Bille en tête
Dans la Rolls qui filait bon train,…
Dans la Rolls qui filait bon train, j’étais assis à l’arrière avec Clara. Albert conduisait, guidé par Claude qui dépliait les cartes.
Jamais voyage entre Paris et Evreux ne ressembla autant à une expédition transamazonienne. Le coffre était chargé de vivres jusqu’à la gueule. J’avais veillé moi-même à ce que l’abondance du pique-nique ne nous laissât pas le goût du trop peu. Dans la famille, on ne mange pas pour se nourrir, mais pour se rassurer ; notre véritable organe affectif n’est pas le cœur mais l’estomac. Effrayée par les quantités nutritives que j’avais entassées dans le coffre, Clara avait essayé d’en limiter le chargement. Le drame faillit éclater. Je ne plaisantais pas avec ces choses-là.
Quant à Claude, il avait été chargé de recueillir la documentation cartographique nécessaire pour cette traversée de la Normandie. Assis à la place du mort, il ne resta pas inerte pendant le trajet. Le malheureux ne cessait de plier et déplier des cartes de formats divers et variés. A tout instant, je voulais pouvoir connaître notre position exacte. L’affolement général était tel que Claude s’emmêla dans ses cartes ; nous dûmes même rebrousser chemin plusieurs fois pour ne pas nous perdre. Albert restait stoïque. Peut-être savait-il que les vrais itinéraires passent toujours du côté de la fantaisie.
Chacun faisait semblant de ne pas savoir qu’il aurait été plus simple de prendre l’autoroute Paris-Evreux. Nous jouions à nous perdre, comme des enfants qui s’égarent exprès dans la forêt pour pouvoir crier au loup. J’imaginais des scénarios épouvantables qui terrifiaient Clara et Claude. La Rolls tomberait en panne dans un village inquiétant. Des hordes de pauvres viendraient démonter la voiture et nous serions attrapés, puis cousus dans un sac avant d’être jetés au fond d’un puits. Tel serait notre destin dans cette Normandie sauvage si nous ne retrouvions pas notre chemin.
Albert, qui n’avait jamais vu la Normandie sous cet angle-là, nous regardait de travers, se demandant si nous étions devenus vraiment fous.
L’éclat de nos rires couvrait mon angoisse. Le collège avait dû prévenir mon père. Il devait être déjà sur mes traces. Je n’en savourais que mieux la délicieuse drôlerie de notre équipée. Si ces instants devaient être les derniers auprès de Clara, au cas où papa m’éloignerait d’elle, je les voulais merveilleux. Je mis même mes mains sur ses seins pour me souvenir toujours de leur poids et de leur rondeur. Un peu gênée, elle retira mes mains. Je l’embrassai et lui promis de la protéger si la voiture était attaquée par des Indiens en rase campagne. Elle exigea de moi un serment en bonne et due forme. J’acquiesçai.
Clara avait cette capacité d’étonnement et de jeu sans laquelle il n’y a pas de véritable art de vivre ; sa gaieté n’était jamais frivole, sa gravité ! jamais sérieuse. Elle savait se jouer de la vie sans en jouer. Je crois qu’elle n’abusait que de la sagesse malgré l’apparent dérèglement de ses amours.
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