que de la glace ; mais, après tout, quand on est déjà curé, marié et communiste, on n’en est pas à un vice près. Il devait très certainement penser qu’il m’avait eu ; alors qu’en fait, et sans qu’il s’en fût aperçu, c’était moi le gagnant de notre entrevue : je savais désormais comment monnayer mon droit de sortie du lycée. Il suffisait que Claude m’envoyât quelques paquets de cigarettes françaises. Staline ne devait pas être homme à refuser des cadeaux.
Ma visite suivante fut pour les cuisines, mais on m’expulsa avant même que j’aie pu me présenter. Vexé par cet accueil, je rejoignis le dortoir pour y défaire mes valises.
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